Zarifian philippe

 

 

Les amplitudes d'existence.

 

Remarque introductive :

Le présent texte est inspiré d'une notion de la physique quantique, appelée soit "amplitude d'existence", soit "amplitude de probabilité".

Par "inspiré", nous voulons dire simplement que nous avons fait résonner dans le champ de la sociologie ce que cette notion évoque sans chercher aucunement à la transposer au titre de concept scientifique. Il convient de dire que toute transposition conceptuelle en provenance de la physique quantique se heurte à une difficulté redoutable : celle de comprendre déjà la signification de ce concept en physique des quanta. Difficulté redoutable, voire insurmontable. Malgré le gros effort fait par les physiciens eux-mêmes pour rendre leur discipline accessible à des profanes, force est de constater que l'on ne parvient qu'à une connaissance vague et très approximative pour deux raisons simples : - le caractère infranchissable de la barrière du formalisme mathématique, qui constitue le langage dans lequel les physiciens mènent leurs recherches et dialogues, - le fait que les phénomènes signifiés par la physique quantique et les résultats auxquels elle aboutit sont devenus inaccessibles aux sens du corps humain. Qui plus est, dans nombre de cas, ces résultats - et d'abord ceux qui sont considérés comme des acquis dans la communauté des physiciens - vont à l'opposé de ce que nos sens spontanément nous disent. Ce n'est pas là l'un des moindres paradoxes !

Il faut prendre cette notion d'inaccessibilité, qui a toutes chances d'augmenter, au sérieux. Ce dont parle la physique quantique, par exemple, est devenu largement hors de portée de la vision, quels que soient les instruments sophistiqués utilisés. Les physiciens parviennent, dans des conditions techniques très particulières, à photographier des particules sous forme d'un nuage (et non pas du tout sous forme d'un point ou d'un corpuscule), mais l'interprétation de cette vue dépend totalement d'hypothèses théoriques et de calculs qui sont hors de portée d'un profane. Dans ce cas, le profane "voit" encore quelque chose, mais il est dans l'incapacité complète de savoir ce qu'il voit.

Cela ne veut pas dire que nous ne comprenons rien. Les livres écrits par des physiciens pour parler de leur discipline sont parfaitement accessibles et compréhensibles. Mais la connaissance que nous pouvons en acquérir ainsi reste vague et non rigoureuse. Ce sont les métaphores qui nous aident le plus. Par contre, libre à nous de voir quelles évocations elles suggèrent dans les terrains conceptuels qui nous sont familiers. Nous nous reposons alors bien davantage au départ sur notre imagination que sur notre faculté d'entendement, la suite s'émancipant du champ de départ, pour n'avoir dès lors qu'une lointaine ressemblance avec ce dont parle la physique quantique tout en lui restant redevable de l'imagination qu'elle aura stimulé.

1. Une histoire d'ondes et de lac

Un des résultats majeurs de la physique quantique, on le sait, réside dans l'incapacité de déterminer avec précision et en même temps, la localisation et la vitesse d'une particule. D'où une incertitude : s'agit-il d'un corpuscule de matière ou d'une onde ?

Une partie des physiciens, dans la suite de Bohr, se sont approprié la théorie dite de la complémentarité : selon un système déterminé de mesure, la particule est un corpuscule et selon un autre système une onde, Bohr stipulant qu'il n'existe pas d'autre "réalité" que l'interaction entre une mesure - et donc une action - provoquée par l'homme et l'objet avec lequel se produit cette interaction.

Dans ce cas, la théorie de la complémentarité résout le problème. La conséquence de cette approche formulée par l'Ecole de Copenhague est qu'il est impossible d'obtenir une séparation nette entre le comportement des particules quantiques et leur interaction avec les appareils de mesure qui définissent leurs véritables conditions d'existence. Les objets n'auraient pas de propriétés en eux-mêmes. L'opération de mesure, par les physiciens, se voit ici dotée d'un statut à la fois très spécial et tout à fait inédit puisque l'objet physique perd les attributs de pleine permanence qu'auraient les objets eux-mêmes, ce qui représente une rupture radicale d'avec l'approche de la physique classique. Le profane que je suis pourrait s'amuser et se demander ce qu'il en était des particules avant que l'homme n'apparaisse sur Terre... Mais on pourrait très bien lui répondre sur un terrain purement cognitiviste…

Une autre voie consisterait, en gardant ou sauvegardant une position "réaliste" - celle clairement défendue par Einstein -, à se demander si la particule, au lieu d'être "et" "et", ne serait pas "ni" "ni" : ni une onde, ni un corpuscule, mais autre chose de non directement détectable par les mesures opérées par les physiciens. Personnellement, en tant que simple profane, je penche nettement pour l'interprétation d'Einstein. Il est évident que le choix d'explorer l'une ou l'autre de ces voies est autant de nature philosophique que relevant des hypothèses et résultats de la physique.

Dans le premier cas, la physique quantique serait pour l'essentiel achevée au plan théorique, avec déjà d'innombrables applications pratiques. Cela a été la position de Bohr. Dans l'autre cas, elle serait pour le moins incomplète, voire purement transitoire, en attendant qu'une autre théorie parvienne à s'y substituer (c'est la voie dans laquelle s'est notamment engagée la théorie des cordes, laquelle, tous les physiciens s'accordent au moins sur ce point, n'en est qu'à ses balbutiements et ne fait de loin pas, l'unanimité dans la communauté des physiciens). Einstein, inlassable chercheur, a, à la fin de sa vie, fortement insisté sur le caractère inachevé de ses propres découvertes, se demandant s'il ne faudrait pas un jour abandonner, y compris, les concepts de temps et d'espace (et donc l'un de ses apports majeurs en matière de théories de la relativité : le concept d'Espace-temps)…

Pour mon propos, je partirai d'un terrain solide : les ondes, terrain que je voudrais déplacer pour m'approcher des amplitudes d'existence.

Qu'est-ce qu'une onde ?

