Un individu face à la mondialité

 

 

. (intervention de Philippe Zarifian au cours du colloque de Cerisy : "Développements durables : nouvelles voix, nouveaux passages", le vendredi 15 juin 2007)

L'intervention que je vous propose s'appuie sur un livre que je viens juste de sortir : "L'individu face aux mouvements du Monde", éditions L'Harmattan, avril 2007.

Toutefois, par rapport à ce livre, j'opérerai deux décalages :

- je me limiterai, dans mes propos, à deux pays : le Brésil et l'Iran,

- je me centrerai, davantage que je ne l'ai fait dans le livre, sur le thème de l'art de vivre qui servira de fil conducteur à mes propos.

Il convient de dire qu'il ne s'agit, ni d'une analyse théorique de nature sociologique, ni d'une biographie. Si j'introduis des éléments biographiques, c'est uniquement pour situer les dates et les lieux. Il s'agit, au sens propre du terme, d'impressions : de moments qui se sont imprimés, avec intensité, dans ma mémoire et que je sollicite de manière réfléchie pour tenter de penser la question de l'art de vivre. J'ai choisi de dire "un individu", et non pas "l'individu", comme cela figure comme titre de mon livre. En effet, en y réfléchissant a posteriori, l'expression "un individu" possède, dans l'usage de langue française, un gros avantage : son ambivalence.

"Un individu", c'est à la fois :

- un individu singulier, moi en l'occurrence, celui qui a été affecté par ces impressions nées de séjours dans ces deux pays,

- un individu quelconque, impersonnel, n'importe quel individu.

Cette ambivalence est réelle. Ce n'est pas qu'une manière de parler. Dans le personnel réside de l'impersonnel et les souvenirs intensifs que nous gardons en mémoire sont eux-mêmes ambivalents. C'est dans l'impersonnel que figure le commun de nature affective et émotionnelle, ce en quoi n'importe qui peut se reconnaître. Mais dans le personnel s'imposent le singulier et une forme de "parti pris" concernant ces impressions et leur interprétation qui n'appartient qu'à moi.

1. Le Brésil ou la détérioration d'un art de vivre remarquable.

Mon expérience du Brésil a sollicité des durées longues, mais nettement différenciées :

- une première période continue de 5 ans et demi, qui va de juin 1959 (anniversaire de mes douze ans) à décembre 1964 (date à laquelle je passe mon bac et renvient en France),

- une seconde période discontinue qui va de 1989 à 2004, pendant laquelle je vais systématiquement faire un séjour d'environ deux semaines par an, presque toujours sur invitation d'un organisme universitaire ou d'une agence publique, la réalisation de "conférences" étant, en quelque sorte, le prétexte de ces séjours.

Au total, compte tenu de cette coupure en deux périodes nettement distinctes, mon expérience du Brésil s'étend donc de juin 1959 à août 2004, soit rien moins qu'une durée de 45 ans. Je montrerai l'importance de pouvoir s'appuyer sur une durée longue. J'ai sollicité des moments particuliers et me suis focalisé sur un lieu unique : le centre de Sao Paulo.

1.1. L'arrivée, impressions d'un premier soir.

Dès le premier soir, logé, avec mes parents, dans un hôtel situé en plein Centre ville, deux choses m'ont frappé :

- la consistance physique démesurée et anarchique du Centre ville,

- le bouillonnement ininterrompu, de jour comme de nuit, de la population.

Le Centre se présentait comme un ensemble, doté d'aucun ordre urbanistique, de petits immeubles et de gratte-ciel, et ceci, dans un dédale de petites rues, traversées par quelques grandes avenues. Dans mon imaginaire d'un enfant de 12 ans, je le voyais comme un petit New York, mais avec des gratte-ciel plantés sans aucun ordre, ni logique, avec une grande difficulté, vu le dédale des petites rues, à y trouver des repères. En un mot : l'impression d'une démesure anarchique, qui n'avait strictement rien à voir avec mon expérience de Paris et de sa banlieue, d'où j'arrivais. Mais ce qui me frappa encore davantage, c'est la population : une population dense, totalement métissée, une multitude humaine composée de tous les types physiques : depuis le descendant de Portugais, reconnaissable à sa petite taille et à la prédominance du blanc dans sa couleur de peau, jusqu'à des noirs immenses, descendant des esclaves. C'était le peuple qui occupait, pacifiquement, ce Centre ville, qui était en même temps le centre des affaires. On pouvait donc croiser des "pingouins", des cadres et hommes d'affaire, nettement moins nombreux, marchant vite, et qui ne se mélangeait guère avec les gens du peuple. Le mot "peuple" n'est pas un choix de ma part. C'était le mot spontanément utilisé par ceux qui le composait : o povo.

