Philippe Zarifian

 

Nietzsche

Parler de Nietzsche, et déjà évoquer son nom, m'est difficile.

C'est un auteur qu'on ne peut pas aborder de manière purement rationnelle, et moins encore : dans un style universitaire. Il mobilise des affects puissants, que ce soit de rejet ou, au contraire, d'adhésion, ou du moins d'attirance. C'est un nom très connu : tout le monde a entendu parler de Nietzsche et pourra évoquer immédiatement des impressions, souvent plutôt négatives, soit en l'associant au régime nazi, soit en en faisant un synonyme de nihilisme.

Ces deux associations sont absurdes. Elles ne peuvent pas être défendues un seul instant. Par exemple : le nihilisme est un concept qui a été développé par Nietzsche lui-même, mais pour désigner une approche inhérente à la morale et qu'il critique radicalement. Nietzsche s'est affirmé anti-nihiliste et a indiqué pourquoi. Quant à l'association avec le (futur) régime nazi, il faut vraiment ne rien connaître de sa philosophie et isoler des phrases, assez classiques, de méfiance envers les juifs, comme membre d'un peuple qui manipule l'argent et n'a foi qu'en lui, pour pouvoir l'évoquer. Nietzsche ne s'est jamais posé comme anti-sémite. C'est une question qu'il évoque très peu et de manière toujours marginale. Les propos anti-chrétiens sont mille fois plus nombreux et argumentés.

Si l'on doit attaquer Nietzsche - et bien entendu on le peut, mais à condition de l'avoir étudié, de savoir ce qu'il a dit et écrit - c'est bien plutôt sur sa vision dépréciative des femmes (de "la femme" selon ses dires) qu'il faut le faire. Sur ce point, il est en ne peut plus clair, avançant des préjugés dépréciateurs - la femme comme être inférieur - parfaitement connus et rabattus. Avec d'ailleurs cette touche, très classique, qui veut que certaines femmes (certaines seulement) soit admirables, car elles ont su dépasser leur condition inférieure.

Nietzsche est un nom très connu, qui mobilise spontanément des affects forts, mais soyons lucide : peu de gens l'ont lu, et moins encore étudié. Sur le nom de Nietzsche se cumule une masse impressionnante de préjugés.

J'ai toujours eu un rapport difficile à lui. Je dis "lui", car une caractéristique très nette est qu'il s'identifie complètement à son œuvre. Il s'y engage totalement, ne laisse place à aucun écart, aucune distance. C'est lui, avec la totalité de son être, qui s'exprime dans ses écrits et il en assume toutes les conséquences. Ses écrits sont sa vie, sont son existence. Il n'existe que par eux.

Rapport difficile, car je lui dois beaucoup - c'est la lecture, à l'âge de 16 ans, de son livre "Par delà le Bien et le Mal", qui m'a fait basculer dans le rejet, non seulement de la religion catholique (problème que j'avais réglé à l'âge de 12 ans), mais de la foi en Dieu, alors que j'étais alors encore très croyant et assez doué pour argumenter, auprès de mes amis, en faveur de cette foi. Peu importe le pourquoi et le comment de cette "conversion", mais la lecture de Nietzsche y est pour beaucoup. C'est grâce à lui que je suis devenu, dès l'âge de 16 ans donc, un "immoraliste", quelqu'un rejetant toute forme de morale et de religion. Je n'ai jamais changé sur ce point. Et Nietzsche m'a accompagné tout au long de ma vie.

Rapport difficile néanmoins, car, d'un côté, je ne pouvais accepter, un seul instant, sa position très ouvertement aristocratique, ou plus exactement sa manière d'en appeler à la formation d'une nouvelle aristocratie, celle des hommes supérieurs, avec un mépris affirmé des "troupeaux" de gens ordinaires. Et d'un autre côté, la compréhension de son œuvre m'était difficile.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour d'autres, mais il m'aura fallu ruminer ses principaux ouvrages pendant plusieurs dizaines d'années pour sentir que je les comprenais ! Je l'approchais, en réalité, de manière beaucoup trop rationaliste et logique.

Rapport difficile enfin, car la manière dont Nietzsche a, à l'âge de 45 ans, le 3 janvier 1889, sombré dans la folie, s'est effondré (je reviendrai rapidement sur la question de cet effondrement) n'a cessé de me hanter, ou, du moins, m'a toujours fait considérer comme relative ce que Nietzsche appelait la "grande santé". La perspective de la folie (de la psychose dirait-on cliniquement aujourd'hui) m'a toujours accompagnée comme possible et peut être faut-il le voir comme un avantage.

