Zarifian philippe

 

 

Sur les formes de la vie politique.

Depuis un assez grand nombre d'années, tout le monde sent bien que les formes dominantes de la vie politique sont entrées en crise profonde et durable. En arrière plan se situent une nécessité et une attente croissante pour un renouvellement de la démocratie, tant dans son contenu que dans son mode d'expression.

Cette question me semble avoir été bien cernée, au plan conceptuel, sinon pratique : un changement fort d'équilibre entre démocratie représentative (qui se meurt, même si c'est doucement, avec le risque de se transformer en une forme adoucie et légitime de dictature) et démocratie active dont l'attente grandit, mais que les institutions et pratiques actuelle bloquent.

Ce n'est néanmoins pas directement sur la démocratie que je voudrais revenir, l'essentiel ayant déjà été dit, mais sur les cadres et formes de la vie politique en tant que tels. Partons d'un constat : la forme "Parti politique", que Max Weber, dans son remarquable ensemble de textes sur le "Savant et le politique" avait caractérisée, affiche ouvertement sa crise.

Ce n'est pas là une chose récente. La création de formes "mouvement" a déjà commencé à s'imposer : création d'ATTAC, Forum mondiaux, mouvement des "sans", mouvement contre le CPE, etc., et le mouvement antilibéral dans la toute dernière période en France. A sa manière, le style que Ségolène Royal a donné à sa candidature et qu'elle donne actuellement à sa campagne, montre bien le besoin qu'elle a ressenti, à juste titre, de déborder le seul cadre du Parti Socialiste et de ses partenaires, en s'adressant directement aux citoyens et d'impulser la constitution de comités d'un nouveau type. Mais, puisque la crise de la forme Parti commence à "sauter aux yeux" (on verra pourquoi l'UMP y échappe), il faut aller jusqu'au bout de ce qu'elle signifie.

1. Critique de la forme Parti.

1) D'abord la forme Parti est structurellement liée à l'objectif et aux pratiques politiques qui visent à occuper des positions dans l'appareil d'Etat. L'enjeu en est la conquête et l'occupation de l'exercice du pouvoir d'Etat, en prenant ce mot au sens large, depuis le rôle du Président de la République jusqu'aux conseillers municipaux. Comme le faisait remarquer Weber, un Parti politique est une machine entièrement centrée sur cet objectif. Il en découle le mode d'organisation interne des Partis, qui se ressemblent tous, à certaines nuances près. Le Parti relève d'une organisation hiérarchisée, destinée, tout à la fois à élaborer un programme indicatif quant à ce qu'il fera, une fois parvenu au pouvoir, et à promouvoir des candidats aux différentes postes où ce pouvoir s'exerce, jusqu'au plus élevé, bien sûr, celui de Président de la République.

Les candidats potentiels, ainsi que les membres du Parti qui sont en situation d'exercer ce pouvoir, polarisent nécessairement l'organisation du Parti, même lorsqu' on prétend maintenir une certaine distance entre le Parti (sa direction) et ses candidats. A tous les moments décisifs, le Parti doit faire corps autour de ses candidats.

Notons que les candidats, une fois qu'ils ont accédé à des postes au sein du pouvoir d'Etat, ne sont pas tenus de respecter le programme du Parti. Ils sont simplement tenus de s'en inspirer. C'est que l'exercice de ce pouvoir a ses contraintes, ses événements, et sa temporalité propres, qui ne peuvent être enfermés dans aucun programme.

Pourquoi une organisation hiérarchisée ? Pour une raison simple : la conquête du pouvoir d'Etat et le maintien de position en son sein font l'objet d'une lutte entre Partis, mettant en scène, pour chacun d'eux, adversaires et alliés. Cette lutte et la dureté verbale (voire parfois physique) qu'elle peut revêtir supposent d'avoir recours à quelques règles simples de la stratégie militaire.