Etienne Klein en a fourni, dans son livre : "Petit voyage dans le monde des quanta", une approche d'une remarquable limpidité, empruntant à la métaphore de l'eau d'un lac (plus exactement : d'un étang, mais le lac m'est plus familier; alors allons-y pour le lac !). Mettons qu'au bord d'un lac, dont l'eau est parfaitement tranquille, un enfant jette une première pierre dans un endroit quelconque de ce lac. Le point d'impact devient le centre d'un système d'ondes concentriques. L'amplitude de ces ondes n'est pas autre chose que leur hauteur : la distance qui sépare le sommet de l'onde de son creux. La définition, par le dictionnaire, du mot "amplitude" est intéressante: elle est la différence entre les extrêmes d'une grandeur. On peut remarquer que plus l'on s'éloigne, de manière chrono-géométrique (c'est-à-dire dans l'espace-temps de ce système d'ondes), du point d'impact, plus l'amplitude diminue et le lac redevient plat. Néanmoins, il se sera passé quelque chose, un événement se sera produit.

Notons que cette onde se diffuse, se propage sur une partie du lac, mais sans que l'on puisse, en aucune façon, définir une trajectoire. Il existe d'ailleurs une nette différence entre la trajectoire que la pierre aura suivie avant de toucher la surface du lac, et l'espace concentrique, large et en aucune façon linéaire, que l'onde aura délimité. Nous parlerons de parcours de l'onde, dans sa propagation, en différence d'avec le terme inadéquat de trajectoire.

Imaginons maintenant que l'enfant envoie une seconde pierre, qui tombera dans un autre endroit du lac, alors que l'effet du premier système d'onde continue à agir. Apparaît alors un système d'ondes plus compliqué formé par la combinaison des deux premiers : cette onde résultante, qui est elle aussi un mode d'oscillation de la surface du lac, n'est autre que la superposition des deux premières. Elle s'obtient en faisant l'addition, en chaque point du lac, des amplitudes des ondes composantes. Les ondes ont donc la propriété de pouvoir s'additionner (ce qui n'est pas du tout le cas de deux corpuscules). Si on regarde plus attentivement, on verra deux types d'interférences entre les ondes. Lorsque le premier train d'ondes, provenant de l'impact de la première pierre, rencontre celui qui provient de la seconde apparaissent certains points où les ondes sont toujours en "opposition de phase" : l'une est à sa crête au moment où l'autre est à son creux, et vice versa, de sorte que leur somme s'annule toujours en ces points, par destruction mutuelle des amplitudes. En cet endroit déterminé du lac, sa surface est ou redevient parfaitement plate. En d'autres points au contraire, les deux ondes s'ajoutent de façon constructive, et dans ce cas, l'amplitude de l'onde résultante est la somme de celle de chacune d'elles. Ce phénomène essentiel d'interférence est, en quelque sorte, la signature d'un phénomène ondulatoire.

Nous proposons de dire qu'il y a, dans les deux cas, superposition des ondes. Dans le premier cas, leurs effets tendent à s'annuler (à se détruire mutuellement) et dans le second, les effets d'amplitude se cumulent (ils s'additionnent tout simplement). On peut remarquer que l'on peut tout aussi bien parler d'un système d'ondes (au pluriel) que d'une seule onde, se déployant par propagation. Les deux descriptions sont valables. Si l'on regarde ce phénomène avec une attention encore plus soutenue, on s'apercevra que le mouvement d'agitation du lac va uniquement de bas en haut. Imaginons qu'une brindille (ou qu'une feuille) se situe sur le trajet du passage d'une onde dans le lac. Cette brindille va monter et descendre, mais n'avancera pas, pas davantage qu'elle ne reculera. C'est ce qu'on peut observer tout aussi bien dans une piscine au milieu de laquelle se trouve une bouée. Si l'on agite la piscine, la bouée va monter et descendre, mais elle restera à la même place. Ce constat nous ouvre à une propriété des ondes : elles ne transportent rien, sinon de l'information et de l'énergie. Elles ne transportent pas de matière "solide", corpusculaire. Par contre, leur propriété de transport d'information et d'énergie est essentielle.

Au terme de ce petit récit, très simple, nous avons déjà acquis un certain nombre de notions. Celles :

- d'onde,

- d'amplitude,

- d'interférence,

- de superposition, dans ses deux versions : destructrice, constructive,

- de parcours (et non de trajectoire),

- de propagation,

- et, de manière simplement allusive, d'espace-temps et de chrono-géométrie.

2. Une histoire de vagues et d'océan.

Je voudrais maintenant m'éloigner des rives du lac et de l'histoire simple, mais claire, racontée par Etienne Klein pour aborder celle, plus complexe, des vagues de l'océan, en y introduisant un élément sociologique dans le paysage des observés, que les physiciens ne peuvent introduire : celui de sujets humains, dotés de toutes leurs capacités, dont celle de s'observer eux-mêmes. Nous sommes au bord de l'océan.

Prenons une première situation, un premier bloc d'espace-temps.

J'entre dans l'océan, tout en gardant pied. J'avance jusqu'à l'endroit où les vagues se brisent. Ici, suite à chaque vague, et proportionnellement à son amplitude, je dois faire face à deux phénomènes. La montée et descente du niveau de l'eau, caractéristique de toute onde, mais aussi à une force empiriquement indubitable, qui va de l'arrière vers l'avant, en direction de la plage. Cette force, ou plutôt cette énergie dégagée par le mouvement de la masse de l'eau peut être assez puissante pour me déséquilibrer. Je me retrouve assis dans l'eau ! Qu'à cela ne tienne : je me relève. Mais aussitôt je sens, autour de mes jambes, un autre mouvement : non pas celui d'une onde, mais celui d'un courant, qui va en sens contraire : de la plage vers le large. Je n'ai aucune peine à l'identifier : il s'agit du reflux de l'eau, qui va en sens opposé à celui de la vague initiale. Il n'apparaît pas comme une onde, mais bel et bien comme un courant. S'il est assez fort, il risque d'ailleurs de me faire tomber une deuxième fois! La force du reflux dépend à l'évidence, de nombreux paramètres, dont la déclivité du terrain, le fait de se situer en marée montante ou descendante, de l'influence complexe de divers autres courants et, bien sûr, de la masse d'eau propagée par la vague initiale. Bien, je continue d'avancer dans l'océan. Une autre vague arrive. Mais cette fois-ci je m'aperçois qu'elles sont deux : sur la vague se superpose une seconde vague, plus rapide et puissante, qui bientôt, juste avant de m'atteindre, la recouvre. Les amplitudes s'additionnent, mais conjuguent aussi leur force, leur pouvoir de déstabilisation. Instruit par l'expérience de la première vague, je m'arrange pour prendre l'eau de biais et pour rester solidement ancré sur mes deux jambes. Je ne tombe pas. Je dois alors anticiper l'effet du reflux, en même temps que de regarder si un troisième train de vagues n'arrive pas ! Entrer dans un océan, au bord d'une plage, est compliqué ! La vigilance est de rigueur. Instinctivement, mais nourri par l'expérience, le corps de l'"observant-observé" s'ajuste à de nombreux paramètres. Je ne peux, pour peu qu'il y ait une houle assez importante, lire Kant, en même temps que j'avance dans l'océan ! Je suis dans un bloc d'espace-temps spécifique : à chaque phase temporelle, correspond une configuration différente de l'espace. Quand je dis que mon corps s'ajuste, je veux dire qu'il prend en compte des changements dans le temps et dans l'espace, qui sont indissociables, (encore que j'utilise toujours le temps des physiciens, qui est le temps Chronos : je reviendrai sur cette forte limitation de l'approche du temps en physique).