Je l'ai très rarement cité, précisément à cause de cette difficulté de compréhension et d'identification. Le seul véritable emprunt est très récent : c'est un chapitre de mon dernier livre (L'individu face aux mouvements du monde), intitulé: " L'agonie des tables des valeurs et le temps de la révolte (Ainsi parlait le fils de Zarathoustra)", chapitre volontairement très nietzschéen dans son contenu et que, bien entendu, j'assume complètement. Le lecteur de ce site pourra le trouver à la page 149.

Je voudrais présenter ici ce que j'ai fini par en comprendre et qui m'a subitement rendu la relecture de ses œuvres assez limpide (pour autant qu'elle puisse l'être).

1. Un être de combat.

On peut dire de Nietzsche qu'il est philosophe, psychologue (titre qu'il revendique), poète, musicien et bien d'autres choses encore, mais c'est avant tout, à mon avis, un combattant. Et ses écrits sont des armes, de la "dynamite" comme il disait, des armes de destruction, mais aussi, mais d'abord, d'affirmation, dans un contexte hostile. Nietzsche en appelle à la révolte et au combat, et s'y engage lui-même pleinement, jusqu'à la folie. Pleinement est encore un mot trop faible. Il s'y engage au risque permanent de sa santé et de sa vie. Et chaque phrase, chaque mot est écrit en fonction de ce combat.

Il est un être de combat et de rupture, quelqu'un destiné à ouvrir une nouvelle page de la civilisation, à provoquer une inversion des valeurs (les valeurs chrétiennes et ceux qui les propagent étant devenus, à la fin de son œuvre, la cible principale). Il en appelle au combat et la rupture d'une manière radicale, sans concession, que ce soit de forme ou de fond. Nietzsche est un être entier, en permanence. Les notions de compromis ou de prudence lui sont totalement étrangères. Il écrit ce qu'il pense, et il pense son écriture (admirable) en fonction de la portée qu'il veut lui donner. C'est une écriture, elle aussi, de percussion, de combattant, et en même temps, en cohérence avec ce qu'il affirme comme contenu de sa pensée, une écriture d'artiste. Rarement quelqu'un aura autant pensé "ses" manières d'écrire, quitte, il est vrai, à désarçonner le lecteur, à l'obliger à ruminer… Mais quelle splendide écriture !

Pour comprendre Nietzsche, il faut partir de ce qu'en dit Deleuze : pour Nietzsche, l'univers est uniquement fait d'un affrontement entre forces. Les éléments premiers ne sont absolument pas les individus ou les atomes, mais les forces. Chez Nietzsche, l'individu (l'individu - atome) n'existe pas. C'est tellement vrai qu'à aucun moment, il ne se pense lui-même comme un individu. On commet une erreur énorme en parlant de l'ambition ou de l'orgueil de Nietzsche comme individu ou personne. Rien n'est plus éloigné de sa pensée. L'expression, très laudative qu'il a à la fin de son existence lucide, de lui-même, ne l'appréhende jamais comme individu, n'a strictement rien à voir avec un quelconque égoïsme ou égocentrisme. Il ne pense jamais à lui comme individu, car, ainsi conçu, il n'existe pas.

Nous ne trouverons jamais le sens de quelque chose (phénomène humain, biologique ou physique), si nous ne savons pas quelle est la force qui s'approprie la chose, qui l'exploite, qui s'en empare, qui s'exprime en elle. Toute manifestation d'un phénomène est un signe (sémiologie) ou un symptôme (symptomatologie) qui trouve son sens dans une force. Les forces sont toujours plurielles : non pas "une" force, mais des forces. Réduire la pluralité des forces à une seule force (à un seul dieu) est déjà mensonge. Il faut donc connaître et comprendre ces forces et leur confrontation. Certaines de ces forces sont "amies", peuvent se composer positivement. Par exemple, sans l'avoir véritablement approfondi, Nietzsche a l'intuition que le bouddhisme est une philosophie - force amie, car philosophie soutenant la vie.

Certaines forces au contraire sont en relation d'opposition et de destruction réciproque : tel est le cas entre la pensée de la vie et le christianisme (et, pour des raisons similaires, le judaïsme et l'Islam, assimilés à la foi dans le même Dieu, même si le jugement de Nietzsche sur l'Islam, qu'il connaissait mal, est plus prudent).

