Zarifian philippe

 

 

Mondialité et désir de Paix

1. Le désir de paix.

Face à l'actuel régime de guerre, peut-on parler d'un désir et d'une perspective de Paix ?

Tout au long du 20ème siècle, la majorité des grands mouvements d'émancipation ont été portés par un profond désir de paix, à commencer d'ailleurs par la révolution de 1917 (dont le point de départ a été la révolte contre la boucherie de la guerre de 14-18, même si son point d'arrivée a été la révolution des soviets). Et lorsque ce désir de paix était absent, lorsque l'acte d'émancipation était purement identifié à la guerre, à la destruction d'un ennemi (sous une forme ou une autre) ou au renversement violent d'un pouvoir en place, on a pu vérifier à chaque fois que le devenir de ce mouvement était comme vérolé de l'intérieur, qu'il était porteur de dérives dramatiques.

Comment comprendre cette question ?

D'une certaine manière, la posture d'un pacifisme de principe, qui récuserait tout recours à la violence ou à une forme de guerre, a tout autant été démentie par les faits. Il faut toujours lutter pour la paix, c'est un combat et personne ne peut statuer, à l'avance, sur le recours ou non aux armes. Il va de soi, par exemple, que la résistance en France face à l'occupation nazie devait y avoir recours. Mais néanmoins, lorsqu'une telle question se pose, elle est traitée très différemment selon que le mouvement d'émancipation est ou non porté par un désir de paix et se trouve pensé dans cette perspective. On en a un contre-exemple, en ce moment, en Palestine : quelle que soit la justesse de la lutte du peuple palestinien (et elle est forte), l'attitude du Hamas comme institution et formation politique a été pendant longtemps inacceptable, car elle contredit, dans ses énoncés et ses pratiques, tout idéal et visée d'émancipation qui contiendrait le désir de paix. Et en ce sens, et en même temps, il préfigure et instaure déjà un régime dictatorial, fondé sur la soumission des "militants" et les passions les plus tristes, à commencer par celle de la destruction de soi et des civils dans les attentats. On peut comprendre que des Palestiniens, poussés par le désespoir et la révolte, ne voient d'autre issue que de se transformer en bombe humaine. Mais tout autre chose est la manière dont une organisation politique s'en empare. Ce n'est que de manière très récente que le Hamas évolue. Espérons qu'il continuera à le faire.

Mais voici d'ailleurs l'interrogation que l'on peut énoncer : existe-t-il un lien profond entre désir de paix et émancipation, au sens d'une production de liberté ? Le désir de paix est-il une composante de ou un chemin dans une politique de l'émancipation? Et est-ce qu'en lui, le problème non résolu de Marx (l'association interne entre émancipation sociale et émancipation humaine) peut trouver un début de solution ?

Le désir de paix est d'abord cette tendance, purement affective, qui nous porte à rechercher l'appui et la concorde avec autrui, car nous y puisons force et pouvoirs supplémentaires, en même temps qu'une certaine fermeté et tranquillité d'âme. C'est aussi en parallèle le désir d'être en paix avec soi-même, de mettre en concorde et en accords ses propres pensées entre elles et en direction des actes du corps. Cette paix intérieure, nuls mieux que les philosophes chinois ne l'ont pensée, mais, très loin d'être la paix d'un retrait (le retrait de style chrétien appelle bien plutôt l'angoisse et une forme violente d'extase), elle est manifestation active de l'ouverture externe au monde (et donc aux autruis).

Précisément, la concorde n'est pas qu'entre humains. Elle est aussi, et la civilisation chinoise est ici d'un grand apport, accord avec les propensions de la nature, capacité à les épouser, à en tirer parti. Paix avec la nature; paix avec les autres humains, paix avec soi-même, dans la rectitude même de sa pensée et de son comportement, dans le désir d'accroître sa puissance, d'être créatif.

Désirer la paix, penser la paix en soi, c'est chasser l'angoisse qui, à chaque instant, nous tenaille, parce que nous chassons loin de nos préoccupations et de nos tendances internes tout ce qui entretient guerre et violence, tout ce qui nous détruit et nous affaiblit (et rien n'affaiblit plus que la haine, qui, selon toutes ses modalités et variantes, absorbe notre énergie à la manière d'un vampire), nous nous en détournons comme d'un danger, un égarement par rapport à la responsabilité que nous engageons dans notre propre devenir.