Avec cette première situation et ce passage du lac à l'océan, je me suis déjà éloigné du terrain de la physique quantique : je prends des dimensions "macroscopiques" de la réalité qui n'est pas de leur domaine et j'y introduis les expériences d'un sujet humain. J'ai néanmoins acquis, du simple fait de ce déplacement, des notions nouvelles concernant les ondes :

- celle de l'énergie (dépendant de la masse d'eau mis en mouvement) qui se manifeste quand la vague se casse (mais qui était déjà potentiellement incluse, avec une question : comment énergie et amplitude entrent-elles en corrélation ?)

- celle d'une superposition des vagues, plus complexe, quant à ses effets, que celle observée sur le lac,

- celle de l'action des courants, qui s'expriment, non plus à la surface de l'onde, mais à différents niveaux de profondeur, et selon diverses directions (avec des variations suivant les phases de l'espace-temps), donc des orientations opposables ou cumulables.

- celle d'orientation : alors que dans le lac, on avait des effets concentriques, sans orientation précise, nous trouvons, avec les vagues et le reflux, des orientations précises, qui marquent le fait que le mouvement de l'eau ne va pas simplement de bas en eau, mais aussi d'arrière en avant. Ce n'est plus de l'onde en elle-même dont il faut tenir compte, mais du couple "onde / terrain".

Prenons maintenant une seconde situation.

Je me suis mis à nager. J'ai avancé dans l'océan qu'à un endroit où je suis encore visible depuis la plage, mais où je ne ressens plus les effets trouvés précédemment, du moins sous la forme décrite. L'océan est houleux. Mon corps se trouve dans une situation qui se rapproche davantage de celle du lac, au sens où je ne ressens plus l'énergie de la masse d'eau (en réalité je la ressens à travers la nage, mais pas du fait des ondes). Par contre l'effet de l'amplitude des vagues et du mouvement de bas en haut et vice versa joue à plein. Je dois en permanence tenir compte des creux et des sommets des vagues pour rester, du plus possible, en surface et pouvoir respirer. Mais il serait empiriquement faux de penser que seule l'amplitude (au sens physicien du terme) joue. Je dois tenir compte en même temps des courants et du trajet chaotique de mon corps. Car, outre l'effet des courants, sur lequel je vais revenir, l'adaptation permanente de mon corps à l'amplitude des vagues et les orientations variées de ces dernières oblige mon corps à faire un trajet heurté. Il est totalement impossible de nager (ou de me laisser ballotter) en ligne droite. Admettons que je décide, par effet de fatigue ou mesure de sécurité, de revenir vers le rivage. Mon corps aura effectivement un trajet heurté, voire chaotique et impossible à localiser de manière précise (car toujours en mouvement dans l'espace-temps), mais qui, de mon point de vue, relève d'un mouvement continu, au sens simple où je ne cesse de me mouvoir. Par contre, vu du rivage, par un observateur, mon trajet n'est pas seulement heurté, mais discontinu : il voit disparaître et réapparaître ma tête. Qui plus est : lorsque, avec une fréquence assez rapide, il voit ma tête disparaître, il lui est totalement impossible de savoir à quel endroit (je ne dis pas "point") de l'espace de l'océan ma tête va réapparaître, puisque, je l'ai indiqué, mon trajet est chaotique. Il peut simplement situer une zone dans laquelle il a des chances de voir ma tête réapparaître. D'ailleurs, si celle-ci devait cesser de le faire, il serait urgent de prévenir les secours ! Pour l'un (pour moi), le chaos ne signifie pas discontinuité dans le mouvement, et plus largement : dans l'existence. Pour l'autre, observateur depuis la plage, il le signifie. Pour les deux toutefois, nous sommes dans l'événementiel permanent car je ne maîtrise que partiellement l'avancée de mon corps et il serait impossible de tracer, par anticipation, en point à point, ma trajectoire. En réalité, les notions de "point" et de "trajectoire" deviennent totalement inadéquates. Une reconstitution a posteriori serait possible, si l'on imaginait un troisième personnage, qui, situé dans un hélicoptère, ne cessait de me photographier, mais, même dans ce cas, il serait impossible de réduire mon trajet à une trajectoire définie. On aurait bel et bien une figure chaotique, au sens rigoureux du terme. Qui plus est : une figure spatio-temporelle (et non pas simplement spatiale).

Je reviens sur la question des courants : l'expérience montre que, pour la survie du nageur, elle est décisive. D'ailleurs, tout nageur expérimenté donnera la priorité à la connaissance des courants (connaissance qui peut être préalable, mais qu'il connaîtra encore mieux par l'expérience corporelle de la nage). Curieusement, que je sache, on ne trouve rien dans la physique quantique, qui soit l'équivalent de l'analyse de courants. Les particules "sautent", disparaissent, émergent, mais dans un vide, riche en potentiels, mais non affecté par des courants. Il faut donc penser que ces derniers sont uniquement des phénomènes macroscopiques. Ou bien qu'ils sont inclus dans le concept d'énergie (concept bien davantage présent dans la théorie de la relativité que dans celle des quanta).