L'activité de la critique d'une force - par exemple, celle que Nietzsche a faite, radicalement, du christianisme - n'est en aucun cas une vengeance ou un ressentiment. C'est une attaque, pleinement active, affirmative. C'est dans le même mouvement qu'on critique et qu'on affirme, qu'on détruit et qu'on construit. Qui plus est, et c'est essentiel à dire pour le comprendre, Nietzsche se comprend lui-même comme étant une force, une force qui acquiert le pouvoir de rayonner dans le monde, d'attirer de repousser, de cliver, de créer de nouvelles perspectives. Car enfin, si tout sens d'un phénomène, d'un événement ou d'un fait, prend sa source dans la force qui se l'approprie ou s'en empare ou le provoque, toute force est animée par une perspective, qui lui est immanente. Elle se projette vers le futur et s'y inscrit qualitativement, par une espèce de projection (cinématographique, imagée). Alors, parce que Nietzsche lui-même est une force, il nous invite à le comprendre en tant que tel.

Les forces ne se comprennent pas par explication causale, selon une méthode "scientifique". Elles ne se comprennent pas non plus par une mise en relation d'une cause et d'un ensemble d'effets. Sur ce plan, Nietzsche est à l'opposé de Spinoza (ou du moins d'une certaine interprétation de Spinoza). Ce qu'il faut établir, c'est la corrélation du phénomène et du sens . Et des valeurs portées par ce sens et cette perspective.

Le monde est un univers de lutte entre valeurs. Et la tâche, qu'à la fin de sa vie lucide, Nietzsche s'impose, est d'inverser les valeurs que le moralisme occidental a promues.

Bien entendu, nous avons pleinement le droit d'expliquer Nietzsche, donc de lui appliquer un traitement qui n'est pas le sien. C'est d'ailleurs ce que j'ai tenté, vainement, de faire tout au long de ma vie jusqu'à une date récente. Cela est non seulement possible, mais nécessaire, si l'on opte pour une posture rationaliste. La seule conclusion que je puisse attester est qu'il faut comprendre Nietzsche avant de l'expliquer, sauf à se fourvoyer complètement (et à ne pas comprendre l'espère de fascination qu'il peut exercer sur nous, individualités).

Nietzsche se conçoit lui-même comme une force active, affirmative et destructrice à la fois, et toute son énergie, tout son talent, tout son génie sont tendus dans ce sens. Si l'on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à Nietzsche. On ne comprend même pas son exceptionnelle résistance à la souffrance.

Quelles sont les forces en présence ? Elles sont multiples, diverses, bien qu'on puisse les ranger en deux catégories. Mais arrêtons-nous un instant sur le "multiple". Il n'existe pas une force, mais des forces. Toute prétention à représenter "la" force est déjà suspecte, est une tentative totalitaire, totalisatrice. Nietzsche est, sur ce plan, à l'opposé de Platon. La vraie référence philosophique positive de Nietzsche se situe dans la Grèce antique, parfois dite "archaïque", pré-socratique. L'apparition de Socrate est, pour lui, une véritable catastrophe : c'est le moment où le moralisme s'installe, où l'on commence à juger, le moment où, au lieu de penser forces et phénomènes, on pense "essence et apparence", bref : le moment de naissance d'une philosophie réactive et oppressive (en Occident). C'est pourquoi Nietzsche a une particulière sympathie pour "les dieux", l'époque du plurithéisme, celle d'avant Socrate et Platon. Car au fond, chaque dieu représentait, incarnait, en bien ou en mal, un aspect de la vie. Ce plurithéisme était d'une richesse fantastique. Et c'est sur ce tableau de fond que Nietzsche opte pour Dionysos, le demi-dieu de la fête, de la danse, de l'ivresse, de la joie de vivre… L'affirmation positive, Nietzsche l'incarne, dans des pages inoubliables, dans l'imagination que suscite en lui Dionysos .

On peut situer ici l'intérêt, là aussi positif, que Nietzsche manifeste pour la philosophie des "Perses" (le mot "Perse" est de lui); et donc pour Zarathustra. Contrairement à ce que je pensais moi-même , le choix de Zarathustra n'est pas innocent, ni purement esthétique . Nietzsche avait des éléments de connaissance le concernant. Il pensait - à mon avis, à tort, mais peu importe - que Zarathustra, par son opposition constitutive de l'univers entre le bien et le mal, était un vrai fondateur du moralisme, mais, parce que vrai fondateur, il avait posé les jalons pour s'en émanciper. Zarathustra n'est pas dupe du moralisme utilitaire qu'il prône. Sur un plan cosmologique, il ne l'est pas. Il est un des premiers à avoir posé l'importance des valeurs et de forces cosmiques.

Nietzsche, pour se situer de plein pied, dans les enjeux de son époque, distingue entre deux catégories de forces : les forces réactives et les forces actives (affirmatives). Par principe, toute force est active : elle se rapporte à ce qu'elle peut, à sa puissance, à ce dont elle peut s'emparer. Elle est inséparable de ce qu'elle peut. Elle affirme. Faire du devenir une constante affirmation, voilà pour Nietzsche, après Héraclite, le secret de la force de vie.