J'ai tout de suite remarqué, parmi ce peuple, un pourcentage important de corps abîmés, par la pauvreté, par l'alcool, par des accidents ou maladies, des corps précocement vieux, et pourtant, ce contraste était saisissant, des êtres gais, souriants, accueillants, ne manifestant aucune violence. Aucune violence dans les gestes, les contacts, dans les regards.

Contrairement à Paris, les gens vous regardent et vous voient, de manière simple, avec souvent une sorte d'invitation muette à établir le contact dans et malgré la grande densité de la population. Bien entendu, un gamin de douze ans, correctement habillé, ne parlant pas un seul mot de portugais, devait intriguer. Mais sans plus. Ma première impression du premier soir : je me sentais bien, je me sentais chez moi. Impression inexplicable, car tout était différent de Paris et de sa banlieue, tout était démesuré et j'aurais pu avoir mille raisons de me sentir mal à l'aise.

Mais non, j'étais chez moi. C'est en y réfléchissant, plus tard, que je me suis donné deux facteurs explicatifs :

- il n'y avait pas d'étranger dans le Centre ville à cette époque. Donc : pas de problème d'intégration. Personne n'était étranger, sauf si lui-même se comportait ostensiblement comme tel (ce qui était le cas de nombreux membres de la colonie française).

- Les rapports humains étaient spontanément chaleureux et pacifiques. L'enfant que j'étais était immédiatement pris en charge, invité par exemple à boire un jus de fruit.

Le lieu qui m'a le plus marqué et que je garde comme lieu symbole : les bars. Il s'agissait de bars semblables à ce que j'avais pu voir dans des films américains. Bars avec un long comptoir, des tabourets, parfois quelques tables et chaises dans la salle. Une ouverture complète sur la rue : une façade était totalement ouverte, parfois deux. Du coup, on ne remarquait aucune différence précise entre l'intérieur et l'extérieur du bar. Dans le bar, à un moment donné, il pouvait y avoir aussi bien des passants que des consommateurs. Une frontière floue entre le bar et la rue. Du bruit, beaucoup de paroles échangées (qu'à ce moment là, je ne comprenais pas), beaucoup de gestes, mais sans violence, sinon à la mimer et une proximité corporelle, inhabituelle pour un Français. J'y trouvais un type de grande machine qui me fascinait : c'était des machines dans lesquelles on faisait entrer des bouts de bois et desquelles ressortait, après broyage, une sorte de jus verdâtre. Je sus très vite qu'il s'agissait de canne à sucre et que le jus en question était délicieux, du moins pour le palais d'un enfant ! La chaleur humaine : il n'y a pas d'autre terme équivalent.

1.2. Le séjour.

Je suis donc resté pendant 5 ans et demi. Je retournais très souvent dans le Centre ville, avec toujours pour référent central les bars de ma première nuit. Vers les 14 ou 15 ans, mes parents me donnèrent l'autorisation d'aller seul dans le Centre, en fin de soirée. La confiance était complète. Je ne courrais aucun risque.

Il y eut malgré tout un changement : j'appris la langue et donc je compris ce qui se disait et j'ai pu participer aux conversations. Ce qui m'a alors frappé, c'est la diversité des origines des personnes et la multiplicité des accents. Le Centre ville de Sao Paulo, immense mégalopole, était en réalité le Centre du Brésil tout entier. Un étonnant lieu de convergence des gens du peuple, fuyant la pauvreté de leur région d'origine, attirés par la grande ville et les miettes d'emplois et/ou de redistribution monétaire qu'on pouvait y trouver. Les gens de la région la plus pauvre du pays, le Nord-Est, arrivaient chaque jour par camions entiers et une partie, pendant la journée, venait traîner dans le Centre.

Outre la diversité des accents, que j'ai tout de suite adorée, il y avait l'onirisme des propos. Contrairement à Paris, les gens ne discutaient pas de l'actualité politique et ne refaisaient pas le monde. En fait, ils racontaient des histoires, avec un mélange inextricable de rêve et de réalité. Parfois ces rêves étaient de véritables cauchemars, mais étaient racontés non sans une certaine jouissance. Un grand sens de la créativité et de la théâtralité.

