Zarifian philippe

 

La question de l'échec universitaire.

 

Pendant longtemps et à juste titre, on a mis l'accent sur l'échec scolaire.

Cet échec scolaire, consistant, au-delà des redoublements, à sortir du système scolaire sans aucun diplôme n'a pas disparu. Son chiffre absolu stagne à 150 000 élèves. Mais tout le monde sait que sa signification et ses effets ont radicalement changé par rapport à la période des Trente Glorieuses, période où la grande majorité des embauches sur emploi d'ouvriers ou d'employés se faisait sans aucun diplôme (à plus de 80%, rappelons le !).

Aujourd'hui, se présenter sur le marché du travail en situation d'échec scolaire est tout simplement dramatique : les jeunes concernés sont nettement moins nombreux, encore que leur nombre ait cessé de régresser, mais pour eux la situation est considérablement plus difficile, avec la quasi-impossibilité de sortir de l'alternance entre chômage et (très) petits boulots. Cette situation, pour le moins, est connue. On en parle dans les médias et les milieux politiques.

Mais pourquoi le silence est-il fait sur un phénomène désormais nettement plus massif : l'échec universitaire.

Pourquoi ce thème ne figure-t-il pas au centre des discussions sur la future loi concernant les universités ?

Pourtant, tous ceux qui s'intéressent à l'enseignement supérieur le savent, et donc le silence à ce sujet est d'autant plus étrange.

Nous savons, depuis presque 10 ans :

- qu'il existe, parmi les élèves ayant obtenu leur bac et donc se présentant, de manière légitime, pour suivre des études universitaires (je laisse de côté le cas de bacs pro), un pourcentage très significatif de jeunes, qui non seulement ne maîtrisent pas les règles de l'orthographe, mais ne maîtrisent tout simplement pas l'usage écrit de la langue française. L'origine nationalitaire de ces jeunes ne joue qu'un rôle marginal face à ce phénomène massif.

- que les taux d'échec en première année, auxquels il faut désormais, depuis la réforme dite du LMD (licence, master, doctorat), ajouter ceux qui échouent en seconde année d'université, sont supérieurs à 50%, et ceci depuis un nombre élevé d'années. Cet échec peut se manifester par un abandon d'études ou par un échec aux examens. Mais le résultat est là. Si l'on tient compte des réorientations, les chiffres diminuent et les calculs deviennent plus difficiles, mais on est certain que plus d'un tiers des nouveaux étudiants sortiront, au bout de 1, voire 2, voire 3 ans d'études universitaires, sans aucun diplôme d'études supérieurs. Ils n'auront que leur bac en poche.

S'il s'agissait d'ailleurs de conseiller de manière rationnelle, les parents et les élèves en fonction de l'accès futur à un emploi, il faudrait encourager une bonne partie des futurs lycéens à s'orienter vers la filière des bacs professionnels, ou, pour le moins, des bacs technologiques. Mais comme ces filières sont "mal vues", il est très difficile pour des parents ou des jeunes de réaliser un tel choix de manière volontaire. Et il y a là une exigence qui a une signification sociétale profonde. Il faut la respecter.

- que l'importance réelle, mais non dite, non critiquée socialement et politiquement, de cet échec universitaire, a bien sûr été éprouvée et assimilée, à la fois par les jeunes et par les entreprises. Ce n'est pas parce qu'on ne parle pas d'un phénomène social, qu'il n'est pas vécu. Pour un jeune, n'avoir qu'un bac en poche, qui plus est : un bac général, est vécu comme un handicap majeur, voire une situation qui, insidieusement, se rapproche de l'échec scolaire.

On sait par exemple qu'en 2003, pour des jeunes sortis du système universitaire entre 1998 et 2003 (enquête FQP de l'INSEE), seuls 60% des garçons qui ont abandonné les études supérieures avec uniquement le bac, ont fini par accéder à un emploi stable. Le reste se répartit entre emplois précaires, chômage et inactivité, et ceci, presque sans aucune perspective d'en sortir. Pour les filles, la situation est encore pire : elles ne sont que 52% à accéder à un emploi stable, avec 19% en emploi précaire, 14% au chômage et 15% en inactivité. Quant aux entreprises, leur raisonnement est simple : pourquoi recruter un simple bachelier, alors qu'elle peut, pour le même salaire, recruter pour le moins le titulaire d'une licence ?

En 2004 (enquête Générations du CEREQ), les sortants sans diplôme de l’enseignement supérieur constituent la population pour laquelle la situation s’est le plus dégradé face à l’évolution de la conjoncture économique. Ces jeunes connaissent le taux de chômage au bout de trois ans de vie active (de 2001 à 2004) le plus important des jeunes issus de l’enseignement supérieur : 19 % en mars 2004. Ce taux dépasse même celui des détenteurs d’un CAP ou d’un BEP (14 %) ou celui des bacheliers professionnels ou technologiques (13 %).

