Zarifian Philippe

 

 

Le chômage.

1. Le chômage : source et histoire.

Il ne faut pas confondre entre le chômage, en tant que phénomène social réel et le chômage comme notion juridique, définissant un statut et donnant lieu à un comptage statistique : les demandeurs d'emploi.

Comme phénomène social, le chômage est aussi ancien que l'est le capitalisme industriel. Il est apparu avec la naissance du travail salarié. Un chômeur est quelqu'un qui est privé de l'accès à un emploi salarié, et qui ne dispose pas d'un autre type d'emploi (un emploi de paysan ou d'artisan, ou de serviteur) pour le faire vivre.

La naissance du capitalisme industriel, dès la fin du 18ème siècle, et plus encore au 19ème siècle s'est accompagnée de la forte croissance des "sans emploi" - le mot de "chômeur" n'est pas utilisé - personnes en général très pauvres, aux conditions de vie misérables et se concentrant autour des grandes villes et des premiers grands pôles industriels. Faute de données sur le chômage, nous disposons toutefois de tableaux des conditions de vie déplorables que le couplage entre urbanisation et première industrialisation ont provoqués. Marx parlera d'eux comme d'"une armée industrielle de réserve". Cette masse de sans-emploi est essentiellement composée d'anciens paysans qui ont été chassés de l'agriculture à cause d'un mouvement de privatisation des terres (connu en Angleterre sous le nom de mouvement des "enclosure") et/ou le cas échéant d'une accumulation des mauvaises récoltes. Il faut y adjoindre d'anciens membres de corporations artisanales, en train de faire faillite à cause de la concurrence de l'industrie naissante et démantelées par les lois républicaines (en France la loi Le Chapelier) qui voyaient, dans ces corporations, une survivance de l'Ancien Régime et une atteinte à la liberté individuelle. L'apparition durable du phénomène du chômage est donc produite à la fois par la destruction des formes de production non-salariées et par la variation des besoins de l'industrie capitaliste.

On parle bien davantage alors de "pauvres" ou de "vagabonds", voire "miséreux" que de chômeurs.

Ce n'est que tardivement que le mot de chômeur est devenu un terme d'usage courant, avec la double mise en place :

- d'un système d'indemnisation des chômeurs,

- et d'un comptage statistique de leur nombre.

C'est, en France, avec la création, par l'Etat, d'un Conseil supérieur du travail, en 1891, que l'on voit apparaître, pour la première fois, publiquement la notion de chômage. Ce Conseil est à l'origine d'un "Rapport sur la question du chômage de 1895-1896", qui sera la première étude faite sur le sujet.

On distingue à l'époque :

- les gens qui vivent en-dehors de la société, qu'on n'hésite pas à appeler les "déchets sociaux" pour lesquels le Conseil préconise la création de sociétés d'assistance par le travail, de manière à promouvoir "une rééducation morale et professionnelle, ou, sinon, une hospitalisation définitive" ,

- et les personnes "en suspension de travail", pour lesquelles est fondé un Office du travail, embryon d'un système d'indemnisation.

Les mots de "chômeur" et de "chômage" datent donc de la toute fin du 19ème siècle et ont été inventés par des organismes d'Etat qui commencent à se préoccuper du problème.

La situation entre les deux guerres est assez confuse : on commence à disposer de chiffres, grâce aux recensements de la population et grâce aux organismes d'indemnisation, mais ils sous-estiment considérablement le phénomène réel, à la fois parce qu'être au chômage est perçu comme une situation honteuse, sujet d'opprobres (les paresseux, les incapables..), de telle sorte que les individus ne se déclarent pas facilement comme "demandeur d'emploi", mais aussi parce qu'il existe, à l'image des pays du Tiers Monde aujourd'hui, une masse de gens en situation confuse : travail informel, petits boulots, embauches non déclarées, etc…

Ces pays nous instruisent d'ailleurs sur un paradoxe : plus le capitalisme et le travail salarié s'imposent, à l'état "pur", plus certes, le niveau de vie moyen augmente, mais plus aussi se durcit la situation de ceux qui ne sont pas intégrés par et dans le système, dans la mesure où ce que j'ai appelé les "situations confuses" tendent à se restreindre considérablement. Seuls subsistent pour l'essentiel le "travail au noir" et des zones bien cernées de travail clandestin.