Parmi ces règles :

- la discipline de la troupe et son encadrement,

- la mise en mouvement de la troupe; en mobilisation des adhérents, qui, lorsqu'ils souscrivent à cette mobilisation, sont qualifiés de "militants" (mot qui signifie "soldat"),

- l'obéissance, qui ne supporte que d'éventuels écarts verbaux, pourvu qu'ils soient "sans conséquences",

- l'activation de l'action propagandiste, à laquelle les militants sont soumis tout en en étant les vecteurs. Cela induit un phénomène très particulier : le suivisme et le conformisme. Dans une société moderne, dans laquelle la liberté de penser figure comme droit, mais aussi capacité de tout individu, il faut remarquer que le militant abdique de ce droit, en toute conscience, par effet de croyance dans les idées et les visées du Parti à la définition desquelles il ne lui a jamais été donné l'occasion de participer. Le seul droit interne du militant, au sein d'un courant du Parti, si de tels courants existent, est de participer à un débat et à un vote, autour de textes soumis et élaborés par la ou les directions (avec, par exemple, un groupe "ad hoc", au sommet du Parti, en charge d'écrire son "programme").

Le bon militant s'assimile lui-même à un perroquet, ou, si l'on préfère, à un "porte voix", quoi qu'il pense "en privé". Disant celà, je pointe déjà un élément de la crise actuelle de la forme Parti : les individus d'aujourd'hui ne veulent pas s'identifier à tel rôle. Mais un Parti n'est pas une composition d'individualités : il possède ses règles systémiques. Les militants "se doivent" de colporter la parole de la ligne du Parti ou, dans le meilleur des cas, ils se doivent de la traduire en tenant compte des situations locales.

- et, en définitive, le soutien, si possible sans failles (pour ne pas donner prise aux adversaires), aux candidats qui se justifie par la polarisation de l'activité du Parti sur l'objectif central.

Bien entendu, les Partis, et cela est vrai en France, admettent qu'existent des "courants différents" en son sein. Ces derniers autorisent qu'une certaine diversité et capacité de critique interne existent, de même qu'elle permet, avant tout, à des prétendants, de se faire concurrence.

Mais l'existence de ces courants est canalisée par une procédure simple : le vote majoritaire. C'est la majorité qui dirige entre deux Congrès ou deux Conseils Nationaux, avec tous les jeux d'alliances internes et de neutralisation des opposants possibles. L'exercice du vote majoritaire, j'y reviendrai, occupe une place fondamentale dans la reproduction de ce système. Le membre du Parti, quoi qu'il fasse ou dise, est placé sous la domination du courant majoritaire et de ses dirigeants.

2) La forme Parti est totalement en adéquation avec les règles de la démocratie représentative et d'elle seule. Elle peut également, l'Histoire l'a montré, devenir en adéquation avec le soutien d'une dictature (qui pousse à la promotion d'un Parti unique).

Il est bon de repréciser ce que sont les fondements idéologiques et les formes pratiques sur lesquelles la démocratie représentative repose. C'est Thomas Hobbes, philosophe politique anglais, qui, dans Le Léviathan, ouvrage publié en anglais en 1651, a le premier et le mieux défini en quoi consistait, dans son principe, la démocratie qu'on appelle actuellement "représentative".

Je laisserai ici de côté la louange indispensable de cet immense philosophe, que toute la société "bien pensante" s'est évertuée à présenter comme un penseur "maudit", chantre de l'absolutisme.

Hobbes invente tout d'abord une société fictive, pré-étatique, au sein de laquelle les comportements sont réglés par les caractéristiques humaines que chaque individu, libre de penser et de faire ce qu'il veut, en fonction du désir de persévérer dans son être, manifeste. Ces désirs, à la fois fixés sur un "objet", mais surtout sur la condition principale de possession de tout objet, à savoir le pouvoir sur autrui, sur les autres humains, s'opposent dans l'état de nature, fictivement pensé comme antérieur à l'institution de l'Etat (du Souverain). Pour éviter que, dans cet état de nature, les relations interhumaines ne dégénèrent en une guerre civile permanente, Hobbes imagine que, poussés par la raison, les individus, à la fois différents de tout autre, mais poussés par les mêmes caractères de la nature humaine, se réunissent pour mettre en œuvre les conditions d'une paix durable, pour éviter l'auto destruction et l'instabilité permanente.