La situation est d'ailleurs assez simple, dans sa gravité : sur l'ensemble d'une génération de jeunes sortant du système éducatif, ceux qui sont les plus durement et durablement touchés par le chômage sont les sortants sans diplôme du système scolaire (échec scolaire) et, tout de suite après, les sortants sans diplôme de l'enseignement supérieur (échec universitaire). Malgré leurs différences sociales et culturelles, ils se rejoignent dans la difficulté, de part et d'autre de cette ligne mythique de démarcation qu'est l'obtention du bac.

Au train où vont les choses, l'accès à la grande majorité des emplois de niveau intermédiaire (au sens de la nomenclature de l'INSEE) va être réservé à des titulaires … de diplômes de niveau bac+5 ! En tendance, si l'on extrapole les chiffres, on pourrait en arriver à ce résultat très surprenant : les diplômes de niveau bac+5 deviendront, pour tous les emplois intermédiaires et supérieures, le diplôme à la fois de base et… le plus élevé requis !

Le plus élevé, car, pour accéder à un emploi, rien ne sert d'avoir un doctorat, signe négatif d'un étudiant "attardé" (attardé dans ses études et dans sa fuite devant l'épreuve de la confrontation au marché du travail, bien sûr, cela va de soi !). Situation qu'avec un peu d'humour noir on pourrait qualifier de cocasse : bientôt, pour les emplois intermédiaires et supérieurs, tout se jouera et se résoudra à bac +5 !

On imagine déjà la sauvage concurrence en termes de notoriété de chaque formation à ce niveau ! La concurrence va devenir féroce ! Comparons entre ce que valait le bac dans les années 50 et ce que vaut un diplôme de master aujourd'hui : où réside la différence ? Si, il existe une vraie différence : les jeunes, nécessairement, après 5 ans d'études universitaires, en savent plus et mieux que les anciens bacheliers. C'est certain. Et alors ? Pour quelle reconnaissance et pour quel effet concret ?

Mais le problème majeur n'est pas pour eux. Il est pour l'énorme majorité des étudiants qui n'atteindront pas ce diplôme de niveau bac+5. Au lieu d'attaquer le problème en face, avec la même rigueur et détermination que pour l'échec scolaire, et en mettant les entreprises face à ce que sont trop souvent leurs pratiques scandaleuses de recrutement, la seule solution que des responsables universitaires préconisent est d'"orienter" les étudiants vers des diplômes professionnalisant au niveau licence.

La licence professionnelle d'aujourd'hui devient ce qu'était le CAP d'antan (et encore : les CAP, dans les années 50, avaient une réputation et une valeur beaucoup plus fortes, portés qu'ils étaient par un véritable milieu social considérablement plus solide et vivant que les actuels diplômes professionnels !)…

Le discours tenu par les responsables universitaires (dont les pouvoirs, vus leurs mérites, vont s'accroître, eux qui ont perdu tout contact réel avec les étudiants) est à peu prêt le suivant : "mon brave jeune, et dans ton intérêt, il est bien meilleur de t'orienter vers une licence professionnelle, plutôt que vouloir d'entêter dans une filière générale. Tu trouveras beaucoup plus facilement un emploi".

C'est ainsi qu'on forme une jeunesse purement opportuniste, sans ambition quant à sa connaissance du monde, et dès le départ, désabusée au sujet de ses propres capacités et de son devenir.

Dans cette affaire, la valorisation des savoirs et des disciplines scientifiques en prend un sale coup : l'université devient de moins en moins un lieu d'acquisition d'une compréhension du monde et d'un vrai savoir dans une discipline scientifique. Elle devient, pour la grande masse des étudiants, le lieu d'acquisition de "techniques" et de "méthodes pratiques" pour accéder directement à un emploi. Quelle ambition pour l'Université française et pour la jeunesse !

Quand à ceux qui auront le courage de s'orienter vers un doctorat et la recherche, on ne peut que leur témoigner notre vive admiration, du moins en sciences humaines et sociales, là où ne compte même plus l'importance du "stock" des docteurs, par rapport aux rares emplois offerts. D'ailleurs, tout le monde le sait : c'est moins la valeur en soi de la thèse qui compte, que la qualité du "lobbying" qu'il sera possible de réaliser ensuite pour obtenir un poste.

L'inquiétude que l'on peut avoir sur le devenir des disciplines scientifiques est encore plus grave. Dans nombre d'universités, déjà, les études proprement disciplinaires ont été diminuées d'une année entière. Avant la réforme du LMD, un étudiant en sociologie, une fois passé le chausse-trappe du DEUG, pouvait raisonnablement espérer aller jusqu'à une maîtrise de sociologie, donc bénéficier de 4 années entières de formation dans cette discipline. Il pouvait aussi continuer par un DEA jusqu'à la préparation d'une thèse; donc disposer de 8 à 9 années de formation et de recherche en sociologie (pour prendre cet exemple).