Néanmoins, se sont développées, dans la culture humaine, et spécialement en occident, des forces réactives, négatrices de la force spontanée de la vie. Parmi les forces réactives, la force la plus influente, la mieux développée, la plus durable, la plus insidieuse (car apte à se masquer sous des apparences athées), est celle du moralisme chrétien, qui recouvre aussi bien tout le moralisme relevant de la référence à la Bible (dont Judaïsme et Islam) et qui réabsorbe et perfectionne le moralisme de Socrate.

Plusieurs siècles d'oppression !

Cette morale, source mère de toutes les oppressions, opère doublement : par la culpabilité et par le ressentiment, comme Deleuze l'explique remarquablement. Par culpabilité : la fable du péché originel a pour effet de rendre tout être humain à la fois coupable et responsable. Il est coupable car le péché est en lui, dès le départ, de par son simple statut d'être humain. Et il est responsable, car il est, à la différence des animaux, à la fois libre et redevable de ses actes. Pour que cet être, fondamentalement déjà pécheur, déjà coupable, puisse avoir quelque chance de bénéficier du salut, il doit se soumettre à un ordonnancement rigoureux de son existence, à des règles de vie, à des impératifs, qui lui disent ce qu'il doit et ne doit pas faire. Cet ordonnancement moral ne suffit pas à le sauver au sein du monde terrestre - tout être reste, de son vivant, sous l'écrasant fardeau de la tentation et de la culpabilité -, mais peut lui permettre d'atteindre un autre monde, le paradis, dans lequel ne règne que le Bien.

Courbé sous le poids de la culpabilité, en permanence jugé dans tous ses actes, et même dans toutes ses intentions, relativement à des prescriptions morales, entouré de soupçons et soupçonnant autrui, l'homme désapprend à vivre, il se laisse entraîner dans une sphère mortifère, dont les prêtres (et les pasteurs) sont les grands ordonnateurs. Toute la technique inventée et mise en pratique par les églises régule et renforce cette destruction du goût et du pouvoir de vivre, cet anéantissement de la liberté première qui est, précisément de "pouvoir et vouloir", donc d'exercer sa force affirmative. Elle transforme les hommes en l'ombre d'eux-mêmes.

Vient alors le ressentiment : dans la culpabilité et la souffrance, se met en place un mécanisme psychologique conduisant, comme complément immédiat de la "mauvaise conscience" malheureuse, à reporter la culpabilité, et d'abord celle concernant sa propre souffrance, son propre malheur, sur autrui. Le ressentiment à l'égard d'autrui, l'esprit de jalousie et de vengeance, le ressassement du malheur, se développent, à la fois encouragés et, paradoxalement, punis par la morale (qui n'octrois qu'à une institution le monopole de la vengeance et l'usage de la violence).

Nietzsche appelle force réactive de la morale cette entreprise systématique de dévalorisation de la vie, de dépréciation de l'existence, d'enchaînement permanent entre culpabilité et ressentiment. Il n'a pas de mots assez durs pour l'attaquer, pour la combattre. Le mécanisme qui fait fonctionner le couple "culpabilité / ressentiment" au sein d'une existence malheureuse est celui de la faute (forme laïcisée du péché) : de son identification, de son aveu, de son jugement par une instance incarnant la morale, de son expiation. Faire avouer à quelqu'un qu'il est fautif : voici ce qui se pratique sur nous en permanence, voici ce que nous pratiquons et diffusons lorsque nous sommes sous l'emprise de cette force réactive centrale.

Forces actives face à forces réactives : tel est le champ de bataille dans lequel Nietzsche intervient, en se posant lui-même comme une force qui doit s'exprimer avec d'autant plus de puissance et de rigueur que l'ennemi, bien que "Dieu soit mort", reste en position dominante. Et pour cela, il ne faut pas se poser la perspective d'aménager le monde tel qu'il est, enveloppé qu'il est par le moralisme et l'oppression. Il faut au sens fort le révolutionner et la bataille, pour lui, se mène d'abord dans les esprits : c'est là qu'elle se gagne ou se perd, dans la sphère du sens et des valeurs de l'esprit. Ce qui reste totalement étranger à Nietzsche, ce sont les conditions et rapports de production de la vie matérielle. A ce point étranger qu'il n'existe aucun dialogue possible avec Marx.

2. Une destinée.

Nietzsche ne se présente jamais comme athée. C'est, à mon avis, l'une des rares erreurs de Deleuze dans son interprétation. Deleuze le range dans la catégorie des philosophes empiristes qui sont violement athée. Tel n'est pas le cas. Il entretient, avec l'idée de Dieu, un rapport complexe.