Au cours de cette réunion fictive, est institué, par accord entre tous, le Souverain, situé au-dessus de tous les intérêts particuliers, et qui a pour rôle principal d'instaurer ordre et sécurité. Il est bon de revenir à la lettre de ce que dit Hobbes, car personne, mieux que lui, n'a énoncé la vérité sur la démocratie dite représentative (et c'est cette lucidité et franchise qui lui ont valu bien des attaques de la part des philosophes libéraux "bien pensants", à commencer par Locke.) Voici que ce que dit Hobbes de l'accord passé au cours de cette assemblée constituante :

" Cela va plus loin que le consensus ou concorde : il s'agit d'une unité réelle de tous en une seule et même personne, unité réalisée par une convention de chacun avec chacun passée de telle sorte que c'est comme si chacun disait à chacun : j'autorise cet homme ou cette assemblée, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et que tu autorises toutes ses actions de la même manière. Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée REPUBLIQUE, en latin CIVITAS".

Cette définition, très précise, me semble d'une exceptionnelle importance, car elle caractérise encore aujourd'hui (en 2006) ce qu'il en est de la démocratie dite représentative, qui est, en réalité, une démocratie d'autorisation. De manière très juste, Hobbes tient un propos qui apparaîtrait, encore aujourd'hui, scandaleux, mais que toute la pratique de cette démocratie vérifie, à chaque élection et à chaque instant. L'élection, réalisée par tous au même moment, pour un territoire donné, ne consiste pas à se faire "représenter" par un élu. Elle consiste en ceci : que l'élu est autorisé à agir en notre nom (le nom de chaque individu et, par le principe majoritaire, le nom de tous), sans aucun contrôle, puisque chacun abandonne le droit de se gouverner soi-même. Le Souverain ainsi institué n'est redevable de rien envers les citoyens qui l'ont élu, sinon de sa fonction essentielle : instaurer l'ordre et la paix.

Pour dire les choses encore plus clairement : le Souverain ainsi choisi n'est tenu par aucun mandat et possède un pouvoir absolu (sur toutes ses actions, qui apparaissent, d'entrée de jeu, légitimes) que nul ne peut contester. Hobbes reprécise les conséquences de cet acte, tout à la fois d'abandon de souveraineté de la part de chaque individu et d'autorisation du Souverain ainsi désigné :

" Etant donné que le droit d'assurer la personnalité de tous est donné à celui dont les hommes ont fait leur souverain, par une convention qu'ils ont seulement passés l'un vers l'autre, et non par une convention passée entre le souverain et quelqu'un d'entre eux, il ne saurait y avoir infraction à la convention de la part du souverain : en conséquence, aucun des sujets ne peut être libéré de sa sujétion en alléguant quelque cas de déchéance".

Donc : le Souverain possède un pouvoir absolu et n'est tenu par aucune convention, aucun engagement envers ceux qui l'ont institué comme tel (qui l'ont élu). C'est uniquement entre eux que les citoyens sont tenus de respecter la convention, et donc de ne pas remettre en cause, unilatéralement, le droit absolu du Souverain (personne et/ou assemblée) qu'ils ont désigné. Ces propos de Hobbes sont à ce point justes et dérangeants, qu'on cherche encore à les masquer. Pourtant qui peut contester, qu'en France, par exemple, les élus ne sont en aucune façon "mandatés", qu'ils n'ont donc à répondre formellement d'aucun engagement envers ceux qui les ont élus et qu'ils s'autorisent à agir "au nom du Peuple" (car, après cet acte d'institution du Souverain, la multitude d'individus libres devient un peuple assujetti au Souverain et à ses décisions) ?

Il est vrai qu'il existe deux limites, assez fragiles en réalité :

- la Constitution placée au-dessus des lois. Mais, selon des règles parfaitement définies, ceux qui partagent la Souveraineté législative (en France : Assemblée Nationale et Sénat) peuvent, sur proposition de l'exécutif, proposer et voter des modifications de la Constitution.