J'ai alors compris l'importance de ces bars pour transfigurer le monde dans la chaleur des relations humaines immédiates. Au total, pendant cette période, j'ai compris, assimilé et, d'une certaine façon, fait mien, un étonnant art de vivre. Art de vivre d'un peuple pauvre, mêlant désespoir et gaieté, réalité et rêve; dans une sorte de forte densité du présent et de la présence, du corporel et du physique, dans un jeu de relations qui se font, mais aussi se défont tout aussi vite, dans une sorte de vie fugace qui se rejoue tous les jours. Derrière cela, une étonnante richesse créative du langage et des accents pour des personnes dont la nette majorité ne savait pas lire. Et le sentiment, qui m'a définitivement marqué, d'une force sauvage et chaotique, mais généreuse.

1.3. Le retour.

Je laisse de côté tout ce qui s'est passé en décembre 1964 et juillet 1989. J'ai fait deux voyages de courte durée : le premier à l'été 1969, au pire de la dictature militaire. J'ai su et vu à quoi ressemble une vraie dictature, dans laquelle la vie humaine cesse d'avoir toute valeur. Le second, en 1979, pour rencontrer Lula, alors héros des grandes grèves de la métallurgie de la banlieue de Sao Paulo.

J'en viens à l'année 1989, à partir de laquelle je suis retourné au Brésil tous les ans. Or j'ai vu, j'ai vécu une dégradation terrible de l'art de vivre, déjà clairement perceptible à mon premier retour, mais qui n'a fait que s'aggraver, d'année en année. Le Centre ville, de mon enfance, a été complètement accaparé par les pauvres, venant du Nord de la ville. Avec un reflux complet du centre des affaires, qui s'est replié, dans un premier temps sur une avenue encore peu éloignée du Centre, avenue en hauteur, faisant symboliquement le partage entre le Nord et le Sud de Sao Paulo, puis, dans un deuxième temps, sur une autre avenue, beaucoup plus éloignée, située nettement au Sud, après le "quartier des jardins", autrement dit celui des belles villas et des jardins, soigneusement gardées par des gardes privés et des rondes fréquentes de la police.

Ce reflux du quartier des affaires a eu pour conséquence un étonnant effet visuel : les building sont toujours là, toujours aussi élevés, mais à l'abandon, dégradés, comme le sont tout autant les trottoirs, abîmés par de multiples trous. Des vitres non remplacées, des façades salies, aucune manifestation de vie à l'intérieur : une sorte de New York fantomatique.

Dans la rue, on trouve toujours une forte densité de population le jour, mais une population beaucoup plus silencieuse et triste, qui semblait avoir perdu sa gaieté et son onirisme. Une masse de désoeuvrés, traînant leurs souliers. En arrière fond, non pas nécessairement une aggravation de la pauvreté en termes de revenus, mais des situations de vie qui sont devenues totalement bloquées, sans espoir. Des amis anthropologues me l'ont dit : le grand changement est que les parents n'ont plus d'espoir pour leurs enfants. Et les enfants sont déjà adultes à l'âge de 7 à 8 ans : ils traînent les rues à la recherche de quelques miettes. La morale ne peut avoir aucune prise sur eux : ils volent et ils mentent comme si cela faisait normalement partie de l'existence. Un régime de survie, sans espoir, dévoré par le quotidien, d'où le rêve a disparu.

Du coup, on le sait :

- une forte montée de la violence et du risque,

- une coupure étonnante entre le Nord et le Sud de la ville : deux populations qui ne se rencontrent plus, qui ne fréquentent absolument pas les mêmes circuits commerciaux, qui s'évitent.

Il serait trop simple d'opposer les riches aux pauvres. En réalité, au sein des "riches", il existe des classes moyennes, des salariés, qui sont simplement, dans l'échelle du Brésil, des gens aisés, mais certainement pas des "riches". Or ces gens au revenu moyen se sont placés en zone Sud, à côté des vrais riches, à l'écart des pauvres. Certains ont su recréer une ambiance "parisienne", sympathique, des quartiers cultivés et intellectuels, des sortes de Saint Germain des Prés. Mais il faut le dire : entre les gens riches et aisés d'un côté, la masse des pauvres de l'autre, la rupture est consommée.

Les classes riches et aisées sont devenues étrangères à leur propre ville. Elles ne se risquent plus dans le Centre. Ce sont ces classes qui sont parquées, enfermées sur elle-même, entourées de gardiens jour et nuit. Le paradoxe est que les pauvres sont beaucoup plus libres de leurs mouvements.