Il faut d'ailleurs en retenir un point très important : il ne faut pas confondre entre chômage et pauvreté. Le chômage étant une notion juridique et statistique (aujourd'hui "un demandeur d'emploi", qui se signale à l'ANPE et/ou qui est comptabilisé dans les recensements et les enquêtes Emploi de l'INSEE), un nombre important de personnes peuvent ne pas se déclarer "en recherche d'un emploi", tout en vivant dans des conditions très difficiles, en dessous du seuil de pauvreté. Si on considère les choses au plan mondial, de nos jours, le nombre de pauvres est considérablement plus élevé que le nombre de chômeurs (officiellement recensés comme tels) !!! Il est bon, dans une période encore marquée par l'européocentrisme (le monde entier est perçu à l'image de l'Europe occidentale !), de le rappeler. Dans la grande majorité des pays du Tiers Monde, les calculs du taux de chômage n'ont que très peu de valeur. Les taux de chômage officiels y sont ridiculement faibles, les données concernant les niveaux de pauvreté étant, par contre, beaucoup plus fiables.

Ce n'est qu'après guerre que va se mettre en place, en France, une statistique à peu prêt correcte des "demandeurs d'emploi", avec toujours deux sources : les chiffres de l'ANPE et ceux résultants des Recensements et de l'enquête Emploi de l'INSEE. Ces chiffres donnent lieu à des polémiques régulières, mais ils ont le mérite d'exister. L'Enquête Emploi est reconnue comme la source la plus solide, car les chiffres de l'ANPE dépendent à la fois de la volonté du demandeur d'emploi de se déclarer comme tel et des multiples astuces pour retirer ces demandeurs des chiffres du chômage (tous les stages de formation, les contrats précaires, les "fins de droits", la pression exercée sur les demandeurs d'emploi pour qu'ils acceptent les offres, sous peine d'abolition des indemnités et de radiations des listes, etc.).

2. L'évolution du chômage dans la période récente.

Il y a toujours eu en France un volant de chômeurs, même dans les meilleures périodes au plan économique. De l'après guerre à 1974, pendant les Trente Glorieuses, ce volant a varié entre 200 000 et 450 000. Ce n'est donc pas négligeable, même si la caractéristique centrale de cette période était le manque de main d'œuvre. L'explication courante parle d'un manque d'ajustement qualitatif : le besoin de main d'œuvre ne correspond pas aux caractéristiques et demandes des chômeurs. Mais il faut y ajouter un effet structurel de la condition de salarié : tout salarié, privé de son emploi, peut se retrouver au chômage pour une durée plus ou moins longue, même si la situation globale est bonne: Le chômage est co-substantiel au capitalisme.

C'est à partir de 1974 que le niveau du chômage commence à monter, de manière assez considérable et rapide, pour atteindre 2 550 000 chômeurs lors de l'enquête Emploi de mars 1992. Le nombre de chômeurs recensés a donc été multiplié par 5,7 de 1974 à 1992. Depuis cette date, le chiffre fluctue, à la hausse et à la baisse, en fonction de la conjoncture économique et des mesures prises par les différents gouvernements.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut prendre en compte différents phénomènes :

a) Il s'est instauré pendant cette période, et en particulier à partir du milieu des années 80, un phénomène durable et considérable de déstabilisation de l'emploi : les demandeurs d'emploi, bien qu'officiellement déjà très nombreux, ne sont plus que la pointe avancée d'un vaste mouvement de précarisation de la main d'œuvre, avant tout testé chez les jeunes de moins de 25 ans, mais qui s'est répandu depuis. Stages de toutes sortes, contrats précaires, recours à l'intérim, etc., la différence entre "emploi" et "non emploi" est devenue très floue et fluctuante. Le parcours type d'un étudiant sortant de l'Université (donc à priori privilégié grâce à son diplôme) est de commencer par un CDD, d'alterner ensuite entre emploi précaire et périodes de chômage, pour enfin, si tout se passe bien, accéder à un CDI. Autrement dit, c'est la combinaison entre un taux de chômage élevé avec une déstabilisation générale de l'emploi (et donc de la nature des contrats de travail) qui constitue le phénomène principal et inédit au plan historique. Il s'agit d'une déstabilisation de la condition salariale, représentative d'une nouvelle période du capitalisme, qui met l'ensemble des salariés (avec ou sans emploi) en situation de faiblesse.