Qu'est-ce ici qu'un courant ? Simplement un mouvement de l'eau, mais orienté, et qui, à la différence d'une onde, emporte les corps (la matière corpusculaire et ses agrégats). Onde et courant ne sauraient donc se confondre quant à leurs propriétés. On trouve, dans cette différence et néanmoins association empirique, toute la difficulté que rencontre le nageur à revenir vers le rivage. En même temps qu'il doit faire face à l'amplitude des vagues, il doit nager en tenant compte des courants.

Le trajet en devient d'autant plus chaotique et imprévisible. Continuer d'exister - car nager alors vers le rivage est bel et bien viser à continuer d'exister, au sens de la simple survie corporelle - suppose donc une très étroite liaison entre les ressentis du corps, l'intelligence des phénomènes d'association entre ondes et courants, la capacité à maintenir un cap, une perspective, dans et malgré un trajet chaotique, la prise en compte de la fatigue et donc de la préservation de la puissance du corps, la minimisation de sa dissipation d'énergie.

Il arrive - telle est du moins mon expérience - qu'il soit bon, à certains moments, de nager sous l'eau, à la fois parce qu'on échappe en partie aux effets de l'amplitude des vagues et parce qu'on peut bénéficier de variations de courants. Mais on risque une désorientation et un allongement involontaire du parcours.

Qu'est-ce que cette seconde situation nous apporte ?

- le caractère chaotique et imprévisible du parcours d'un corps qui vise à persévérer dans son existence, dans un univers ondulatoire et, en même temps, traversé de courants.

- la différence de points de vue entre le sujet de ce corps et un observateur situé sur la plage, au loin. Pour l'observateur, le parcours (ce que j'ai appelé le trajet) est non seulement chaotique, mais discontinu, sans aucune possibilité de stabiliser le repérage. Tout au plus, peut-il spéculer sur les zones dans lesquelles la tête du nageur devrait, probablement, réapparaître. Il se livre donc, inconsciemment, à un calcul de probabilités. Pour le sujet, le caractère chaotique s'impose tout autant, mais la constance de sa présence corporelle, l'actualité permanente de son corps en mouvement, impose une forme de continuité qui est à la fois continuité du trajet et continuité de l'existence. Le chaos est certes imposé, mais il est aussi recherché, car c'est à travers lui que le corps parvient à continuer à avancer vers la plage.

- l'importance, pour le nageur, du maintien ou du recouvrement d'un cap, d'une perspective orientée vers l'horizon du rivage. Sa survie, bien entendu, en dépend, malgré les difficultés (l'horizon du rivage disparaît dans le creux des vagues, les ondes le ballottent, les courants le tirent dans un sens qui peut être soit favorable, soit défavorable, etc..). L'orientation doit donc être en permanence à la fois gardée et retrouvée.

- la complexité des phénomènes de superposition. Nous avions déjà vu la superposition des amplitudes des ondes (des vagues), qui sont des superpositions entre phénomènes analogues (homogènes quant à leur nature). Dans un océan particulièrement agité - en partie sous l'action des vents - il peut se produire des interférences de vagues n'ayant pas la même direction. Interférences constructives et destructrices se mêlent alors.

Mais nous devons ajouter un second type de superposition : celle entre ondes et courants, phénomènes hétérogènes (bien que tous deux apparentés à un mouvement de l'eau, donc physiquement aptes à se superposer). Nous pourrions utiliser différents termes pour en rendre compte : association, combinaison, composition… Mais nous garderons celui de superposition. Le nageur doit composer avec ces superpositions, en gardant l'intelligence de leur hétérogénéité (car tenir compte des vagues n'est pas identique à tenir compte des courants). - comme j'ai fait intervenir un sujet, doté d'un corps et d'une pensée, on doit introduire la question cruciale de l'énergie (ou de la puissance) du corps, combinée avec l'intelligence de son usage. Là aussi la survie en dépend. D'ailleurs, le vocabulaire ordinaire l'indique bien : le nageur doit "s'économiser", préserver une partie de son énergie, le cas échéant, aménager des phases de récupération, etc. C'est l'énergie d'un corps, aux prises avec une masse d'eau en mouvement. La métaphore du lac, où tout se passait en surface et où les masses pouvaient être négligées, doit être abandonnée. - Enfin, par clin d'œil aux physiciens et à leur posture de simples observateurs, préoccupés des interactions entre leurs instruments d'observation et les particules, il faut bien reconnaître que la préservation de l'existence du nageur dépend avant tout de lui-même. Ce n'est pas la jumelle d'un parent resté sur le rivage qui l'aidera ! Dans le meilleur des cas, cette jumelle servira à décider s'il faut donner l'alerte aux secouristes. Mais il faudra que ces derniers se mouillent ! Et il est bon que le nageur compte avant tout sur ses propres forces.

3. Les amplitudes d'existence.

Les prémisses sont jetées pour que je puisse faire résonner le concept d'amplitude d'existence en sociologie. J'ai déjà rapidement expliqué pourquoi je préférais parler d'amplitude d'existence plutôt que d'amplitude de probabilité. La question de la probabilité ne se pose que pour un pur observateur : celui resté sur la plage. Il peut se dire par exemple : il est probable que la tête du nageur réapparaisse dans telle zone. Mais pour le sujet humain, tout à la fois observé et observateur, il n'existe aucune question qu'il faille poser en termes de probabilité : son existence est pleinement et continûment actuelle. Et lui-même a le pouvoir de s'observer en permanence, en pleine actualité de son existence.

Complétons ce que nous avons dit sur l'amplitude : cette dernière se mesure par la distance entre ces deux extrêmes que sont le creux et le crête de l'onde. Cette amplitude oscille, en fonction du temps, entre deux crêtes. Le temps qui se sépare deux crêtes d'oscillation s'appelle la période de l'onde et la fréquence (très utilisée en théorie de l'information) est l'inverse de la période. On parlera par exemple, pour la vibration d'un diapason, d'une fréquence de 440 oscillations par seconde (440 hertz), qui correspond aussi à une période égale à un quatre cent quarantième de seconde. Cette fréquence du diapason donne le la.

