philippe Zarifian

 

 

Divagations sur la folie.

 

On ne peut pas dire que la folie soit un domaine peu exploré.

Il est probable qu'à l'heure où j'écris ces lignes, des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes s'en préoccupent pour la soigner. Il est vrai que le mot "folie" est devenu un peu désuet, un mot avant tout du 19ème siècle (comme le mot "prolétaire").

Malgré la tentative réussie de Michel Foucault d'utiliser ce mot et de reconstituer une généalogie de la folie, de ce qu'actuellement on a appelle plutôt dépression, ou névrose, ou, pour les cas graves, s'apparentant effectivement à l'ancienne folie, on appelle psychose, si nous sommes encore à une époque où l'on dira volontiers, dans le langage ordinaire, sans aucune conséquence significative : "il est fou !", peu de gens accepteront de parler des "vrais fous" ou d'admettre qu'il en existe.

Nous vivons, du moins ici, en France, en 2007, dans une société qui a oublié les fous. Nous, êtres humains normaux, nous ne les rencontrons plus. Nous ne rencontrons que des malades ou des handicapés mentaux. Et il semble que les asiles de fous aient disparu. Ils ont été transformés en hôpitaux psychiatriques et tout un long débat fait se confronter ceux qui, à cause de la dangerosité des malades qu'ils gardent (autant qu'ils les soignent) et ceux qui, copiant sur le principe de l'hôpital de jour, veulent jouer sur la réinsertion sociale et familiale de ces malades, débattent sur les vertus respectives de l'un des modèles face à l'autre.

Ce débat sera de toutes façons tranché par l'Etat à partir de comparaisons de coûts et de rien d'autre.

On préfère donc se réfugier derrière la psychiatrie, et ces derniers, experts s'il en est, utiliseront des mots savants auxquels le commun des mortels n'a guère accès. Ils ne parleront plus de "folie". Bonne nouvelle, les amis, les fous n'existent plus !!! Notre angoisse collective s'en sentira à la fois apaisée et inquiète : car si on ne peut pas utiliser le mot "fou", comment signifier la dangerosité de ces ignobles individus ?

Certains diront alors : "ce sont des pervers". Et les plus avertis (mais ils sont rares) diront : "ce sont des psychotiques". Mais bref, arrêtons cette descente aux enfers. Et donc, la sentence est prononcée : dans un tribunal, les individus "pervers" et "malades" en question finiront dans un hôpital psychiatrique. Les malades, dont les victimes, dans les procès, tentent de dénoncer la culpabilité, sont pris entre deux eaux : soit ils sont malades et iront en hôpital psychiatrique, soit ils sont pleinement responsables et finiront en prison. Ceci semble très rationnel, bien que, lorsqu'on voit les visages des parents des victimes, visages déformés par la haine et le désir de vengeance, on se dit qu'il ne fait pas bon d'être malade dans la société d'aujourd'hui, à moins qu'on ne nous inocule des molécules chimiques neutralisant nos pulsions.

Parfois je me dis : Foucault, s'il vivait aujourd'hui, devrait revoir, non sa généalogie, mais sa terminologie : la technicisation de la folie atteint de hauts sommets. L'usage ségrégationniste du mot fou a beaucoup diminué, mais nous nous retrouvons devant des mots technicisés, qui, mis à part pour les spécialistes (mais peut-être ces derniers utilisent-ils leurs termes comme une drogue, et non pas seulement comme un code), ont perdu toute portée.

On ne sait plus d'ailleurs si un terme technicisé doit nous inquiéter, du fait même que nous ne le comprenons pas ou, au contraire, nous rassurer, car par principe (quel principe ?), il ne devrait concerner qu'un nombre limité de personnes.

Bref : on n'hospitalise plus de "fous", mais des malades, atteints de telle ou telle variété de maladie psychiatrique, et le tour est joué. Nous voici rassurés : on n'entendra jamais plus parler de la folie, sinon au cinéma.

Seuls résistent quelques cas célèbres : Nietzsche qui a sombré brusquement dans la folie (mais on parle de son "effondrement" et les psychiatres d'aujourd'hui reconstituent, de manière peu convaincante, la montée de sa psychose "délirante" - et oui, qu'on le sache, ses derniers livres ne sont que l'expression de son délire psychotique) ou Antonin Artaud.

Nous autres, les fous, avons le droit de nous révolter ! Comment peut-on nous priver de cette noble appellation ? Nous nous revendiquons, je me revendique comme fou. Je ne peux pas dire, comme Kafka, que je vis dans un monde de fous. Mais non, tous ces gens sont normaux. A quel titre pourrais-je le nier ? Et une norme normale n'est-elle pas faite pour être partagée, pour faire majorité ? C'est moi qui suis fou.

J'en suis quelque peu fier, comme pourrait l'être un aristocrate savant ou un clown. Comment vous parler de ma folie, vous la faire sentir, toucher du doigt ?

Le matin, au moment où le jour se lève, ou plus exactement (car quand je me réveille actuellement, il fait encore nuit) au moment où mon cerveau s'éveille, je vois des araignées. Je les vois très distinctement, de mes yeux, aussi bien que tout autre objet dans ma chambre. Elles sont vivantes, elles bougent. Au début, il s'agissait de grosses araignées noires, de ces veuves que l'on rencontre dans les zoos brésiliens. En ce moment, ce sont majoritairement des petites araignées colorées, phosphorescentes et plutôt jolies. La dernière fois, lorsque j'ai ouvert les yeux, j'en ai vu une qui brillait à l'intérieur même de mon oreiller, à quelques centimètres de mon visage.