Tout d'abord, je l'ai indiqué, il retrouve des racines et des valeurs positives dans la période antérieure au triomphe du monothéisme. Ce triomphe, particulièrement flagrant dans le cas des religions du Livre (christianisme, judaïsme et Islam), est une vraie catastrophe. Ce Dieu, inventé de toutes pièces par ceux qui vont fonder et développer les Eglises, mais qui exprime aussi nécessairement l'état d'esprit psychologique et les valeurs des peuples de ces époques, est un Dieu rendu complètement abstrait, coupé de la vraie vie, mutilé, castré, dont on a fait l'incarnation, comme instance de jugement moral suprême, du seul Bien.

Mutilé, car tous les phénomènes qui relèvent de ce que les églises vont ranger dans le camp du Mal, lui échappe. Il faut inventer Satan pour en parler de manière séparée. C'est donc un Dieu à moitié impuissant qui apparaît, qui n'a plus prise sur une partie de sa création, qui n'a plus aucune des caractéristiques de la vraie vie, qui n'a même plus la force de créer. Il est embrigadé dans l'édifice moral et placé à son sommet, hors d'atteinte. Son seul pouvoir est de juger, de punir, de séparer, de départager entre le Mal et le Bien, de sauver ceux qui méritent de l'être. L'amour abstrait, désincarné, qu'on lui prête n'est pas autre chose que l'enveloppe du salut des seules personnes qui auront observé les règles du Bien. C'est un amour enrôlé dans la morale. L'amour du prochain est une prescription morale et n'a rien à voir avec ce que Spinoza appelait l'affect d'amour.

Ce Dieu ne peut être qu'abstrait, sans consistance, car, dans la réalité, ce qu'on appelle Mal et ce qu'on qualifie de Bien sont des phénomènes et des valeurs intimement mêlées. Dès que l'on tente de les séparer, on commence déjà à détruire la vie. Et telle est d'ailleurs la caractéristique de ces religions : elles ne font pas qu'opprimer. Elles détruisent. Elles sont mortifères. Ce sont des facteurs de putréfaction.

Dans le cas précis du christianisme, le personnage qui aura joué un rôle capital pour inventer et imposer ce registre n'est pas Jésus, ni les apôtres, mais saint Paul. C'est contre lui que, progressivement, Nietzsche concentre ses attaques, car c'est lui qui aura fait de Jésus, le "Christ". A tout à fait juste titre à mon avis - quant on étudie les épîtres de Paul - Nietzsche remarque que Paul ne s'intéresse aucunement aux paroles et au comportement concret de Jésus durant sa vie. Jésus disparaît. Seul reste le Christ. Le seul événement qu'il garde est la crucifixion, qui est tout à la fois symbole des péchés du monde, que le Christ prend à sa charge et symbole de la rédemption et du salut extra-mondain (ouvrant les portes du paradis pour ceux qui le mériteront).

Pour Paul, toute la religion se condense dans ce moment fondateur, hautement symbolique (la Croix), dont il faut désormais diffusé le message à tous les hommes. Paul est le véritable fondateur de l'Eglise chrétienne. Bien entendu, l'invention de la perspective d'un salut extra mondain disqualifie le monde réel, terrestre. Quoi que l'on fasse, le monde des humains est souillé par le péché. Il sert seulement d'épreuve pour le salut des plus méritants (en morale).

Pour Nietzsche, c'est la plus grande entreprise de dépréciation du monde réel qui n'ait jamais été tentée. Paul est un éminent adversaire, redoutable, auquel il ne faut faire aucune concession. C'est d'ailleurs lui qui, de par sa culture helléniste, va reprendre à sa façon ce qu'il y a de plus mauvais dans le tournant Socratique de la philosophie grecque, c'est-à-dire précisément le moralisme (appliqué à soi-même, thématique que Kant va fortement développer).

Cette position de Nietzsche est inédite : en opposition frontale à tous ceux qui prétendent que les passages au monothéisme ontreprésenté un progrès fondamental de l'humanité, la délivrant des superstitions païennes, lui procurant le sens de l'universalité , Nietzsche va redécouvrir les vertus du plurithéisme.

Ce que ce dernier apportait, c'était le pluralisme, la diversité des valeurs, l'incarnation des différents phénomènes de la nature et de la vie, des êtres imaginés, mais concrets, sensibles aux affects, proches des humains. Même les combats entre ces dieux rendaient bien compte du combat entre les valeurs, combat inévitable, nécessaire, sain au sein du monde réel. Il permettait d'affirmer des volontés, d'effectuer des choix, de tracer des perspectives.