Comme je l'ai montré dans l'exemple de la vague, l'amplitude est toujours associée à une énergie. Ou plus exactement, au lieu de parler d'onde, dans le cas de la vague dans l'océan, il est plus rigoureux de parler d'un système (dans ce bloc d'espace-temps) possédant de l'énergie - celle du mouvement de l'eau - et doté de propriétés ondulatoires. C'est au sein de ce système que nage le nageur (qui est un système à lui tout seul). Nous avons déjà parlé de la superposition des vagues (du fait de leurs propriétés ondulatoires), et nous avons, par convention, intégré une seconde superposition : celle entre vagues et courants C'est l'empirisme de la situation vécue qui nous pousse à réaliser cette intégration, car le nageur ne nage pas deux fois : une fois en tenant compte des vagues et une seconde fois en tenant compte des courants; Son corps ne se meut qu'une seule fois, en faisant face la fois aux fluctuations ondulatoires de vagues, qui le ballottent à droite à gauche et menacent de l'étouffer et à la force orientée des courants. Dans tous les cas, effets d'onde et courants sont associés au sein de la notion d'amplitude, qui devient plus complète, car associant les propriétés ondulatoires et l'énergie des masses d'eau. Mais si nous prenons en compte le caractère nécessairement heurté et chaotique du trajet du nageur, nous ne pouvons dire à l'avance, en tenant compte de la durée, si le nageur va pas se retrouver dans tel endroit ou dans tel autre, et dans tel état (à moitié suffocant) ou dans tel autre (respirant normalement ou… noyé).

La superposition, vue dans cette fois-ci en tant qu'état d'existence du corps du nageur, au sein de son milieu environnant, est celle d'une pluralité d'états possibles. Les états possibles sont superposés : le nageur est à la fois suffocant, respirant parfaitement et noyé selon des trajets qui, partant du même endroit, auront été (sont) différents. Et ces états ne se rapportent, ni uniquement au nageur, ni à l'état précis de l'océan, mais à leur interaction.

Quand je dis : "le nageur est suffocant", j'emploie un raccourci pour dire que le corps du nageur en action est, dans son rapport à l'état de l'océan environnant (au sein d'un espace-temps déterminé), suffocant. Aucune probabilité là dedans : il n'existe que des actualités, des entités actuelles agissantes. Mais la superposition nous indique qu'il existe une pluralité d'états de possibles du couple "nageur / océan" selon le devenir, selon l'avancée dans la durée. A un moment donné, si on imagine le présent, toutes les évolutions du couple en interaction : nageur / océan sont là en même temps, elles "existent" toutes. Il existe, au plein sens du terme "exister", une pluralité de possibles au sein du devenir.

Ce sont ces possibles qui se superposent. Ce qu'on appelle "présent", dans une théorie de la durée (et donc du devenir), n'est pas autre chose que la tension qui se manifeste, face au couplage entre passé et futur, à tout moment entre tous les états possibles, également présents.

Que fait le nageur ? Il actualise en permanence un des possibles, et il le fait avec toute la puissance de pensée et d'action de son corps, soutenu qu'il est, en quelque sorte, par le désir de persévérer dans son existence, de continuer à vivre. En l'occurrence : d'arriver jusqu'au rivage. Le chaos de son trajet représente toutes les bifurcations que son corps fait, à la fois sous l'influence des vagues et des courants et sous l'influence de sa propre action, toujours orientée par la perspective du rivage. Ce sont des embranchements dans l'espace-temps des possibles.

Il me semble essentiel d'insister sur la différence entre le "possible" et le "probable". L'énorme différence est que le possible existe. Mais pour pouvoir dire qu'il existe pleinement, il faut considérer chaque possible, au sein d'une pluralité, comme un processus, davantage encore que comme un état ("état" est un concept de physiciens qui reste encore très attaché à la vision du temps comme Chronos).

Dire que les possibles existent est un coup de force par rapport à l'usage philosophique classique de ce terme. Là où, sous l'influence d'Aristote (et de sa célèbre théorie de l'être en puissance), on pouvait penser qu'un possible peut ou non s'actualiser, la physique quantique nous autorise à faire un bond : s'il est vrai que le possible n'a de sens que considéré dans un mouvement, on ne peut plus le considérer comme un passage, en quelque sorte contingent, de la puissance à l'acte, de telle sorte que, parmi différents possibles logiquement envisageables, un seul en viendra à exister.

Ici, nous disons à la fois que les possibles existent, avec la même valeur d'affirmation, y compris des possibles qui, en logique formelle, devraient s'exclure mutuellement, mais aussi que, sans faire un facile jeu de mots, le possible ne réside pas dans l'éventuel passage de l'être en puissance à l'existence actuelle. Il réside dans l'existence actuelle de la puissance d'agir.

C'est très précisément le concept de "superposition", propre à l'apport énorme de la physique quantique, qui nous permet de rompre avec la tradition aristotélicienne. Nous retrouvons du même coup Spinoza qui, en s'opposant clairement à Aristote, pose que tout existant est actuel ou, si on le prend en tant que processus, en cours d'actualisation, et qu'il n'y a rien dont on puisse dire qu'il est "en puissance" (supposant qu'il pourrait ne pas venir à l'existence). Ces "riens" sont de simples produits de notre fertile imagination, mais n'ont rien à voir avec la connaissance du réel. Je dirai donc : tous les processus possibles existent dans leur devenir.

Le nageur peut aussi bien se noyer, arriver facilement au rivage, s'en tirer avec les pires difficultés, etc. Tous ces processus co-existent au sein de leur superposition. Je propose d'appeler "amplitude d'existence" la pluralité de ces possibles telle qu'elle s'offre, en permanence, au couple sujet humain / nature, du fait de cette superposition, et donc à l'action du sujet en tant que tel. On peut prendre chaque possible comme une histoire. La réalité doit être pensée comme la " superimpression de toutes les histoires, chaque couche d'impression ayant sa propre couleur et sa propre luminosité " (voir : Thibault Damour et Jean-Claude Carrière, Entretiens sur la multitude du monde, éditions Odile Jacob, septembre 2002, p.122). L'espace dans lequel vit la réalité est celui de toutes les configurations possibles, en tenant compte néanmoins des déterminants posés par un certain cadrage de cette réalité (ici : la houle de l'océan, l'existence des courants, etc.).