Je me suis dit : "comment a-t-elle fait pour se fourrer là ?". Je l'ai bien regardé, car, moi qui n'aime pas les araignées, je la trouvais jolie, esthétiquement, à cause de la diversité de ses couleurs, agréables. Puis j'ai allumé la lumière et elle a disparu.

On dit que les fous ont la tête remplie d'araignées. Oui, je le confirme, mais ne me demandez pas pourquoi. En tant que fou, je ne connais que le comment.

Parfois, dans une foule compressée, par exemple au sein d'une rame de métro, je ne vois plus autour de moi que des visages d'extra-terrestres, assez monstrueux et difformes. Mais comme mon corps est coincé, je ne peux fuir ou m'extraire. Je dois les supporter. Je sens que tous ces visages me regardent, convergent vers moi. Alors un soupçon de logique - j'ai un esprit éminemment logique - me fait penser : "mais non, ce sont des humaines normaux. C'est toi dont le visage s'est brusquement transformé". Cette pensée s'étant emparée de mon esprit, je n'ai plus qu'une idée en tête : quitter la rame. Effectivement, à l'arrêt suivant - après que le temps me soit paru horriblement long -, je quitte la rame et descend sur le quai, non sans avoir, s'il était nécessaire, bousculé quelques passagers. Ouf ! Je m'assieds sur un banc et j'attends que mon visage redevienne normal. Parfois, cela peut prendre près d'une heure. Alors, mais alors seulement, je prends la rame qui arrive.

Quel autre exemple vous citer ? Je ne me prends jamais pour un personnage célèbre, Napoléon ou le Crucifié. Je ne suis pas fou à ce point. Mais il m'arrive, comme à tout un chacun peut être, que je trouve bêtes tous les humains avec lesquels j'échange des paroles. Ils me disent des phrases d'une banalité affligeante.

Comment peuvent-ils être bêtes à ce point ? Le pire, il faut bien l'avouer, est qu'ils n'arrêtent pas de parler. Je ne parviens même pas à m'éclipser (ou si je le fais, cela serait faire preuve d'un grave manque de politesse). Donc, sagement, je les écoute. Si une nouvelle personne arrive et se mêle à la conversation, un espoir naît en moi : enfin quelqu'un d'intelligent. Mais non : ils sont tous intégralement bêtes et débitent des flots de banalités à une cadence insensée. Dur, dur ! Je réponds par des hochements de tête, des "oui", des "bons", des "vous croyez ?". Je suis vraiment quelqu'un de très poli. J'affiche mon plus beau sourire. Heureusement, il arrivera toujours un moment où je pourrai malgré tout, après que le temps de la politesse se soit écoulé, m'éclipser, sous un prétexte quelconque.

Figurez vous que je rencontre, dans la rue ou dans des lieux publics, de plus en plus de gens dont la folie m'inquiète. Soit ils marchent, soit sont assis, visiblement seuls, et ils parlent à haute voix. Ils parlent face au vide, personne n'est en face d'eux, ni même autour. Souvent je m'approche, je leur fais quelques signes pour les sortir de leur folie. Je prononce des mots, clairement audibles. Mais rien n'y fait : ils continuent à parler, le regard souvent vague. Parfois, c'est encore plus inquiétant, ils comment à sourire, voire à rire. Tous seuls ! Là, je m'écarte. Je me dis que cela peut devenir dangereux. Et me vient à l'esprit cette idée étrange : se peut-il qu'ils entendent des voix, que moi, pauvre fou, suis incapable de saisir ?

Je voudrais vous raconter ce cas. Hier, toujours dans un dédale du métro (je pourrais y passer des journées entières), je vois quelqu'un de jeune, assis sur un banc, qui agite l'ensemble de son corps, comme s'il était pris de spasmes. Sa tête, ses bras, ses jambes partent dans tous les sens. Et cela n'arrête pas. Le malheureux, me dis-je. Est-ce une crise d'épilepsie ? Je m'approche de son visage. Il ne me vois pas, continue de s'agiter. Mais je ne distingue aucun signe d'épilepsie. Bon, je le laisse, en me disant, bêtement, qu'il finira bien par se fatiguer et que son corps s'arrêtera de lui-même. Il existe beaucoup de personnes malheureuses en ce bas monde.

Je rentre chez moi. Cela va, aujourd'hui. Tous les objets sont en place et rien ne bouge. C'est un bon jour. Mais voici que je me plante devant une glace et regarde mon visage. Horreur ! Quelle laideur ! Un visage gros, bouffi, rougeaud, tout ce que je déteste! Le visage est-il le reflet de l'âme ?

Je suis sérieusement secoué. Comment se défaire de son propre visage ? Comment le fuir ? Certes, je pourrais briser toutes les glaces et ne plus regarder mon image. Mais c'est trop tard. Il est déjà là, incrusté dans ma mémoire. Je sens qu'à la moindre occasion, je chercherai à le voir à nouveau. Cette idée m'angoisse plus que tout. Devrais-je, tout le restant de ma vie, supporter un tel visage ? Non, c'est impossible. Je sens la chaleur envahir mon corps. Je commence à transpirer. Je m'essuie le visage, sans le regarder. Je sens qu'il doit être dégoulinant de sueur.

J'ouvre la fenêtre. Une bonne bouffée d'air frais entre dans mon appartement.

Alors je saute dans le vide.

Paris, le 27 octobre 2007

index page178