b) Un second phénomène est relatif à une mutation de longue durée dans la nature des emplois. Les ateliers industriels et les activités bureaucratiques dans le tertiaire administratif sont placées sur une pente de réduction permanente de leurs effectifs du fait de l'automatisation et de l'informatisation, voire des délocalisations vers les pays à bas salaire. Là aussi, ce sont des phénomènes nouveaux, de par leur ampleur. Ils détruisent et détruiront désormais en permanence des emplois, quelle que soit la conjoncture et les politiques menées.

Mais il faut voir une autre facette, elle tout à fait positive, qui implique, soit une reconversion pour les métiers existants, soit une réorientation dans les études des jeunes : tous les emplois de "service aux personnes" et tous les emplois d'innovation sont en explosion, réelle ou potentielle. Par "service aux personnes", il ne faut pas se limiter aux services individuels à domicile, mais bel et bien compter : les emplois consacrés à l'éducation et à la formation continue, les emplois orientés avec les soins médicaux et infirmiers, la prise en charge des personnes âgées, les emplois de service et de conseils aux entreprises, les emplois d'accueil et de réponse sur des renseignements et des services commerciaux, les emplois liés au développement de l'accès à la culture, de la communication et de l'audiovisuel, etc.

Par emploi de création et innovation, il faut entendre les emplois d'artistes, de "créateurs", d'informaticiens, de chercheurs, de bureaux d'étude, d'innovation de produits et de services, en y incluant les emplois de maintenance des produits qui supposent une mise à jour en connaissances technologiques très fréquentes, etc.

Il serait donc faux de dire que les emplois vont se raréfier. Ils changent de nature et leur pondération dans l'emploi total se modifie.

Mais nous touchons actuellement en France à un énorme paradoxe : la majorité de ces emplois, réels ou potentiels, sont, soit des emplois publics, soit des emplois dépendant de fonds publics. Le paradoxe est simple à comprendre : c'est justement au moment où les politiques visent à réduire l'emploi public et à se désengager des activités qu'il subventionnait…que cette vaste reconversion dans la nature des emplois se fait, ou plutôt : devrait se faire… Une partie du chômage réel résulte de ce paradoxe. Qui plus est, la majorité des aides à la création d'emploi depuis le milieu des années 80 de la part des gouvernements successifs va à des entreprises privées, qui, fondamentalement, réduisent et réduiront de plus en plus leurs effectifs !

c) Un troisième phénomène touche à un changement dans les modes de rationalisation, qui va se systématiser à partir du milieu des années 80 : le basculement de la recherche de productivité du travail vers la productivité de l'emploi. C'est l'effet paradoxal de la crise du taylorisme. Alors que ce dernier traitait bel et bien, à sa manière, de la productivité du travail (sous forme de vitesse et de justesse des gestes -ou des énoncés - prescrits), associé à un calcul de débit des produits, s'impose de plus en plus ce que j'ai proposé d'appeler : la productivité de l'emploi. Celle-ci consiste à faire, de la réduction des effectifs, un objectif en soi des directions d'entreprise, appelés "progrès de productivité" pour ensuite, ou plutôt en parallèle, faire en sorte que le volume de travail puisse être réalisé à partir de cet effectif réduit. La productivité du travail, au sens taylorien du terme, n'est plus visée ni calculée. En occtroyant des espaces d'autonomie, contrôlés par la relation "objectifs / résultats", les directions parviennent à une efficience de la production qui, toute à la fois, est mieux adaptée aux nouveaux types d'emploi dont j'ai parlés et n'a plus à réaliser l'effort de rationaliser le travail dans les détails. Le travail est encadré par des procédures, mais n'est plus directement soumis à une rationalisation en tant que tel. L'effet destructeur sur le volume de l'emploi est bien entendu considérable, puisqu'à la fois il est posé comme objectif et est pensé, sous le terme de "progrès de la productivité" (de l'emploi), comme permanent. D'où d'ailleurs, le caractère ridicule des aides publiques à la "création d'emplois". Dans le meilleur des cas, elles ralentissent leur destruction, mais pour un coup financier à la charge de l'Etat et du système de sécurité sociale considérable.