Si Nietzsche choisit comme modèle positif le demi dieu Dionysos, c'est parce qu'il incarne, au plus haut point selon lui, les valeurs et les comportements d'une pensée de la joie et du jeu, et de l'indiscipline qu'elle requiert et de son immense goût et respect des toutes les manifestations de la vie réelle. Le retour prôné par Nietzsche, qui participe de sa théorie de l'éternel retour, est à la fois un retour réel - redécouvrir la richesse des croyances antérieures au monothéisme, -, mais aussi le début d'une nouvelle spirale.

Le retour n'est jamais un retour au même, à l'identique. C'est ce qui, dans le passé qui fait retour, est l'amorce d'un nouveau devenir. C'est par le retour intellectuel des croyances en un monde divers, multiple, chargé de vie et d'affects, que l'on peut amorcer une nouvelle voie.

C'est la raison pour laquelle je disais qu'il n'existe pas d'athéisme chez Nietzsche, car, pour lui, dans un univers de lutte entre forces affirmant des valeurs, se forment nécessairement des croyances et des éléments de spiritualité. La mise en avant de Dionysos n'est pas feinte. Elle est nécessaire. Il est vrai par contre que les êtres d'exception sauront dépasser ces croyances, pour mettre à nu les valeurs elles-mêmes, les mettre en pratique, se passant de leur symbolisation. Mais Nietzsche n'oublie pas que si l'on veut révolutionner le monde, il faut entraîner derrière soi "le peuple" et que le peuple a besoin de symboles.

"Je suis un destin".

Il faut considérer cette affirmation forte de Nietzsche dans son dernier ouvrage, Ecce Homo, ouvrage qu'il remaniera jusqu'à son effondrement, comme un condensé de la pensée de Nietzsche sur lui-même. Cet ouvrage est abordé aujourd'hui avec suspicion : les psychiatres actuels, qui s'occupent d'expliquer le pourquoi et le comment de l'effondrement psychique de Nietzsche, s'empressent d'y voir les premiers symptômes de la psychose, l'expression des premières bouffées délirantes . Je n'ai aucune compétence pour prendre parti sur ce point, mais ce qui me semble insupportable et faux est de réduire la lecture de ce dernier ouvrage à une interprétation purement médicale. Malgré quelques outrances verbales, malgré, cela est bien possible, une influence du délire psychotique, Ecce Homo se situe toujours dans la trajectoire de la pensée de Nietzsche, il représente toujours une nouvelle avancée, par un auteur toujours en lutte et en création, jusqu'au bout de ses forces. Sa capacité créatrice est impressionnante, jusqu'à la dernière pensée lucide.

Le chapitre de Ecce Homo intitulé : " Pourquoi je suis un destin" est particulièrement riche et intéressant. Nietzsche ne se considère pas comme un individu (ou un "sujet"). D'ailleurs, je l'ai indiqué, la notion d'individu n'a aucun sens pour lui. Il n'y a dans le monde que des forces. C'est en tant que force singulière qu'il vise, dans cet ouvrage unique en son genre, à faire retour sur ses œuvres, son parcours, sa perspective, et, en définitive, sa destinée. "Je connais ma destinée. Un jour s'attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable… Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite". Et il s'empresse d'ajouter, pour éviter toute confusion, qu'il n'y a rien en lui de fondateur d'une religion. Les religions sont affaire de populace. Et il ajoute : "je ne veux pas de " croyants ", je crois que je suis trop méchant pour croire moi-même en moi".

Il est un destin. Cela ne veut absolument pas dire qu'il a un destin. Si nécessité et détermination il y a - et Nietzsche, comme d'ailleurs Spinoza, est un philosophe de la nécessité - elle se trouve dans les caractères de ce destin. Il est un destin, et comme tel, il est une force combattante unique, singulière, il est vrai supérieure à toutes les autres, mais cette supériorité - dont il se distancie aussitôt avec humour - n'a rien à voir avec un orgueil ou un "ego" démesuré. C'est dans la configuration des forces qui caractérisent le monde humain qu'il se place.

C'est pourquoi d'ailleurs, lorsque les psychiatres actuels se saisissent de cette affirmation - je suis un destin - pour attester des bouffées de délire qui s'emparent de Nietzsche, ils ne comprennent rien à rien !!!

En quoi est-il un destin ?

Par un double apport, une double affirmation :

- il a été le premier à aller jusqu'au bout dans la dénonciation du mensonge et la découverte de la vérité, le premier à se placer en opposition nette avec le mensonge de milliers d'années, le premier à considérer le mensonge (celui de la morale, qui a essaimé dans toute la culture humaine et dans toutes les conduites, toutes les pratiques) comme un pur mensonge, à le sentir comme tel, avant même de le caractériser intellectuellement. Le premier aspect de sa destinée aura été ceci : aller jusqu'au bout de la critique de la morale, jusqu'à sa destruction. "Je suis le premier immoraliste. C'est ainsi que je suis le " destructeur " par excellence".