Deux anecdotes :

Lors d'un de mes premiers voyages de retour, j'ai demandé naturellement à des amis universitaires de m'accompagner à pied dans le Centre. Grand étonnement de leur part : quelle idée saugrenue que de vouloir aller dans le Centre !!! Il était devenu beaucoup trop dangereux. Il y avait longue date qu'ils n'y avaient plus mis les pieds. Il n'y avait plus guère que le dimanche matin, grand jour du marché, que l'on osait encore s'y risquer. Je n'ai pas démissionné pour autant : j'y suis retourné seul et je le fais chaque année. La première fois, je me suis fait voler l'argent que j'avais dans la poche, selon une remarquable technique de vol. L'année suivante, je n'avais plus d'argent sur moi. Que peut-on risquer le jour, au sein d'une foule ? Mes amis universitaires brésiliens avaient fantasmé sur la gravité du danger.

Un autre jour, suite à un grand voyage en bus au Sud du Brésil, l'autobus nous déposa au retour en Centre ville, mais en pleine nuit. Souvenir inoubliable : j'avais l'impression de me retrouver dans les films noirs américains. Les rues étaient absolument désertes, elles étaient mal éclairées, la majorité des ampoules faisant défaut, des poubelles et des ordures jonchaient les rues et trottoirs, sans doute quelques chats noirs durent passer… Un silence absolu. Bref : une vision cauchemardesque.

Je l'avoue : j'ai eu vraiment peur. Heureusement j'étais proche d'une grande avenue, elle aussi à moitié déserte, mais je pus prendre un taxi et m'enfuir…

Quelle perspective, quel bilan ?

Je suis persuadé qu'il existe, au sein du peuple paulista (de Sao Paulo), une force sauvage toujours formidable, l'énergie de l'anarchie et de la survie. La peur des pauvres est autant fantasmée que réelle. Mais la coupure entre les populations est désormais considérable. La puissance sauvage peut devenir barbare, de tous les côtés d'ailleurs. Des émissions de télévision, aux heures de grande écoute, nous montrent en direct les descentes de police dans les bidonvilles. Il ne s'agit pas seulement de voitures brûlées mais de fusillades. On voit mourir des gens en direct, à la télévision. Toutes les émissions sont tournées "du point de vue des policiers" et cela ne les émeut aucunement de tuer. Quand ils arrêtent quelqu'un, souvent un jeune, il est rué de coups. Voici donc le spectacle quotidien, pornographique, insupportable, que chacun peut voir sur son poste de télévision.

Mais, pour les pauvres, la violence n'est que la pointe extrême de leur absence d'espoir. Je serais tenté de dire que nous sommes au-delà du désespoir. Dans le regard des enfants adultes, on voit de la dureté : comme s'ils s'étaient placés au-delà de tout sentiment, à l'abri de tout affect.

On peut en tirer de multiples conséquences. Par exemple, en matière de programme de lutte contre la pauvreté, contre la faim comme l'a dit le gouvernement brésilien. On peut redistribuer de l'argent ou des biens. Mais la seule solution véritable est de ré-ouvrir les portes de l'espoir, de faire en sorte que parents et enfants puissent se dire : il est possible d'en sortir. Comme cela ne l'est plus par leurs propres moyens, il faut que l'ouverture de ces portes soit indiquée et soutenue par un programme public, mais surtout pas sous forme assistantielle. La population pauvre possède de considérables ressources de puissance. Il faut lever les blocages sociaux qui l'enferment dans des voies sans issue. Comment redonner espoir à cette puissance sauvage, la sortir de la barbarie quotidienne ? Parler d'un art de vivre a eu beaucoup de sens. Aujourd'hui, il n'en a plus guère. Temporairement, je ne peux que l'espérer .

2. Les jardins d'Ispahan.

Basculer du Brésil à l'Iran est une considérable mutation. Ces deux pays n'ont pratiquement aucun point commun, sinon d'être des pays dits "du second monde", c'est-à-dire connaissant un certain développement. Ceci est connu pour le Brésil. Cela l'est moins pour l'Iran. Pour faire vite : l'Iran est un pays matériellement moderne, dont le mode de vie se rapproche du notre. Aucune comparaison non plus dans la durée de mes séjours : je ne suis resté en Iran, en avril 2006, que 2 semaines, avec il est vrai un trajet de 4000 km dans tout le pays. Mais mes rapports à l'Iran remontent à loin : mon père était Arménien, né en Iran et y ayant vécu une large partie de son enfance. J'avais donc eu, à travers lui, sa manière d'être, ses souvenirs, ses amis de passage, à travers divers objets, une fenêtre toujours ouverte sur ce pays, que j'ai toujours identifié à une civilisation, donc nettement plus qu'à un simple Etat.