Désirer la paix avec autrui, avec n'importe quel autre humain, quelle que soit sa "race", son origine, son sexe, sa civilisation, en fonction de notre apport et appui réciproques, de l'accroissement d'intelligence que la mise en rapport pacifique et amicale de chacune de nos singularités nous fournit, par composition partielle de nos pensées et de nos actions.

Désirer la paix avec les propensions de la nature, en tant qu'elle est à la fois en nous, elle s'exprime en nous, nous porte et nous soutient, et en même temps constitue notre perpétuel horizon, celui qui, par son immensité et sa beauté même, est le plus capable de nous nourrir de paix.

C'est lorsque le désir de paix - en opposition au désir de guerre et de destruction - se développe affectivement en nous (il ne faut pas vouloir la paix, il faut la désirer), que nous pouvons commencer à le rationaliser, à comprendre pourquoi et en quoi ce désir actif est bien un moteur de notre émancipation, un vecteur d'accroissement de notre pouvoir de pensée et d'action qui fait reculer les oppressions et la permanente incertitude des incidents du monde, qui nous permet de prendre des positions justes en politique, qui nous poussent à modifier nos comportements individuels et collectifs.

Le désir de paix est aussi désir de révolte contre ce qui s'y oppose, mais une révolte qui sait garder et développer le sens de la paix, qui ne cède pas aux passions de haine. Par exemple : la révolte de Spartacus est mille fois supérieure à l'acceptation de l'esclavage. Mais toute la beauté de sa révolte réside, non dans le fait de se révolter contre, mais dans le fait de se battre "pour la liberté". En se battant pour l'émancipation vis-à-vis de l'esclavage, Spartacus ne développe en rien une haine des maîtres romains. L'usage des moyens guerriers est, à chaque étape, proportionné à ce qu'il faut pour tenter de vaincre. C'est lorsque la noblesse du "se battre pour" est perdue de vue, que la violence commence à s'auto-justifier et que les individus concourent à leur propre destruction.

Le désir de paix n'est donc pas comportement de brebis soumises. C'est au contraire un puissant vecteur d'insoumission, mais une insoumission qui ne perd pas un instant de vue les conditions de la production de liberté, qui ne se détruit pas dans son mouvement, qui garde son impulsion "joyeuse" et alternative initiale. L'usage de moyens armés n'est pas, par principe, l'ennemi du désir de paix. Lorsque la lutte armée est nécessaire, elle l'est. Par contre, il le devient lorsque se développe une philosophie de la guerre, et une manière de faire la guerre qui crée et entretient un désir de guerre.

L'adversaire peut, un jour, cesser de l'être. Il faut parvenir à le considérer comme tel. Si l'ennemi est haineux, il faut lui laisser cette faiblesse. Une pensée du devenir est précisément celle qui prend toujours le présent dans sa virtualité à être autrement.

Voir la paix dans la guerre (lorsque celle-ci est devenue inévitable). Dans tout événement, à tout instant, cerner la possibilité qui mène à l'après-guerre, à la paix, c'est-à-dire à l'émancipation.

Pour mieux le comprendre, nous pouvons partir de cette formidable remarque de Michel Foucault, à la fin de sa vie: "Là où il y a oppression, c'est qu'il y a de la liberté". La liberté est première par rapport à l'oppression, donc par rapport à la résistance à l'oppression. Foucault est mort trop tôt pour aller jusqu'au bout de cette formidable intuition. Mais qu'est ce que cela signifie ? Pour le moins deux choses: - dans l'ordre des causes, l'oppression et la guerre lutte contre la liberté, et non l'inverse. Bush n'est pas un défenseur de la liberté concrète des individus et des peuples, c'est tout le contraire : c'est luttant contre la liberté - donc cette liberté première qu'est le droit d'un peuple à disposer de lui-même, et contre, de plus en plus, les libertés individuelles fondamentales - qu'il crée la guerre et l'entretient. - lorsque l'oppression appelle résistance, et donc une nouvelle phase de la lutte, la résistance ne trouve pleinement sa force que lorsqu'elle retrouve la liberté qui a obligé l'oppression à se mettre en place et à prendre consistance.