- Le droit récurrent de vote, donc l'obligation de se représenter régulièrement devant les électeurs. Mais l'homme politique sert cultiver l'art de faire "comme si" il avait fidèlement "représenté" les intérêts de son électorat ou d'indiquer quelles circonstances imprévues l'ont obligé à changer de position.

Ajoutons enfin que les élus nationaux (en particulier les députés), même s'ils sont élus dans une circonscription déterminée, représentent, chacun, l'ensemble de la Nation, et non pas tel ou tel groupe territorialisé. Ils ont donc d'autant moins de comptes à rendre. Ils sont "irresponsables" devant leurs électeurs particuliers. Ceci est juridiquement stipulé. Le caractère absolutiste de la démocratie dite représentative (démocratie d'autorisation en réalité) est donc clairement établi, autant en théorie qu'en pratique, comme chacun peut le vérifier en fonction de son expérience.

Cela me permet de revenir sur la forme Parti et ses caractéristiques structurellement militaires. Comme déjà indiqué, il s'agit pour le Parti de placer le maximum de ses candidats aux différents postes d'exercice du pouvoir d'Etat, en privilégiant, bien sûr, les plus élevés d'entre eux. Ses candidats doivent être doublement préparés : - à l'exercice de la rhétorique, puisque ce dernier est directement sollicité dans les joutes électorales. Mais, comme en réalité, le candidat ne prend aucun engagement, sanctionnable en tant que tel, devant les électeurs, la forme importe autant que le fond. Il faut "convaincre les électeurs". Cela possède une conséquence très concrète : les joutes oratoires sont structurellement empruntes de démagogie. Il ne peut en être autrement. Le candidat qui voudrait, par éthique personnelle, s'en abstraire, n'aurait que peu de chances d'être élu. Il suffit d'ailleurs d'un exercice simple, que les médias réalisent parfois, à la sauvette : comparer rigoureusement ce qu'un candidat a promis de faire et ce qu'il a réellement fait. On verrait aussitôt l'écart. Il est normal : il correspond à cette forme de démocratie et donc à ses normes. Il faut être naïf pour s'en émouvoir.

- à l'exercice d'un pouvoir concret qui devra composer, moins avec des promesses ou des principes, qu'avec des rapports de force et d'incessantes négociations, ce qui n'enlève rien à son pouvoir absolu de "trancher". On pourrait objecter, non sans raisons, que les Partis et leurs candidats divergent néanmoins entre eux quant aux grandes orientations de leur politique. Outre que l'expérience nous conduit à fortement relativiser ces divergences, une fois que l'on observe les lois et mesures effectivement adoptées, il est vrai que cela joue un rôle. En France, la droite et la gauche ne sont pas strictement équivalentes. Cette différence continue de marquer nos comportements d'électeurs. Mais remarquons que ces divergences se fondent sur un accord commun quant aux règles du jeu : l'accord d'avoir recours doublement :

- à une forme démocratique qui instaure un pouvoir absolu (qu'on ne peut contester… que dans la rue !),

- aux rôles des partis, comme organisations pyramidales hiérarchisées, dont la finalité essentielle est de promouvoir des candidats aux différents postes de l'appareil d'Etat.

Il existe une étrange croyance qui voudrait qu'un pouvoir, parce qu'il s'exerce selon les règles de la démocratie représentative, de manière non dictatoriale, ne serait que relatif, non absolu. Mais l'expérience enseigne tout le contraire. Par exemple, l'ensemble des lois sécuritaires, adoptées en France, qu'il s'agisse des lois Perben ou des lois Sarkozy, l'ont été de manière parfaitement démocratique, par vote de l'Assemblée Nationale et du Sénat. Elles s'imposent à moi et à tout citoyen français de manière absolue. Quelles possibilités ai-je de les contester ? Aucune, sinon manifester.