Ici, le choc a été à l'inverse du Brésil : j'ai touché du doigt le contraste saisissant qui existe entre la manière dont on parle de l'Iran dans les médias occidentaux et la réalité.

Je peux le dire d'une manière très condensée : les iraniens sont un peuple libre; on pourrait dire : farouchement attaché à sa liberté, que ce soit l'égard du régime ou à celui des puissances étrangères (qui ont, à maintes reprises, au cours de l'histoire, tenté de le soumettre). C'est un peuple cultivé, fin, indépendant, ayant un exceptionnel goût du beau, libre dans sa tête et ses prises de risque finement calculées à l'égard de la dictature politico-religieuse, insoumis.

Ma première surprise, moi qui avais l'expérience du Brésil et de plusieurs séjours en Afrique, a été l'absence de pauvreté visible. Il existe nettement moins de mendiants ou de personnes visiblement pauvres à Téhéran qu'à Paris. Je me suis dit, dans un premier temps, que la pauvreté était dissimulée. Mais tel n'est pas le cas : il n'existe pas de grande pauvreté en Iran. Malgré les innombrables critiques qu'on peut lui faire, l'Etat islamique, doté des revenus du pétrole, a su faire en sorte d'assurer un niveau de vie minimum et un habitat décent à toute la population, ainsi qu'un accès à l'éducation. Les regards des enfants y sont rieurs, peu de choses à voir avec ceux des enfants pauvres au Brésil.

Cela ne signifie en rien une adhésion au régime. Ma forte impression est que s'est créée une sorte d'espace, invisible, mais résistant, entre le peuple et le régime, un espace que le régime actuel, malgré diverses tentatives, n'a jamais réussi à investir. En clair : la vie quotidienne, compte tenu de règles minimum à respecter, tel que le port du voile pour les femmes, reste entre les mains du peuple. Toutes les tentatives de réglementer les "mœurs" ont échoué. La rue est libre. Les gens vous accostent et vous parlent librement, sachant que les touristes étant rares, notre groupe était immédiatement entourés. Les femmes marchent seules dans la rue, vous regardent droit dans les yeux, viennent discuter avec vous.

Les Iraniens sont, dans leur grand majorité, croyants, mais ils ne sont pas religieux. C'est le grand paradoxe du Chiisme. Alors que ce dernier a bâti, contrairement au sunnisme, une véritable église, très hiérarchisée et contraignante, censée encadrer toute la population, les Iraniens sont très attachés à la croyance en Dieu et dans les Imam (les descendants directs du Prophète, au nom de 12 ou de 7 selon la croyance), mais très indifférents à l'Eglise. On peut même aller plus loin et dire que le peuple déteste la superstructure étatico-religieuse qui veut l'opprimer. C'est ce qui explique la résistance de l'espace dont j'ai parlé et qui constitue, en quelque sorte, un compromis de longue durée entre le peuple et le régime.

2.1. L'accueil.

L'accueil de l'étranger est aussi ouvert et réel qu'au Brésil, mais avec trois différences :

- nous sommes des gens d'un autre pays, d'une autre région du monde, donc, en ce sens là, des étrangers, contrairement à l'indistinction qui règne au Brésil,

- l'accueil est franc et direct, mais plus discret dans ses manifestations. C'est un accueil qui se fait selon les règles de l'hospitalité,

- enfin, compte tenu de la situation politique actuelle et de l'isolement dont souffre l'Iran, les Iraniens ressentent un énorme besoin d'ouverture. Leur isolement est une souffrance. L'étranger est d'autant mieux accueilli qu'il répond, par sa simple présence et par les conversations qui vont s'en suivre, à ce besoin. Comme les touristes sont très rares, nous étions des personnes particulièrement précieuses ! J'ai rarement ressenti une telle qualité d'accueil. Dans de nombreux endroits, par exemple, quand notre bus s'arrêtait, nous étions vite entouré par une nuée de lycéennes, vêtues du Tchador (obligatoires pour elle), mais en jean dessous et avec de multiples astuces pour montrer leurs cheveux. Ces écolières étaient joyeuses, impertinentes, formidables !