- Mais le second apport, qui est en réalité le premier, est d'être un " joyeux messager " comme il n'y en eut jamais : "Ce n'est que depuis que je suis venu qu'il y a de nouveau des espérances". C'est lorsque la vérité entre dans une lutte frontale, sans concession, contre le mensonge millénaire, que peuvent apparaître des ébranlements considérables.

Pourquoi ce second apport est-il en réalité le premier ? Parce que la morale est réactive. Elle n'est pas première. Elle a été édifiée pour contrer, pour opprimer et surtout pour détruire. La détruire, c'est détruire le processus de destruction qu'elle a enclenché. L'aveuglement devant le christianisme, le fait que le bon chrétien soit l'être moral parfait, est le crime par excellence, le crime contre la vie.

On pourrait se poser la question : pourquoi, à la fin de sa vie lucide, Nietzsche s'est-il concentré dans l'attaque contre la morale chrétienne, alors que parallèlement, on lui devait la célèbre formule : "Dieu est mort !". Autrement dit, l'influence des religions est sur le recul.

Il donne lui-même deux explications. La première est que l'affaiblissement explicite du christianisme en tant que religion ne signifie pas du tout nécessairement le recul de l'influence (millénaire) de sa morale. Au contraire : cette dernière devient d'autant plus pernicieuse qu'elle se trouve laïcisée. Mais ce sont les mêmes mécanismes qui sont en oeuvre, les institutions de l'Etat remplaçant en partie le rôle des églises (catholiques et protestantes, voire orthodoxes) et de leur personnel. La seconde est que la morale chrétienne a représenté un grand perfectionnement de ces mécanismes et du discours qui les soutient. Nietzsche indique que la morale chrétienne est beaucoup plus perfectionnée et efficace que la morale socratique par exemple. Il pense que le christianisme représente, en quelque sorte, un modèle-type, qui sera difficilement dépassé et qu'il faut détruire, au-delà même de la référence explicite à une religion. Il pense d'ailleurs que le Républicanisme n'est qu'une nouvelle variante du christianisme..

3. La vie.

J'en viens à la partie de l'œuvre de Nietzsche qui est la plus difficile à saisir, très probablement parce qu'elle est inachevée, à peine encore esquissée. La partie positive, purement affirmative, là où il s'exprime pleinement comme force active.

D'abord une remarque sur la "volonté de puissance". Certaines interprétations en font le concept central de Nietzsche. En fait, il apparaît dans l'avant-dernière partie de son œuvre, mais disparaît complètement dans la dernière partie. On sait que Nietzsche a eu le projet d'écrire un ouvrage à ce sujet. Il l'a écrit presque entièrement. Puis, avant de l'achever, il s'est arrêté et a abandonné ce projet de publication. A ma connaissance, on ne dispose d'aucune explication de sa part sur cet abandon. Mais le fait est là : à la place du livre sur la "volonté de puissance", sera publié, fin 1888, l'Antéchrist, ouvrage où non seulement disparaît toute référence à la volonté de puissance, mais où elle se trouve remplacée par celui de l'"inversion des valeurs".

Incontestablement, dans ses œuvres immédiatement antérieures, cette expression apparaît, mais elle a donné lieu à beaucoup de spéculations différentes de la part des interprètes de la pensée de Nietzsche, spéculations autorisées par le fait que nulle part ce concept n'est réellement défini. On peut dire la chose certaine suivante : le concept de "volonté" est très présent dans toute son œuvre. Chez lui, la volonté n'a que très peu de choses à voir avec l'usage courant de ce terme. Elle ne renvoie à aucune théorie, même implicite, de la décision. Elle n'a strictement rien à voir avec une théorie du libre choix ou de la libre volonté, dont Nietzsche s'est démarqué de manière radicale. Comme je l'ai indiqué, et comme le dit très bien Deleuze, Nietzsche est un philosophe du hasard et la nécessité. Hasard et nécessité agissent, en quelque sorte, comme l'énergie d'une force : le rythme et le registre de base est la nécessité, selon une théorisation très proche de celle de Spinoza. Mais périodiquement, le hasard bouleverse la nécessité, à la manière d'un jet de dés, et donc réoriente la nécessité. Car une fois les dés lancés, leur résultat s'impose.