2. La forme Mouvement.

1) La forme Mouvement a acquis une audience certaine, en particulier depuis "le" mouvement de mai 1968. Il serait plus juste de dire "les" mouvements, tant ce mouvement fut composite. Mais une chose est certaine : cela aura été l'un des rares moments en France, dans l'époque contemporaine, où un mouvement s'est affirmé comme ouvertement politique et a fait chanceler le pouvoir d'Etat (De Gaulle ayant du se sauver en Allemagne et avoir recours à la mise en mouvement de l'armée pour "reprendre le pouvoir", qui est resté vacant pendant une assez longue période). Mais, il faut le reconnaître : nous n'étions absolument pas préparés à prendre en charge une situation à ce point inédite, au sein de laquelle toutes les institutions (mis à part la police, et encore…) sont tombées temporairement en faillite. Toutes les institutions : le chef de l'Etat, le gouvernement, les Assemblées, les partis politiques… La forme "Mouvement", trop nouvelle, ayant, on peut le dire, un "trop plein de pouvoir" et de responsabilités potentielles, n'a pas pu se constituer comme souveraine. Il faut dire que ce mouvement a été soumis à un véritable travail de sape, en particulier de la part des partis de gauche (et spécialement du PCF, influent à cette époque qui a tout fait pour que le mouvement soit un échec. Son rôle au sein de la CGT a été parfaitement clair de ce point de vue).

Mais sa faiblesse principale était interne. Dès le départ ont poussé les germes de la groupuscularisation et les affrontements rapidement violents entre les différentes "boutiques". C'est d'ailleurs la première leçon qu'il faut tirer : la forme Mouvement comporte, spontanément, ce risque à cause de son irresponsabilité : elle est apte à lutter, mais non pas assumer un quelconque pouvoir d'une certaine envergure, et moins encore à redéfinir ce que signifie le terme "pouvoir politique". Nombre des groupuscules qui ont rapidement émergé étaient en réalité sur une vision quasi-dictatoriale de l'exercice du pouvoir politique ! Dans la réalité des individualités d'alors, il me semble juste de dire qu'étaient présentes à la fois des tendances libertaires et des tendances dictatoriales (dictature du prolétariat) qui coexistaient autant qu'il était possible…!!.

2) Plus prêt de nous, la forme Mouvement est réapparue, mais avec une ambivalence : mouvement social ou mouvement politique ? Cette ambivalence est accentuée chaque fois qu'on cherche à enrôler un mouvement social dans un mouvement politique, ce qui conduit, inévitablement à un échec. Pour y voir clair, il semble indispensable de partir du fond : qu'est ce qu'on entend par "faire de la politique" et quelle conception du pouvoir politique a-t-on ? Si l'on n'introduit pas une rupture claire d'avec la prévalence de la démocratie représentative, la forme Mouvement n'a aucune chance d'exister d'une manière un tant soit peu durable. La différence majeure, concernant la conception de la politique - reprenant l'opposition entre Carl Schmitt et Hannah Arendt - est la suivante :

- la démocratie représentative, démocratie d'autorisation à gouverner en notre nom et à notre place ((nous, simples citoyens), est fondamentalement figée sur la conception d'une société clivée entre intérêts antagonistes, faisant du partage et de la lutte entre "ennemis" et "amis" la question clef. N'oublions pas que, dans cette conception, l'autorité du pouvoir d'Etat se justifie essentiellement par le souci et l'obligation d'assurer paix et sécurité. Chez Hobbes, c'est la lutte de chacun contre tous, qui appelle le rôle du pouvoir absolu du Souverain. Dans nos sociétés, c'est le déchirement entre classes qui sollicite ce rôle. Or nous sommes face à un immense paradoxe, un immense non-dit : qui pense, de manière consciente, en terme de lutte de classes ? La droite !!! Elle mène politiquement la lutte de classes, en accompagnement des fortes mutations du capitalisme (qui sont potentiellement porteuses de grands conflits). Sarko le dit de manière ouverte, en faisant rebondir le spectre des "classes dangereuses" et en criminalisant les mouvements sociaux, voire les simples pratiques hétérodoxes.