Il me semble utile d'apporter trois précisions conceptuelles, empruntées cette fois-ci à la philosophie :

- j'ai pris l'exemple d'un nageur, aux prises avec sa survie. Cet exemple a le mérite d'être parlant et simple, mais il comporte des risques. Spinoza, empruntant à Hobbes (qui lui-même l'avait peut être emprunté à un autre philosophe…), parle " du désir, (et de l'effort fait), de persévérer dans son être ". Mais, à l'inverse de Hobbes, il ne réduit pas ce désir à la simple fuite devant la mort. Persévérer dans son être, ce n'est pas seulement éviter la mort (bien que cela soit aussi vrai), mais développer de plus possible la puissance de pensée et d'action dont son être est capable. En prenant l'exemple du nageur en danger de noyade, il est vrai que j'ai accentué la version donnée par Hobbes. Par souci pédagogique. Mais j'adhère entièrement à la position de Spinoza. Reprenons d'ailleurs ce nageur. Vu par quelqu'un d'inexpérimenté, il est vrai qu'il semblera " en mauvaise posture " et avant tout préoccupé de sa survie. Mais, s'il s'agit d'un bon nageur, il pourra aussi (l'un peut aller avec l'autre) prend un vrai plaisir à nager ainsi, malgré vagues et courants, pour rejoindre le rivage. Plaisir justement de sentir l'entier déploiement, dans cette situation difficile, de sa puissance (instruite par son expérience). Le bon nageur détient toujours - autant que faire se peut - une marge de sécurité, qui lui permet d'éprouver ce plaisir. Dans le terme " amplitude d'existence ", il ne faut pas prendre l'existence comme simple survie, mais aussi dans cette signification : exister pleinement, avec intensité.

- lorsqu'on parle de " possibles ", on est très vite envahi par la théorie du choix (elle-même attachée à une conception de la liberté comme " libre choix "). Faut-il penser que le nageur " choisit " le meilleur - ou le moins pire - des possibles ? Tout ce que j'ai dit auparavant montre au contraire la grande complexité de la situation. Le nageur n'a pas le temps de "choisir", pour autant d'ailleurs que l'on puisse isoler une sorte de moment décisionnel où il se dit: "je choisis". En réalité, le nageur doit en permanence se mouvoir, et donc agir, tout en sentant, ressentant, analysant, par son corps autant que par son esprit, les contraintes et les possibles qui s'offrent à lui. Il ne choisit pas. Il met en œuvre, dans une actualité en permanent déplacement, sa puissance. Je l'ai d'ailleurs résumé en un mot : il mobilise son intelligence, si l'on admet que l'intelligence est au carrefour entre les affects du corps et le raisonnement intellectuel. Et qu'elle se nourrit de l'expérience. On pourrait dire qu'il navigue, au sein de l'amplitude d'existence, entre plusieurs possibles, dont il achève, par son action, l'actualisation.

- Enfin, il faut revenir sur la théorisation du temps. Je l'ai rapidement indiqué, au passage : les physiciens restent sur une vision très unilatérale du temps, alors que les découvertes d'Einstein (les deux relativités, la physique quantique) sont supposées avoir révolutionné l'approche du temps. Bien entendu, le concept d'espace-temps est d'un apport considérable. Il n'existe plus de temps "en soi", pas davantage que de "temps universel" et moins encore de "flux du temps". Le temps apparaît, en quelque sorte, comme une quatrième dimension de l'espace au sein de blocs d'espace-temps. Sur ce point la polémique ouverte par Bergson contre Einstein aura vu la défaite de Bergson. C'est clair et net. Tous les calculs et expérimentations en physique, depuis un siècle, s'appuient sur l'approche posée par Einstein. Néanmoins, il est étrange, vu à posteriori, que Bergson ait critiqué Einstein, en défendant la théorie d'un flux du temps de nature universelle. C'est le célèbre exemple des deux jumeaux. L'un est envoyé dans l'espace, loin de la Terre, l'autre reste sur Terre. Le premier jumeau revient de son périple. Pour Bergson, ils auront le même âge. Pour Einstein, leurs âges seront différents, car le premier jumeau aura voyagé dans un espace-temps autre que celui du jumeau présent sur Terre. Il en est ainsi d'ailleurs entre différentes situations sur la Terre elle-même, mais les différences temporelles sont trop faibles pour qu'il soit nécessaire, dans la vie courante, d'en tenir compte.

Ce qui est surprenant, c'est que Bergson ait mal mobilisé, dans son débat avec Einstein, sa propre théorie de la durée. En l'occurrence : non pas un temps chronos, mesurable quantitativement, mais un temps Aïon, le temps des incessantes mutations (à commencer par les mutations infinitésimales) qui font que l'après n'est jamais identique à l'avant. Avancer dans le temps, c'est avancer dans ces mutations. Une approche du temps que l'on peut qualifier de "temps-devenir". Il ne s'agit pas d'opposer ces deux approches. Le temps chronique est parfaitement valable et Einstein nous aura apporté de le considérer de manière nouvelle. Notre nageur doit en tenir compte. Et la personne, restée sur la plage, est en droit de consulter régulièrement sa montre (bien que le temps dans lequel il baigne soit légèrement décalé d'avec celui du nageur). Mais la seconde approche du temps compte elle aussi : non seulement le couple "nageur / eau" est affecté par d'incessantes mutations, mais le nageur a, qu'il en ait conscience ou non, par son action, un effet sur le temps-devenir. Ce qui importe ici, ce n'est pas la quantité de temps, mais sa qualité ; ce qui se joue en permanence dans la qualité des "avant / après" successifs (et irréversibles).

Alors que dans l'approche de l'espace-temps, l'existence se déroule "au sein" des quatre dimensions, dans le devenir, l'existence est, de manière immanente, attachée à l'avancée qualitative de la durée. Le nageur le sait intuitivement : ce qui compte pour lui, bien entendu, ce n'est pas uniquement le "temps qu'il met pour" (pour parcourir 10 mètres par exemple), mais la qualité et l'orientation de sa nage (qualité d'ailleurs qui s'imprime dans son corps, par sa fatigue). On peut employer l'expression paradoxale d'un flux de mutations.