On peut donc dire ce que n'est pas la "volonté" chez Nietzsche. Ce qu'elle est, c'est l'expression subjective d'une force, lorsqu'elle se trouve placée face à sa perspective. La perspective est ce qui donne sens à la volonté. La perspective est, quant à elle, un concept central : tout être en tant que force vivante, regarde et voit le monde selon une certaine perspective qui sont immanents à son esprit et à son corps, considérés dans leur singularité. La perspective est une manière singulière de voir le monde, de le considérer, de s'y rapporter, d'y discerner un horizon. J'ai emprunté et utilisé ce concept, en parlant de la perspective du jaguar, telle qu'on la trouve dans la pensée des amérindiens et, suivant en cela Nietzsche, j'ai ensuite généralisé son utilisation.

Si donc Nietzsche parle de la "volonté de puissance", on peut faire l'hypothèse qu'il pense à cette expression subjective d'une force, qui, se rapportant à sa perspective, fait valoir sa puissance, son "pouvoir de", et donc sa liberté. Mais on voit qu'ayant précisé ce que la "volonté de puissance" signifie, elle ne dit rien, par elle-même, sur le contenu de ce qui se trouve affirmé par cette force.

D'où l'hypothèse que je fais, mais ce ne peut être qu'une conjecture de ma part, que Nietzsche a ressenti la nécessité de se recentrer sur l'essentiel, c'est-à-dire l'inversion des valeurs à laquelle il va procéder dans la dernière partie de son œuvre, et en particulier dans l'Antéchrist.

Qu'est ce que la vie ?

Jamais il ne la définit, mais sa référence est omniprésente. Pour signifier ce que la morale cherche à détruire et qu'il convient au contraire d'affirmer avec toute la force dont on dispose, Nietzsche emploie toujours ce mot. Notons qu'il ne parle pas de "philosophie de la vie". Il ne préfigure pas Bergson. Je l'ai indiqué d'entrée de jeu : Nietzsche ne peut être réduit à un philosophe, bien qu'il le soit, parmi d'autres caractérisations possibles.

Il possède, sur la philosophie, une culture immense, mais on s'aperçoit qu'il critique et rejette la plupart des philosophies, qui, peu à peu, vont apparaître comme des variantes de la morale, ce qui va apparaître évident dans la critique, sans pitié, qu'il va faire de Kant et de Hegel. Mais le cercle de la philosophie ne l'intéresse pas particulièrement. Il voit beaucoup plus large.

Il y a chez Nietzsche une pensée et une pratique de la vie. Il en parle volontiers par illustrations, par des verbes. Et celui qu'il affectionne est : danser.

Vivre pleinement, c'est danser, avec la légèreté, le plaisir, la musicalité, la liberté d'improvisation, les variations que la danse exprime. Danser est une affirmation majeure de la vie, celle qui l'illustre le mieux. A contrario, le moraliste est celui qui interdit de danser, qui brise la danse. La vie, c'est, pour reprendre Deleuze parlant de Nietzsche, une logique de l'affirmation multiple, une logique de la pure affirmation, de la pure positivité.

" Le héros est gai, dit Nietzsche, voilà ce qui a échappé jusqu'à maintenant aux auteurs de la tragédie".

Contrairement, cette fois-ci, à Deleuze, je ne pense pas qu'on puisse y voir une éthique de la joie. Nietzsche n'est pas Spinoza. Le héros gai, le héros danseur, le héros joueur, qui relance le hasard. Le héros qui s'épanouit dans cette pratique de la liberté.

Pourquoi ne s'agit-il pas d'une éthique ? Parce qu'elle n'est pas une philosophie. On ne vit pas en "appliquant" une philosophie. On vit, c'est tout ! Il convient de vivre pleinement, d'en saisir tous les charmes et, peut-on dire, toute la vérité, toutes les ambivalences réelles, pour faire tomber les murs de mensonges et d'interdits qui s'opposent à son expression. Il est probable qu'une définition conceptuelle de la vie lui aurait fait perdre sa spontanéité et une part de sa puissance.

Le lecteur avide de définitions, qui reste dans le registre du démonstratif, sans passer sur celui de l'expressif, reste sur sa faim. Mais c'est sans doute son registre qu'il doit reconsidérer. La vie exprime. On peut parler des expressions de la vie. Mais sur la vie, en tant que telle, peut être n'y a-t-il rien à dire… Elle n'est rien en dehors de ses expressions.

Ou alors, si elle est quelque chose, elle est une totalité ouverte, à la fois nécessaire et imprévisible, celle qui s'exprime dans les verbes d'action, une sorte de substance perpétuellement active. Nous n'en saurons pas davantage. L'effondrement de Nietzsche le 3 janvier 1889, marque un arrêt brutal de sa pensée.

Libérer la vie : voici en quoi consiste Nietzsche comme destin.

Paris, le 5 septembre 2007

 

 

 

 

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