Que se passe-t-il aujourd'hui dans une partie des universités et selon un modèle qui, sans aucun doute, va s'étendre ?

La formation dans la discipline en tant que telle n'est plus que de 3 ans (pour ceux qui maintiennent une filière généraliste et ne se précipitent pas vers une explosion des licences professionnelles). Ensuite le master, qui dure deux ans, introduit de fait une rupture : les masters sont déjà et seront de plus en plus thématiques et "transdisciplinaires". Ce n'est pas critiquable en soi. Il est même logique qu'il en soit ainsi. Mais je fais personnellement le constat suivant : nombre de ces masters sont certes "transdisciplinaires", mais ils ne sont pas interdisciplinaires. Autant j'ai personnellement toujours été un grand partisan des formations interdisciplinaires (car la complexité des problèmes l'exige), autant je commence à être sidéré du faible niveau auquel les formations dites "transdisciplinaires" se situent. Au mieux, dans les bons masters, on forme de futurs consultants, mais pas de bons chercheurs, si l'on entend par chercheurs des personnes capables d'inventions conceptuelles … Les apprentissages professionnalisant autour de thèmes et de méthodes l'emportent progressivement ou brutalement sur des apprentissages prenant appui sur l'approfondissement de plusieurs disciplines et leur mise en dialogue. La frontière entre "master recherche" et "master professionnalisant" est ténue.

L'effet est clair : l'apprentissage de la discipline - qui devrait, en principe, aller en s'approfondissant, même s'il se spécialise - tend à disparaître en master. Si des étudiants particulièrement courageux décident de faire une thèse, ils retrouveront le "bain" disciplinaire, mais après deux années d'arrêt. Le résultat est prévisible et se fait déjà sentir : il y aura moins de thèses soutenues et ces dernières, même si elles seront méthodologiquement impeccables, seront d'un niveau théorique et conceptuel affaibli. C'est là un effet systémique inévitable.

Personnellement, je fais le pari, si on laisse les choses se dégrader de cette manière, que d'ici 5 à 10 ans, il n'existera plus de sociologues en France dignes de ce nom, et donc plus de sociologie : actuellement le système universitaire tue la discipline.

Du même coup, il faudrait s'interroger sur le recentrage des activités des laboratoires de recherche autour de pôles assis sur les universités. Il faudrait qu'un vrai et sérieux débat ait lieu à ce sujet. Car les pôles d'excellence ne dépendront pas du nombre de "chercheurs" et de laboratoires. C'est une platitude que de le dire : ils dépenderont de la qualité de l'activité de recherche qui y est menée. Si, en sciences humaines et sociales (et j'y inclus l'économie et les sciences de gestion), les activités de recherche deviennent, de fait, des activités d'études, il n'existe aucune chance pour qu'émergent des pôles ou des labos renommés, que l'on pourra citer pour leur créativité conceptuelle (concernant ce que j'entends par concept, je renvoie à la page 166 de ce site).

 

En conclusion :

Puisqu'il y a eu, à l'occasion du projet de loi sur l'Université, qui a désormais été voté,ouverture d' un semblant de débat, il est peut être plus intéressant de discuter de manière sérieuse de l'échec universitaire et du devenirs des disciplines scientifiques plutôt que des futurs pouvoirs des Présidents d'Université. Il devrait être absolument évident que le débat sur la fonction des universités doit associer l'enseignement et la recherche. C'est le devenir des deux qui est actuellement en jeu.

L'actuelle loi, désormais votée, est d'un médiocre intérêt : elle veut faire fonctionner les universités comme des entreprises, avec un CA et un PDG (pardon : un Président), qui sera bientôt assisté d'une direction des ressources humaines et, bien entendu, d'un bon service marketing. Mais cela n'est nouveau que pour ceux qui ne connaissent pas les vraies entreprises privées, avec leurs vraies contraintes, défauts, impasses, qualités et réussites. La plupart des responsables universitaires et politiques n'ont aucune expérience critique du "modèle de l'entreprise privée" et veulent le singer, en toute genuflexion religieuse, tout en gardant le parachute de l'Etat. C'est bête à en pleurer ! Pour suivre le modèle de l'entreprise privée, encore faudrait-il le connaître et prouver que l'on produit des étudiants, comme on produit des biscuits ou des connexions téléphoniques...

Bref : le débat sur la loi concernant l'université, adoptée en plein été, a été, de part et d'autre, tellement médiocre qu'il ne vaut même pas la peine qu'on s'y intéresse. Comme on remplacera les commissions de spécialistes par des commissions de recrutement, relevant, en dernière analyse, du Président de l'Université (pardon : du PDG !), les disciplines scientifiques seront tuées par le dernier bout de la chaîne.

Paix à leur âme.

Le 6 août 2007

 

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