Je me rappelle qu'un jour, nous nous étions arrêtés auprès d'une école. Nous avons été tirés par la main pour entrer dans l'école, rencontrer les professeurs, répondre à des questions qui fusaient de partout. Bref : une enfance qui respire la joie de vivre. Mais au-delà des enfants, lorsque des adultes, soit nous accostaient pour parler avec nous, soit nous invitaient à boire le thé chez eux, c'était un accueil, bien entendu, moins spontané et joyeux que celui des enfants, nettement plus retenu qu'au Brésil, mais profond.

Un accueil civilisé et profond, les Français bénéficiant, là comme dans de nombreux pays, d'un préjugé nettement favorable. On discutait de l'art, de la culture, et de ce dont ils souffraient le plus : la mauvaise image de leur pays dans le monde. Presque à chaque fois, ils nous demandaient, une fois revenus en France, de témoigner, de lutter contre cette image désastreuse.

2.2. Les jardins.

Le lieu symbole qui m'a le plus marqué : non pas les bars, mais les jardins.

Les jardins relèvent d'une longue tradition. Ils sont magnifiques et parfaitement entretenus. Mais surtout : ils sont un lieu de vie populaire. On y trouve un mélange rare de beauté des lieux et de vie. On y trouvera des familles couchées dans l'herbe, des gamins qui gambadent, des personnes qui rêvent ou se prélassent dans des divans, et tout ceci dans une parfaite propreté, donc un profond respect des lieux. Ce sont à la fois des lieux d'histoire, de vie et de nature. Des lieux de sérénité, de paix.

Je me rappelle d'un moment particulièrement précieux. C'était dans l'un des jardins d'Ispahan. Il y avait, en devant d'un canal, un bâtiment rond. Le guide iranien alors m'entraîne. Nous entrons dans une pièce circulaire assez vaste. Tout autour de cette pièce, des alcôves et au fond de chacune : un poème gravé dans la pierre, de couleur dorée. Il y a un certain monde au sein de cette pièce, tous Iraniens. Je suis le seul étranger. Soudain, le guide, qui était grand et puissant, se met à déclamer l'un des poèmes. Moment magique ! Tout le monde se tait. Je vois que plusieurs personnes, du mouvement de leurs lèvres, récitent en silence le poème, accompagnent le guide. Le monde et le temps sont comme suspendus. Puis le guide s'arrête. Un instant de silence intégral. Chacun reprend son souffle. Puis les applaudissements. Nous revenons sur Terre. Chacun repart.

C'est à ce moment là, précis, que je me suis dit : les Iraniens ont un exceptionnel art de vivre. Avec un fond de douceur et d'ouverture au Cosmos, que les jardins, traversés de canaux d'eau vivante et ouverts sur le ciel, incarnent. Fond de douceur, mais une douceur retenue, d'une toute autre texture que la gaieté que j'avais connue au Brésil. Non pas l'onirisme, mais la rêverie, le songe, le conte. Le rythme de vie en Iran -dans et malgré les embouteillages dans les grandes villes - est lent, comparé à la France. C'est un rythme de promeneurs.

L'omniprésence de l'eau, bien rare sur le plateau semi désertique, mais grâce à un système de canalisation multi-millénaire, qui apporte l'eau des montagnes vers le plateau, présente, non seulement dans les jardins, mais le long des trottoirs, apporte elle aussi ce rythme régulier et un fond sonore, celui de son écoulement permanent. A la différence du Brésil, je ne me suis pas senti complètement chez moi. Peut être ai-je emporté en moi de mon enfance brésilienne un côté sauvage, un côté anarchique, qui aurait du mal à se plier, durablement, à l'art de vivre des Iraniens.

Mais une chose est certaine : je retournerai en Iran, du plus possible, alors que, temporairement, je ne souhaite plus retourner au Brésil.

Conclusion

Voici : deux pays différents, deux expériences, deux champs d'impressions. Qui se composent au sein d'un être singulier, d'une manière personnelle et impersonnelle à la fois. L'immanence, une vie…

 

Nota bene

Depuis ce texte du 15 juin 2007, j'ai voulu retourner en Iran. Le visa m'a été refusé. J'y suis interdit de séjour. L'ambassade d'Iran à Paris ne m'a pas donné d'explication. Donc, l'expression " je retournerai en Iran, du plus possible" possède une réponse, du moins provisoire : cela ne m'est plus possible...Alors peut être le Brésil...

Le 24 octobre 2007.

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