Il existe une sorte de pré-liberté qui donne force, à condition de la retrouver pour la déployer, parfois dans les pires conditions, à la lutte pour l'émancipation et qui permet de cerner les points faibles de l'oppresseur, de montrer que, quelle que soit sa force apparente, il est en réalité sur la défensive.

Nous pourrions illustrer cette analyse par le cas présent de la longue guerre du gouvernement israélien contre les Palestiniens. Malgré l'énorme déséquilibre des forces en présence, malgré les massacres et les morts, malgré l'occupation, c'est en réalité le gouvernement israélien qui est stratégiquement et en permanence sur la défensive, qui a peur. Un jour ou l'autre, il perdra cette guerre, car la guerre est devenue un horizon en soi qui finira par autodétruire la puissance militaire et l'esprit dominateur inculqué aux soldats israéliens, face à l'impossibilité de soumettre l'esprit de liberté des palestiniens, esprit qui avait pris consistance dans le désir de former un peuple et d'assumer son propre devenir (condition de toute concorde durable avec le peuple israélien).

Renverser, et non détruire. Résister, et non réagir. La résistance est première par rapport à l'oppression; elle est active, positive, elle désigne et amorce une société libérée des oppressions. Le désir de paix doit se trouver et se vivre avec force, de l'intérieur, autant qu'il doit chercher à être rationalisé.

Comprendre que le désir de paix est un fantastique levier de lutte, qui s'oppose aux forces de domination, c'est parvenir à cette forme d'intuition qui fait que nous basculons de la démonstration au sens, et du sens à l'action. Lorsque le mot Paix est apparu sur les pancartes de madrilènes, dans l'immédiate foulée de l'attentat du 11 mars, on a aussitôt vu sa force.

2.Retour sur la mondialité.

Désir de paix, écologie, métissage des civilisations, dépassement de la machinerie économique capitaliste globalisée et de la fonctionnalisation de l'existence, épanouissement d'individualités qui dépassent les enfermements identitaires et se composent entre elles, sur un registre émotionnel et intellectuel à la fois, et forment communauté humaine, émancipation des femmes à l'intérieur de toutes les formes de civilisation, autant de lignes de tension et d'enjeux qui donnent tout à la fois contenu et dynamisme à la mondialité.

Nous appartenons bel et bien à une même planète, à un même monde, à la trajectoire de la même humanité concrète. Nous devons affronter les mêmes problèmes, difficultés, espoirs.

Telle est la caractéristique forte de l'univers contemporain : plus rien n'est réductible à un seul problème, à un seul front de lutte, à un seul niveau d'existence. L'air que nous respirons localement est composé de l'air de toute la planète. La conflictualité qui peut se manifester dans une entreprise sur une question d'emploi fait retentir des questions incontournables de citoyenneté, de mode de vie personnelle, d'attitude face à l' " étranger ". Il faut vivre avec cette multiplicité d'affrontements, qui est en même temps multiplicité d'avancées possibles, de respirations.

Il serait vain de trouver une synthèse qui, sur le contenu, réduirait cette diversité à un seul rapport, à un seul combat, y compris lorsqu'on réduit le monde à la seule expansion de l'"empire américain".

Par contre, nous pouvons garder une boussole : la domination majeure, qui reste centrale, est la domination capitaliste. La lutte pour le dépassement du capitalisme reste essentielle. C'est elle qui conditionne le fait de lutter jusqu'au bout sur tous les autres fronts (écologie, émancipation des femmes, respect de l'indépendance des peuples, métissage des civilisations, etc.) .

Nous pouvons faire ressortir trois mots, comme trois principes guidant l'instauration d'une mondialité pacifique : générosité, responsabilité, métissage.

Générosité : ce n'est pas qu'un sentiment. C'est la manière dont nous prenons conscience et connaissance de notre interdépendance, de la nécessité de converger, d'unir nos forces, nos désirs d'action, nos initiatives pour affronter, ensemble, les problèmes et opportunités du monde, sur les différents fronts dont nous avons parlés. C'est une autre manière de parler de solidarité et de coopération.

