Sur l'art de vivre à l'ère de la mondialité

(Intervention de Philippe Zarifian lors de la dernière journée du colloque de Cerisy : Développements durables : nouvelles voix, nouveaux passages), juin 2007

 

L'objet de cette intervention est de voir ce que le colloque a apporté à la notion d' "art de vivre" que j'avais proposée en conclusion du colloque précédent, encore très marqué que j'étais alors par mon voyage en Iran.

1) La puissance de vivre aux bords du gouffre.

Une partie des interventions et films qui ont marqué ce colloque ont témoigné de difficultés fortes dans les situations de vie, sur divers continents. Qu'il s'agisse de pauvreté (certains parlent de "misère", mais je me méfie de ce terme), d'exclusion sociale, de souffrances psychiques, où, bien que ces situations ne soient pas identiques, l'on voit l'exposition des individualités à des ruptures, des difficultés à vivre, des souffrances, dont les causes sont globales. Nous n'étions pas réunis pour étudier ces causes, mais pour saisir les phénomènes dans leur expression physique et subjective, dans le corps et la pensée.

Les enfants y ont tenu une grande place, à juste titre : ce sont eux qui préfigurent l'avenir et comprendre à quoi pensent et comment pensent ces enfants est loin d'être facile (en incluant dans la pensée les affects). Avec toujours, dans ces situations, un horizon possible: le suicide et la mort violente. La question des suicides a été à plusieurs reprises évoquée. Ce n'est pas un hasard. Y compris des suicides de masse dus autant à des ruptures dans leur vision symbolique du monde qu' à des difficultés matérielles et des souffrances psychiques.

Dans cette marche au bord du gouffre, nous avons trouvé la puissance de vivre, une puissance sauvage (mais rarement barbare par elle-même : c'est son exploitation qui peut le devenir, comme c'est le cas du rôle des trafiquants de drogue dans les favelas brésiliennes), apte à s'ouvrir sur une forme de dialogue interhumain, qui peut s'expliquer, soit par le fond d'humanité que nous partageons tous, la puissance de l'espèce et du nécessaire rapport aux autres humains, soit par des ressorts culturels ou civilisationnels, qui ne sont jamais complètement brisés (en Afrique, en Inde, etc.).

Il arrive que, dans les plus grandes difficultés, s'expriment à la fois la nécessaire révolte et des trésors de générosité qui réactualisent et modifient, dans ces contextes, une culture, voire le fond d'une civilisation (et donc aussi d'une organisation sociale). Avec cette question que Lévi-Strauss se posait déjà : "qui sont les vrais civilisés…"!

Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer les situations de perte d'espoir : on y trouvera toujours cette puissance sauvage de vivre, mais entièrement polarisée sur la survie quotidienne et qui s'abîme dans la violence, la dureté ou la haine. J'ouvrirai ici une petite parenthèse liée à mon expérience personnelle : la dureté peut être pire que la haine. La haine est une passion destructrice, mais elle signifie encore une ouverture aux autres et à la société. La dureté, lorsque le cœur devient de granite, que les paroles s'enfouissent dans le silence et que les yeux deviennent presque totalement inexpressifs, les prises s'effacent. Le dialogue possible est rompu ou, pour le moins, très difficile à instaurer. Ce ne sont pas les enfants violents qui souffrent le plus, mais ceux qui sont passés au-delà de la violence. Il ne faut pas oublier l'ampleur de ces situations. Si l'on parle, à juste titre, des jeunes des banlieues en France, ces derniers restent cependant une minorité dans notre pays et l'on emploie alors le mot d'"exclusion". Mais lorsque c'est la majorité d'un peuple qui vit dans la grande pauvreté, voire au milieu de guerres sans fin ou de génocides, le mot "exclusion" n'a plus aucun sens et d'ailleurs personne ne l'emploie. Exclusion comme intégration sont alors des termes dénués de signification.