La superposition fait que ces flux sont pluriels. Ce que le concept d'amplitude d'existence, à travers les superpositions des possibles, tous pleinement existants, apporte, c'est une superposition d'histoires différentes des configurations de toute la matière. Les individus, dans l'appréhension ordinaire de leur vie, ont l'illusion que le monde est unique, car notre conscience est localisée au voisinage d'une configuration particulière, mais en réalité nous vivons dans des mondes multiples, avec d'incessantes bifurcations. Le processus : "le nageur rejoint le rivage" et celui "il se noie" ont le même degré d'existence. Dans l'actualisation, dans la formation de ce que le philosophe Whitehead nomme : les entités actuelles, une configuration s'impose, mais les autres configurations restent présentes. C'est pourquoi la prévision et le tracé a priori d'une trajectoire sont impossibles.

Si nous nous plaçons du point de vue de l'observateur resté sur la plage, il n'aura à connaître avec certitude que deux moments : le moment où le nageur commence à revenir vers le rivage et le moment où il sort de l'eau sain et sauf (ou se noie). Entre ces deux moments, il se trouve dans l'incertain, face à une sorte d'oscillation permanente entre différentes occurrences, entre différents événements possibles. Le trajet, à la fois spatial et historique, ne peut lui apparaître qu'aléatoire et chaotique. D'où la tentation, d'ailleurs, de céder à un calcul de probabilités ou… de croire au destin !

Il est assez connu, par ailleurs que nombre de physiciens soutiennent la théorie d'une pluralité d'univers. Nous n'aurions accès, par nos capacités humaines limitées, qu'à la perception et connaissance de l'un d'entre eux. Cette pluralité est impliquée, de manière nécessaire, dans la théorie des cordes. Il y a débat sur le nombre d'univers que, dans l'état actuel des théories, on peut supposer exister (par exemple : 10 univers). Ce point de vue ne fait pas l'unanimité dans la communauté des physiciens. Et s'il se confirmait, on imagine les conséquences considérables que cela aurait en matière de connaissances humaines et de cosmologie ! Toutefois, pour le propos que je veux développer ici, il est inutile d'avoir tranché sur cette énorme question.

4. Superpositions et amplitudes.

Le lecteur attentionné aura pu remarquer que j'ai procédé à un glissement de signification quant à la notion de superposition.

Dans un premier temps, j'ai parlé d'interférences entre les ondes et de superposition entre elles (avec construction ou destruction d'amplitude du fait cette interférence).

Dans un second temps, j'ai introduit à la fois l'énergie de la masse (la masse-énergie, en termes physiques rigoureux) et les courants agissant à divers degrés de profondeur. La résultante en est une superposition complexe.

Dans un troisième temps, j'ai complètement changé de registre et j'ai parlé de superposition des possibles.

Quel rapport entre ces trois usages et est-on en droit de n'utiliser qu'un seul mot ?

M'éloignant désormais complètement de la physique, je dirai que le plus important réside dans la superposition des possibles et je qualifierai d'amplitude d'existence le corrélat de cette superposition. Tout être humain dispose d'une amplitude d'existence, au sein d'un cadrage donné par le bloc d'espace-temps où il se situe. L'existence étant processuelle, l'amplitude d'existence possède la propriété de varier, au cours de l'histoire de cet être humain et il s'opère des changements dans les blocs d'espace-temps. On peut soit dire que le bloc d'espace-temps se modifie en interne, dans la durée, soit que l'être humain passe d'un bloc à un autre, à la manière dont on dit qu'il change de situation.

Ma préférence, du fait qu'il me semble nécessaire d'introduire le concept bergsonien de temps-devenir, est de dire qu'il se produit les deux : mutations internes au sein d'un bloc, passage d'un bloc à un autre. Pour que la notion de "bloc" ne reste pas abstraite, il est bon de privilégier l'espace : quand nous changeons manifestement de lieu (de configuration spatiale), nous changeons de bloc.

Je me décale ici d'avec l'approche de la relativité restreinte d'Einstein : si le temps varie, ce n'est pas uniquement de ses référents localisés, dans une vision du temps qui reste spatiale. C'est avant tout en fonction de l'intensité du flux des mutations. Prenons un exemple banal : l'espace-temps en montagne est manifestement différent, du point de vue d'un corps humain, de l'espace-temps d'une plaine. Je l'ai déjà indiqué : le sociologue se distinguera du physicien au sens où se trouvent toujours impliqués, dans son analyse, un sujet humain et des rapports sociaux. Cela ne signifie en rien que le temps soit une donnée dite subjective. Cela signifie que, pour penser le passage d'un bloc d'espace-temps à un autre, le sujet humain soit pris en considération, comme faisant partie de ce bloc. Moins qu'à sa subjectivité d'ailleurs, c'est aux capacités de son corps auxquelles il est fait appel. On en conviendra : la capacité à se déplacer rapidement est plus forte en plaine qu'en montagne ! L'effort aussi, donc la dépense d'énergie, n'est pas identique.

Le temps, comme quatrième dimension de l'espace, n'est donc pas uniquement référé à un calcul de mouvement spatial relativement à des coordonnées, mais aussi et surtout à l'intensité d'un effort pour qu'une entité existe. Dans l'espace-temps, le temps ne doit pas être considéré à l'image d'un espace, sauf à lui enlever toute consistance. C'est un temps de mutations irréversibles, mais insérées nécessairement dans un espace-temps. Si l'amplitude d'existence exprime une superposition de processus d'existence possibles, d'advenirs possibles, tout en étant, chacun, pleinement réel, il convient de voir ce qu'apporte la référence à la superposition entendue au sein de chaque possible, et notamment la notion d'interférence.

Je dirai que chaque possible peut être, au moins partiellement, compris par l'intelligence humaine (par son expérience, ses facultés d'imagination et d'extrapolation, par ses intuitions). Dans chaque "possible" s'exprime une superposition d'énergies et des interférences, qui possèdent à la fois des propriétés ondulatoires (donc une amplitude et une fréquence, qui sont déterminantes pour penser la production d'informations) et des propriétés d'entraînement des corps. Dans certains cas, ces énergies s'additionnent, dans d'autres, elles se soustraient. Tout dépend de leur couplage. Par exemple : un courant peut aller en sens inverse d'un autre ou une amplitude peut en rencontrer une autre en décalage de phase : dans ces cas, les mouvements et énergies ont tendance à s'annuler. Ou l'inverse. Le sujet humain doit en tenir compte.