La grande faiblesse de la gauche classique (dans laquelle il faut désormais placer le PCF) est qu'elle prétend rejeter le concept de lutte de classes, mais sans proposer aucune alternative. Dans la pratique, tout le monde sait et sent qu'elle tente d'accompagner, de la manière la plus indolore possible (dans la faible mesure du possible en la matière) les mutations du capitalisme. La rhétorique antilibérale cache mal cet abandon de la référence à la lutte des classes et au capitalisme. La droite tient un discours plus "juste", au sens de plus proche de la vérité. Quel paradoxe ! Si la droite est moins touchée que la gauche par la crise de la forme Parti, c'est parce que son référent central, quant à l'exercice du pouvoir d'Etat, reste très classique, avec une nette tendance à glisser vers une forme dictatoriale. La forme disciplinée d'un Parti guerrier reste adéquate à cet objectif.

- la démocratie d'initiative - si l'on prend au pied de la lettre la pensée de Arendt - montre un objet politique radicalement différent. L'objet principal de la politique n'est pas de combattre un adversaire, ni de se centrer sur l'assurance de la sécurité, mais d'assurer à la fois :

o les conditions d'essor de la liberté, au sens positif de la prise d'initiative face aux problèmes du monde, initiative d'un quelconque, d'un simple citoyen, en vertu de sa puissance propre de penser, de réfléchir, de s'exprimer, d'agir, de commencer quelque chose de nouveau,

o les conditions d'un vivre ensemble, d'une solidarité entre citoyens associés, autour de ces problèmes, mais en apportant le développement d'une éthique généreuse de l'art de vivre, ouverte aux différentes cultures, ouverte à l'étranger (qui devient celui qu'on accueille), adaptée bien sûr aux conditions de notre monde (en particulier en matière écologique).

C'est dire qu'une telle politique ne peut être qu'émancipatrice, car pas de liberté positive et pas de vivre ensemble solidaire, sans rejeter toutes les formes de domination. L'émancipation, sociale et individuelle, est son étendard. Cela redéfinit complètement ce que l'on entend par démocratie (voir les textes sur la démocratie active). Mais, pour ce qui m'occupe ici, cela interroge la forme Mouvement.

3) Pour avancer, il faut revenir sur la question de la lutte de classes. La droite a-t-elle tort d'y faire référence ? Non, bien entendu. Ses propos sont clairement plus véridiques que ceux des partis de gauche. Mais le grand pas que nous, venant d'une tradition de gauche, qui plus est, d'une gauche visant à être révolutionnaire, devons franchir est le suivant : la lutte de classes est une réalité incontournable, qui ressort directement des différentes formes de domination, mais elle n'est pas l'horizon de l'action politique. Cet horizon, c'est la liberté positive, active, exercée de manière à la fois individualisée et solidaire, commune. La lutte de classes nous est imposée et nous devons l'affronter, mais elle ne constitue pas le motif ultime de notre engagement politique.

Cela me semble essentiel à dire et à souligner. C'est uniquement en changeant de point de vue au sujet de la démocratie et de l'objet central de la politique, qu'on peut rompre totalement avec la forme Parti. Qu'apporte la forme Mouvement ? En principe, elle devrait apporter une coordination égalitaire, non hiérarchique, des relations horizontales, une grande souplesse de configuration, des débats ouverts, car non inféodés à des enjeux de pouvoir personnel ou partidaire, et surtout : l'engagement pratique, "tous ensemble", dans l'affrontement actif, positif, aux grands problèmes de notre époque (l'écologie, le dépassement du salariat, l'émancipation des femmes, la paix face à la guerre, la lutte contre la pauvreté, etc.).

C'est dans cet engagement que se forge l'unité (et certainement pas dans des consensus idéologiques).