Responsabilité : non pas au sens moral de "répondre de", mais au sens éthique d'"avoir le souci de" et d'en tirer les conséquences. Si l'écologie est un domaine particulièrement révélateur de cette éthique de la responsabilité, dans le souci que nous pouvons manifester de la vie des générations actuelles et futures, elle nous semble applicable dans tous les domaines. Elle l'est certainement pour la paix. C'est une façon de dire que nous avons à prendre en charge la mondialité, qu'elle nous appartient, si l'on veut éviter qu'elle ne reste l'apanage des forces économiques, financières, politiques, de la mondialisation.

Métissage : question très peu évoquée actuellement, perpétuellement refoulée, et pourtant, selon nous, décisive. Métissage entre origines et nationalités, certes, mais avant tout métissage entre civilisations. Le métissage, non pas comme addition, mais comme enrichissement et confrontation critique. Nous rejoignons Edgar Morin sur ce point : nous avons à trouver et à prendre ce qu'il y a de meilleur dans chaque civilisation. Notre devenir commun, comme humanité concrète, en dépend largement.

L'émergence de la mondialité, telle que nous l'avons circonscrite, est une tendance forte, incontournable. Il peut y avoir débat sur l'intensité de son expression, car celle-ci dépend des consciences subjectives aptes à s'en emparer, mais non sur son existence, quand bien même elle serait masquée par l'omniprésence de la mondialisation économique et financière et par le développement du régime de guerre, avec son lot de destructions, de tortures, de morts.

La mondialité est une tendance. Elle s'extrait de l'ancien monde. Elle doit lutter pour s'imposer. Mais c'est une lutte orientée vers la Paix, y compris lorsqu'une situation de résistance implique de prendre les armes.

Nous prendrons deux exemples.

Celui du métissage d'abord : composition de nationalités et de civilisations différentes, produisant enrichissement et ouverture, nouvelle beauté, sans abandonner la capacité critique, celle qui nous permet de retenir et de mettre à l'épreuve ce qu'il y a de meilleur de chaque trajectoire civilisationnelle. Mais l'autre face est présente : radicalisation des nationalismes, intégrismes religieux, raidissements identitaires, racisme poussé à son comble, lorsque c'est toute une civilisation " étrangère " que l'on prétend soumettre, voire détruire. Des personnages comme Bush, Rumsfeld, mais tout aussi bien Ben Laden, respirent leur haine du métissage. La politique américaine est intégriste. La position française, qui flirte en ce moment avec un retour à sa pensée colonialiste, est intégriste (l'intégrisme de la "bonne civilisation"). L'intégrisme, qu'il soit nationalitaire ou religieux, condense un univers mourant, mais d'autant plus dangereux et radicalisé. Il considère toute forme de mélange comme un poison mortel. Le métissage exprime une toute autre réalité, tient un tout autre discours. Il n'est pas principalement " anti-intégriste " ni " anti-raciste ". Il est lui-même, dans son propre devenir. Le mélange des nationalités et des civilisations s'impose de lui-même, produit ses propres affects et perspectives, ses propres manières de vivre et de voir le monde. Il parle d'avenir. Et pourtant, intégrisme haineux et métissage généreux ne peuvent que s'opposer, car ils co-existent dans la même période historique, dans le même espace, voire traverse chacun d'entre nous. Comme ils sont incomposables, ils s'opposent dans le mouvement même où chacun s'affirme. Prenons un autre exemple : guerre et paix. La paix n'est pas le contraire de la guerre. Elle parle de tout autre chose. Le désir de paix n'a rien à voir avec la volonté de dominer par la force guerrière. Et pourtant, nous ressentons et expérimentons en permanence que l'essor de la paix suppose lutte et donc, paradoxalement, une certaine forme de guerre. L'ambivalence y prend une consistance particulière. Désirer la paix n'est pas se soumettre à la loi du plus fort et céder à l'existence ou au potentiel de guerre. Le pacifiste sait lutter. Dans l'expression du désir de paix se manifeste nécessairement une certaine forme de guerre à la guerre. Nous devons en garder à chaque instant une intense conscience pour que la guerre ne l'emporte pas et ne pourrisse pas, de l'intérieur, l'aspiration à la paix.