d) Enfin, dernier phénomène et non des moindres : le rééquilibrage des temps entre trois grands blocs :

o Le bloc consacré au travail salarié (et au travail indépendant, mais qui ne concerne qu'une nette minorité de la population),

o Le bloc consacré aux activités personnelles et familiales,

o Le bloc consacré à l'éducation et à la formation, à une mise à niveau ou remise à niveau culturelle, et plus largement : aux découvertes de la et des cultures. (Nous préférons la répartition entre ces trois blocs à la fameuse opposition entre "temps libre" et "temps contraint", car le "temps libre" peut être très contraint et le temps contraint comporter des plages de liberté…)

Or, face à l'enjeu considérable de ce rééquilibrage, on doit constater des discours et des politiques, qui, non seulement n'accompagnent pas cet enjeu, ne favorisent pas ce déplacement dans les blocs de temps, mais au contraire poussent à un véritable retour en arrière vers le seul bloc du travail salarié… Là aussi, autre source de maintien d'un taux de chômage élevé.

3. Et l'emploi demain ?

Extrapoler sur l'avenir n'est pas simple, car se combinent à la fois des phénomènes structurels, que l'on peut qualifier d'objectifs, de matériellement inscrits dans l'évolution de la nature des activités humaines, et des choix économiques et politiques, qui peuvent transformer un phénomène en son contraire.

Plutôt que de prévoir, il faut situer les grands enjeux :

- d'abord l'enjeu incontournable d'un rééquilibrage dans l'usage des temps : la "société du travail salarié" est essoufflée, au sens où on ne pourra plus maintenir le temps passé à une activité salariale comme quasi-seul référent, voire même référent central. Si cette référence est malgré tout maintenue, voire renforcée (voir la politique de l'actuel gouvernement !) il sera inévitable de connaître très durablement des taux de chômage élevés,

- ensuite, si l'on comprend pourquoi les "blocs de temps" sont actuellement vécus de manière séparée, voire opposée (d'où la notion fausse de "temps libre", comme temps soustrait à l'emprise de l'entreprise), l'avenir, à notre avis, réside dans la porosité de ces temps et les échanges d'expérience, d'intelligence et de culture qui peuvent s'opérer entre ces trois pôles.

Cela se repère déjà au sein du travail salarié : on y fait appel de plus en plus aux motivations personnelles, à des expériences vécues en dehors de l'entreprise, à des niveaux de connaissances culturelles, à des affects. Mais cette évolution, déjà identifiable, s'opère dans de mauvaises conditions, car non identifiée et reconnue comme telle. C'est un énorme enjeu pour repenser l'entrelacement entre les temps.

- L'enjeu non moins considérable d'une inversion dans le rapport au "travail". Toute l'évolution du système capitaliste et de la condition salariale a conduit à demander aux personnes humaines de "s'adapter" au "travail", ce travail étant défini, soit comme une liste de tâches attachées à un poste de "travail", soit comme un contenu fonctionnel, sous forme de rôle ou de mission prédéfinies par une hiérarchie ou un service d'organisation.

Or la mutation potentielle que nous vivons est un "retour du travail dans le travailleur", ou, selon une formule nettement plus rigoureuse : une appropriation de son action par le sujet humain agissant. Un mot, déjà utilisé dans les entreprises (mais dont le potentiel est complètement sous-estimé) en rend compte : le mot de "prise d'initiative". Et peut reprendre la magnifique phrase de la philosophe Hannah Arend : "prendre une initiative, c'est commencer quelque chose de nouveau dans le monde". L'enjeu donc est de passer d'une société du travail à une société de l'initiative et de l'action (l'action emportant et supposant l'intelligence du monde dans lequel on agit).

Sources :

Freyssinet Jacques, Le chômage, éditions La Découverte, collection Repères, mai 1993

Salais R., Baverez N., Reynault B., L'invention du chômage, collection PUF, 1986.

6 août 2007

 

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