Que les grands problèmes soient pluriels, ne se résument plus au conflit entre travail et capital, loin d'être un inconvénient est au contraire un formidable avantage. D'une part, il permet une diversité d'engagement individuels, en fonction de ce à quoi nous sommes chacun le plus sensible. Il permet de rebondir d'un problème sur un autre et de percevoir leurs liens, il permet de rapprocher les engagements, sans porter atteinte au désir de liberté de chacun. D'autre part, il permet une grande souplesse dans la configuration du mouvement et dans les formes d'action, car aucun problème ne peut s'appréhender exactement comme les autres. Et tous peuvent être pensés positivement, apporter sa "touche" à l'art de vivre que nous devons découvrir ensemble.

Or il faut bien convenir qu'avec le Mouvement antilibéral nous sommes restés très loin de cette conception. Nous sommes restés centrés sur les échéances électorales, et donc la prise de position dans l'appareil d'Etat, nous avons fait semblant de pouvoir parvenir au gouvernement, en énonçant un programme aux 125 mesures, tout en "oubliant" de formuler un projet de changement de la société; nous avons singé la lutte de classes, mais en refusant de la nommer en tant que telle (d'où le vocable idiot et suranné de "antilibéral"); nous avons fait coexister une véritable forme Mouvement avec des formes Parti, en laissant à ces dernières, grâce à la fameuse théorie du double consensus, le droit et le pouvoir de tout bloquer; nous avons, sans le vouloir nécessairement, privilégié le rôle des militants, et donc une conception conformiste et militaire de l'agir politique; nous avons accueilli des non-militants, mais en les laissant en marge des discussions (il faudrait dire : des tractations) essentielles.

Néanmoins, malgré toutes ces limites, le Mouvement a imposé son existence et ses qualités : ouverture de dialogues dans les collectifs, confrontation pacifique des cultures, possibilité et envie d'agir ensemble (malheureusement polarisé sur les tâches d'une campagne électorale), goût de l'initiative et de la responsabilité qui l'accompagne, souffle d'un air de liberté.

4) Il faut se poser la question : la forme Mouvement est-elle la forme d'avenir, la véritable alternative à la forme Parti ? Personnellement, je laisse cette interrogation ouverte. Il est possible que, pendant un temps, il faille aller vers une forme composite, en Mouvement et Réseau. Le Mouvement a l'avantage, c'est une tautologie de le dire, de donner le sens… d'un mouvement, d'exprimer clairement que l'on bouge, que l'on avance que l'on porte des espoirs et des horizons. Il a aussi l'avantage, si on le garde au singulier, d'affirmer la nécessité d'une centralité. Par centralité, j'entends, non pas du tout le centralisme, mais l'intelligence que chacun peut avoir, tout en agissant localement, en se polarisant davantage sur un problème que sur un autre, de la globalité du mouvement. Ne jamais perdre le souci de la centralité est essentielle à une démarche politique qui prétend à la fois construire "un vivre ensemble" et s'affronter à des forces de domination qui n'arrêteront pas d'agir contre nous, qui imposent des formes de lutte globales. Il est possible que la nécessité de cette centralité oblige à constituer un "centre" du mouvement, un groupe de personnes qui l'incarne. Mais dans ce cas, la tâche du centre doit être rigoureusement défini : il n'est pas là pour diriger, exercer un pouvoir, prescrire une "ligne politique". Il est là pour proposer des synthèses, replacer des actions locales dans des enjeux globaux, contribuer à solidariser le mouvement. C'est déjà une tâche considérable. Le pouvoir, quant à lui, est distribué dans l'ensemble du mouvement, dans les multiples initiatives prises et leurs éventuelles coordination. Excercer du pouvoir, c'est à dire agir sur l'action des autrs, redevient ce qu'il n'aurait jamais du cesser d'être : la puissance de penser et d'agir que toute initiative sollicite.

Mais le réseau a l'avantage d'autoriser les liaisons horizontales, la diversité des échanges, le rattachement de nouveaux individus ou groupes, de pouvoir être "thématisé" tant dans la réflexion que dans les initiatives d'action. Cette forme existe déjà d'ailleurs, très largement, et il serait ridicule de ne pas l'englober dans le Mouvement.

Philippe Zarifian Le 26 décembre 2006

 

 

 

 

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