Parvenir à redonner ou donner perspective à cette puissance de vivre à des personnes, lorsqu'elles ont déjà, en partie, basculé dans l'abîme est difficile. Ça l'est au plan pratique, mais aussi au plan intellectuel et affectif. Le colloque l'a bien montré. C'est d'ailleurs un constat étrange, surprenant, de voir qu'une partie du colloque, en particulier lors des premières journées, soit parti, sans que nous nous soyons concertés, de ces situations de difficulté et de souffrance, pour parler des nouvelles voix (voies) et passages offertes par les développements durables. Une sorte de paradoxe qui a empli ces journées. Presque personne, à ces moments là, n'a employé le terme de "développement durable", par un sentiment confus de sa complète inadaptation. C'est de la durabilité de la vie (du vivre) dont on parlait en réalité. Néanmoins, et cela aura été pour moi la découverte majeure provoquée par ce colloque, on a vu que, même dans les situations les plus difficiles, on pouvait toucher du doigt (et de l'œil) l'émergence ou la réémergence d'un certain art de vivre, malgré sa grande fragilité.

2) Les composants d'un art de vivre au bord du gouffre.

Il serait vain, dans ces situations, de présenter une sorte de "prêt-à-porter" de l'art de vivre. Non seulement parce que ce dernier s'invente et se décline au pluriel, mais parce qu'il n'y a rien qui puisse se présenter de manière "systémique", ni même achevée ou bouclée. Par contre, on peut, me semble-t-il, en cerner des composantes qui prendront des teintes et combinaisons différentes selon les cas.

J'en ai trouvé 5. Les voici :

1. D'abord l'affirmation d'une forme de vie (d'un vivre ) totale, dans laquelle les frontières entre les domaines de la vie sociale, que la modernité a établie et continue d'entretenir, disparaissent : l'économique, le social, le politique, le culturel… Toutes ces distinctions, au niveau de vivre de base, fusionnent, ou plutôt : n'ont pas de raison d'exister de manière séparable. Du même coup, le concept classique, dans sa version officielle, de développement durable, dans son découpage entre l'économie, le social et l'environnement et sa zone de recouvrement partielle (le croisement des trois cercles) disparaît. Il n'a aucun sens. Il est dans l'incapacité de rendre compte de l'affirmation d'un vivre total, lorsque les personnes marchent au bord du gouffre. Il est bon d'ailleurs qu'une telle bêtise disparaisse.

2. Ensuite des postures éthiques fondamentales, communes : la générosité, la fermeté (se tenir debout), la dignité, la demande de respect, la fierté, la beauté, et, en définitive, celle qui la résume toutes : la liberté comme affirmation de son désir et de sa puissance de vivre.

Postures éthiques, car inscrites dans la manière d'être au monde, de prendre en charge le vivre commun et personnel. A plusieurs reprises, dans le colloque, nous avons clairement distingué ces postures éthiques d'avec une morale de la culpabilisation, du jeu stérile opposant le Bien et le Mal, en opposition au modèle d'un "mode de vie" imposé, fut-il écologique, en opposition à tout modèle. C'est là, osons le dire, où la sauvagerie montre sa force rebelle. Il s'agit d'une affirmation éthique, beaucoup plus que de l'opposition consciente à un modèle dominant (l'épouvantail du modèle "productiviste" par exemple : comme voulez vous qu'un enfant ou un parent du Brésil ou du Ruanda s'opposent au productivisme ?). Cette affirmation éthique est une pierre précieuse : réside en elle révolte, lutte et action positive. Elle n'hésite pas à se poser en attente, explicite ou implicite, face aux gouvernements, aux ONG, et à leurs responsabilités propres.