Il peut sentir que tel possible lui est plus favorable qu'un autre. Le sentir n'est pas, au sens rigoureux, une connaissance. C'est plutôt une intuition. Personne ne peut prétendre connaître un possible (non pleinement actualisé). Mais le nageur, sans en être nécessairement conscient, navigue entre des possibles et son action est l'un des facteurs qui poussent à telle ou telle actualisation. Nous remettons ainsi l'action humaine comme productrice d'une réalité en devenir.

Conclusion.

Les amplitudes d'existence recèlent donc à la fois :

- une pluralité de possibles qui se superposent, avec le même degré d'existence. Il est impossible de déterminer à l'avance quels possibles vont s'actualiser dans le trajet d'un sujet humain. Ce n'est qu'a posteriori qu'on pourra reconstituer l'histoire de ce trajet (qui n'est en rien une trajectoire). L'avancée dans le trajet s'opère de manière chaotique tout simplement parce que les conditions en permanence changeantes poussent à opérer des bifurcations, voire des modifications dans l'action humaine (nager sous l'eau par exemple). Néanmoins, la capacité propre d'un sujet humain est de se fixer une orientation, un cap, de tracer une perspective. Il ne se laisse pas entièrement emporter par le chaos.

- des combinaisons d'informations et d'énergie qui, en se superposant, se renforcent ou s'affaiblissent. Le sujet humain peut compter sur l'énergie propre de son corps et les capacités de son intelligence, mais sans surestimer son pouvoir. En règle générale, les énergies en cause sont considérablement plus fortes que sa puissance corporelle. Il doit donc, grâce à son expérience et son intelligence, savoir "naviguer" en tenant compte de ces mouvements d'énergies, "surfer" sur et avec cette réalité, composer avec elles.

- et donc des actions humaines "compétentes" qui possèdent des propriétés universelles, et en particulier celle d'exercer une puissance singulière de pensée et d'action et de prendre des initiatives (en permanence), mais qu'il faut, pour les connaître dans leur singularité, analyser à chaque fois. Je l'ai fait en donnant l'exemple d'un nageur.

Mais il n'existe pas de "modèle" de l'action humaine. Il faut à chaque fois entrer dans la finesse de son analyse, soit comme observateur extérieur, soit comme auto-observateur de ses propres actions. Pour un observateur extérieur - le parent sur la plage dans mon exemple - le trajet apparaîtra discontinu et fortement emprunt d'incertitude (d'où, dans mon exemple, l'inquiétude du parent). Pour le sujet agissant, il y a nécessairement continuité de son existence dans et par delà les événements (qu'il a le pouvoir de contre effectuer). Il ne faut absolument pas confondre entre le caractère chaotique d'un trajet et son caractère discontinu. On peut même affirmer qu'assurer cette continuité est l'une des préoccupations profondes de ce sujet. Il est aux prises avec l'incertitude, mais à un degré moindre, en général, qu'un observateur extérieur, car, étant en permanence dans l'action (même se reposer est une action), il lutte contre l'incertitude, donc la réduit. La prudence (au sens d'Aristote) conduit à céder du moins possible à l'angoisse dans des situations périlleuses. Mais toutes ne le sont pas. L'exemple du nageur n'était qu'un exemple parmi une multitude d'autres possibles.

J'en tire quelques conclusions de portée plus générale.

D'abord, en s'inspirant de la physique quantique, nous pouvons enfin sortir de manière radicale des visions atomistiques du monde, qui ont, depuis la Grèce antique, considérablement marqué la pensée occidentale. L'entrée par les propriétés ondulatoires - si la théorie des cordes s'impose en physique, ce seront les propriétés de vibration qui deviendront premières - possède ce mérite. Cela veut dire, que rapportée aux sciences humaines et sociales, cette inspiration nous conforte dans ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire dans d'autres textes : pour mieux penser, il convient d'abandonner complètement la notion d'individu. Bien entendu, il ne s'agit pas de contester l'usage ordinaire et pratique du mot "individu". Mais c'est en tant que concept qu'il a fait faillite. Dans le présent texte, j'ai utilisé la notion de "sujet". J'aurais pu prendre celle d'individualité, mais cela aurait complexifié inutilement mon propos : on ne peut pas, dans un texte déterminé, traiter de tout à la fois !

Ensuite, chaque sujet, dans le cours de son existence (cours pendant lequel il se transforme), est confronté à des amplitudes d'existence, essentiellement caractérisées par des superpositions et de la composition d'énergies, qui, tout à la fois, dépassent largement, en ampleur et en puissance, le sujet, mais dont il fait partie (sa présence est immanente à ces amplitudes) et qu'il modifie grâce à ses actions intelligentes (qui sont partiellement intuitives).

Ces actions exploitent les compositions énergétiques en mouvement (les mouvements de masse-énergie), en utisant, du mieux possible, la puissance propre du sujet. Mais en plus, ce sujet actualise l'un des possibles, il sélectionne au sein de la superposition, et son existence se maintient et se développe grâce à cette actualisation. Tous les possibles n'en continuent pas moins d'exister. Le nageur peut arriver sain et sauf jusqu'au rivage, comme il peut se noyer. Ce ne sont pas deux hypothèses qui s'excluraient l'une l'autre. Elles restent co-présentes dans l'amplitude d'existence, dans ses superpositions. Celà nous conduit à abandonner la notion de potentiel et à redéfinir celle de virtuel (mais cela reste à faire !). L'apport majeur de la physique quantique réside dans cette dernière proposition : il existe, du point de vue de l'existence, une superposition des plusieurs possibles qui lui fournit son amplitude, à la manière dont on peut parler de l'amplitude d'une onde. Là où la logique pouvait opposer un principe de contradiction ("mort" ou "vivant"), la physique quantique nous permet de dire : "mort" et "vivant". Le vivre de l'existence se déploie dans une amplitude beaucoup plus large et beaucoup plus événementielle que le registre borné des "trajectoires". Elle redonne à l'être humain une puissance d'action qu'il ignore, pour une large part.

Paris, le 2 août 2007

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