Peut-on dire ainsi que la lutte de classes a disparu ? Nullement. Des conflits sociaux ne cessent de se rallumer, des révoltes couvent dans les entreprises, une conflictualité, latente mais forte, est présente dans la majorité des situations de travail et des organisations. Mais lorsqu'on examine de près l'origine et les fondements de cette conflictualité, on découvre qu'elle prend source dans des puissances d'invention, des volontés de prise d'initiative dans le travail, des désirs de coopération et d'entraide, un sens de l'utilité du travail et, dans les activités de service qui sont majoritaires désormais, dans le souci de "rendre service" (à une population, à un public, à des usagers). C'est lorsque ces forces vivantes sont bloquées, niées, opprimées, voire brisées que la conflictualité apparaît et que naissent des formes variées de luttes.

Autrement dit, sur cet exemple, si guerre et paix s'opposent, ce n'est pas parce que la guerre suscite la paix ou inversement. C'est parce que les raisons profondes qui animent le désir de paix, raisons qui renvoient à l'expression de la puissance de créativité des individus dans sa mise en commun (dans le communisme au sens le plus précis du terme), rencontrent des oppositions, des blocages, des destructions telles (à commencer par les destructions d'emplois), que nous devons lutter, mais animé par ce qu'il y a de plus positif dans le fait d'exercer une activité professionnelle, d'avoir un emploi.

Pour faire image, la lutte de classes, vue dans la perspective actuelle, dans une pensée réellement alternative, n'a pas pour but ou objet premier d'éliminer ou de détruire, d'une quelconque façon, la classe capitaliste. Elle a pour objet de la pousser dans le bas chemin, de s'opposer à son opposition, de la bousculer, de la renvoyer dans le passé, de l'écarter, de lui dire : " tu ne sers à rien d'autre qu'à annihiler tout ce qui pourrait être créé et libéré, qu'à étouffer les mondes possibles ". C'est ce discours silencieux qui s'exprime dans les luttes contemporaines et parfois devient clairement audible, parle avec force, comme ce fut le cas, en France, dans le conflit mené par les chercheurs ou par les intermittents du spectacle ou par la jeunesse.

La paix ne se développe pas sans une forme de guerre, mais une guerre qui, vue par les tenants du désir de paix, devient potentiellement une lutte sans ennemi et sans haine. C'est ce qui fait sa force.

Le capitalisme est devenu dépassé et inutile, il faut s'en débarrasser. Que les tenants et bénéficiaires du capitalisme s'accrochent à leur pouvoir et à leurs oppressions, jusqu'à entretenir un régime de guerre, c'est logique. Nous devons mener une lutte sans concessions contre eux. Mais cette lutte n'est pas un objectif en soi. C'est avant tout une nécessité. C'est par rétroaction que la haine peut reprendre le dessus et les enchaînements de passions tristes et de ressentiments envahir temporairement l'espace des conflits, que l'on peut haïr tel patron ou tel gouvernement. Ce sentiment est souvent normal et justifié, mais il faut le dépasser, sauf à penser comme l'ennemi, à se rendre prisonnier des mêmes passions.

Penser la mondialité, c'est alors, sur cet exemple, tenir le cap du désir de paix, revenir aux causes premières de l'émancipation, ne pas céder sur sa propre éthique.

On s'aperçoit alors que la mondialité est exigeante.

Elle se déploie sur trois registres.

Elle naît de mouvements profonds que l'on peut qualifier d'objectifs, de matériels : les sociétés s'interpénètrent et communiquent de plus en plus.

Elle prend consistance dans la transformation des subjectivités, des manières de voir et de penser le devenir mondial qui nous est désormais commun.

Et elle doit, nécessairement, affronter les forces du passé, passer par l'épreuve de cet affrontement et se modifier à travers elle, sans perdre, ni son origine, ni son cap, ni ses valeurs éthiques.

Tel est bien le défi qu'elle représente.

 

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