3. une manière de répondre à la pauvreté, à la misère, à la souffrance psychique, y compris celle des "gens aisés", en se donnant un espoir, un futur présent, une manière d'être actif dans un devenir qui reste, ou devient, ou redevient ouvert. Cette réponse ainsi inventée ou soutenue interroge en profondeur les politiques de lutte contre la pauvreté et/ou contre l'exclusion. Elle montre à quel point elles passent à côté de l'essentiel, à quel point les "politiques" et bien des "travailleurs sociaux" ont souvent peur de la mise en mouvement de ces personnes, préfèrent le confinement dans des zones spécialisées, le paternalisme, le jeu sur la peur. Se donner un espoir ou le retrouver, est un élément essentiel d'un art de vivre dans ce qu'une participante a nommé (reprenant peut être une formulation de Levinas) la présence. La présence ne consiste pas à être présent, à dire "je suis bien là, je suis présent". Elle consiste, peut être, à dire: "je m'affirme présentement dans le rapport aux autres et au social, comme porteur d'espoir; et, à ce titre, demandeur de la pleine attention que l'on doit me porter". La composante d'un art de vivre qui affirme l'espoir dans le devenir comme indispensable, voire : comme proprement vital. A contrario, le gouffre, c'est l'enferment dans le pur quotidien de la survie, dans le fonctionnalisme (y compris celui du "pauvre" ou du "malade mental"), c'est la tristesse, et, parfois, comme je l'ai indiqué, la dureté nécessaire des cœurs. C'est sans doute aussi par là que l'on peut interpréter la présence prise, dans le colloque, par les enfants et les jeunes.

Dans les enfants, il s'exprime à la fois énergie et espoir, un enjeu tangible. Les regards d'enfant ont traversé tout le colloque.

4. Le retour du communautaire, ou plutôt une nouvelle émergence du communautaire face à une société malade. Depuis le livre de Tönnies, depuis Durkheim et même Max Weber, le communautaire est devenu suspect, signe d'archaïsme, d'étouffement de la liberté individuelle.

Mais cette nouvelle émergence du communautaire ne relève pas d'un choix personnel : elle existe. Ce nouveau communautaire, ce n'est pas le tissage de liens sociaux de proximité ou fondés sur on ne sait quelle origine (l'origine arménienne par exemple !).

C'est l'affirmation d'un ancrage dans le vivre commun, dans la possibilité d'agir ensemble sur son propre mode de vie (son propre vivre), de retrouver du pouvoir et donc de la liberté, c'est aussi, bien sûr l'entraide, la mise en commun des énergies là on peut agir. Pendant tout le colloque, a rodé la problématique du "singulier et du commun" comme substitutive à celle du "particulier et du général".

Mais je dois souligner l'étrange difficulté que nous avons eu à nous réclamer de la production d'un commun, de sortir de la distinction phénoménologique entre "le soi et les autres" (le fameux "je" / "nous", l'ipséité et la mêmeté). Non pas qu'il faille nier l'apport considérable de la phénoménologie (Ricœur après Husserl par exemple), mais par nécessité de penser toujours trois instances : les autres, le commun et le soi. Les notions communes dont parle Spinoza. Qui dit "singularité", dit processus de singularisation. Le commun ne se dissout pas dans le "nous". Ce que nous avons pu voir, dans les belles images d'Afrique, ce ne sont pas, ce ne sont jamais des individus isolés, comme le veut la fiction du libéralisme occidental. Ce sont des personnes profondément engagées et avec fierté dans la production d'un commun. Bien sûr, se manifeste alors le risque d'enfermement dans le localisme (mais n'est ce pas un risque qu'il faut accepter de courir, en toute conscience, qui s'impose d'elle-même, des limites de ce localisme : "s'engager ensemble, parents d'élèves, à financer et construire une école, dans tel village" ?). C'est aussi le risque, plus "moderne", plus insidieux, plus "tendance" du pluri-local que l'on nommera "un réseau", un "nous" qui se déguise en "commun". Il faut probablement cerner clairement et affronter ces risques. Il n'empêche, me semble-t-il, qu'il n'existe pas d'art de vivre sans production d'un commun (qui n'est pas seulement un "bien commun", qui est une existence commune). Dans les situations de plus fortes difficultés à vivre ou à survivre, cette question était pleinement présente, incontournable. C'est ensemble que l'on ouvre un espoir. Sinon, chaque être s'enferme dans la survie.

5. Enfin, dernière composante et en complément, de l'art de vivre, c'est l'affirmation d'un principe supérieur et d'un horizon supérieur qui dépasse chaque communauté. L'exemple de la fête organisée à Marseille, avec son cosmopolitisme affirmé, ou celui du carnaval de Rio (le vrai carnaval, celui des rues, quatre jours et quatre nuits durant) le montrent.

Marseille est bien plus que l'addition des communautés. Rio est bien plus que l'addition des différentes "couleurs". Sans cette production et cette projection supérieures communes, le localisme triompherait et le républicanisme abstrait reprendrait sa domination.

Voici donc déjà 5 éléments d'un nouvel art de vivre, souvent forgés dans les situations de fortes difficultés. Mais il y a aussi eu, dans le colloque, et plutôt en deuxième partie, la présence d'un art de vivre affirmé comme tel, sans passer nécessairement par l'affrontement à des difficultés fortes.

On bascule alors dans un autre registre, complémentaire. C'est là où je placerais les jardins d'Iran, l'art du bien manger, du danser, de l'amour…

J'y ai vu 5 autres composants :

1. le rapport au Cosmos, à la nature comme expression cosmique. Les ciels étoilés, les jardins d'Ispahan, la danse indienne, l'onirisme brésilien, Hafez… Mais qu'en est-il en France de cette présence du Cosmos ? Qu'en est-il de la présence du symbolique ?

2. la tension entre l'éphémère, l'événementiel (rencontre d'une occurrence et d'un sens humain), l'évanescent, et la durée longue du cours d'une civilisation, voire la série infinie (dont parle Deleuze), la non durée (dont parle Spinoza), bref : le sens de l'éternité.

3. le langage à la fois expressif et sensible, ce langage qui se dégage des langages purement constatifs (ceux qui renvoient aux "faits"), des langages purement argumentatifs (ceux qui renvoient à la démonstration), des langages purement communicationnels (ceux qui renvoient au "nous", parfois les plus pervers). Le langage expressif, comme mise en résonance d'une parole dans un univers affectivo-émotionnel, à la fois très personnel et impersonnel. "L'immanence, une vie…" disait Deleuze, très peu de temps avant son suicide, et non pas "ma vie". Pratiquer un langage joyeux de l'art de vivre, un langage sans frontière ni nationalité, peut être le seul langage universel qui puisse exister. L'expression d'un sens, d'une orientation du vivre, d'un plaisir, de la prise en charge d'un événement artistique. Non pas simplement s'exprimer, mais exprimer le désir, la force, l'intelligence qui réside en chacun de nous

4. L'engagement et l'absence. Le rapport accueillant aux autres, l'ouverture sur le commun, mais aussi la rêverie d'un promeneur solitaire, le ressourcement en soi-même, la nécessité de se vivre à l'écart des autres et du monde, souvent en se laissant aller au sein d'une sorte de pré conscience (celle que Simondon a découverte). L'Iranien contemplant l'eau qui coule, se laissant pénétrer par sa sonorité.

5. Enfin, au sens le plus spontané du terme, l'art de vivre, c'est la douceur. Assez curieusement, notre colloque a peu évoqué cette douceur. Pourquoi ? Ce sera ma touche personnelle et temporairement finale : la douceur associée au maintien d'une certaine sauvagerie, un mélange d'Iran et de Brésil !

Voici un art de vivre !

Au total, 10 composantes de la palette du peintre.

Paris le 26 juin 2007


 

 

L'ILE

hommage à Kim Ki-Duc

le plus grand cinéaste coréen

(dans le film "L'Ile", le début est un enchaînement d'images, qui, chacune, est d'une beauté fabuleuse, renouant avec toute la tradition de l'art de cette région du monde, comme si chaque image était un tableau ou une lithographie singulière qui auraient été montés ensemble pour faire film. Je me suis contenté de capter quelques images dans ce début du film pour les trouver. Cela veut dire que les images ci-dessous, je les ai captées à partir du film -dans sa version DVD. Ce ne sont en aucun cas des photographies et moins encore des lithographies, mais bel et bien des images de caméra dans un film, ce qui, de mon point de vue personnel, les rend exceptionnelles)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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