Zarifian philippe

 

Le capitalisme invisible.

Je voudrais m'interroger sur un phénomène essentiel : la logique et les résultats du fonctionnement du système capitaliste mondialisé sont devenus, pour l'essentiel, invisibles et ont disparu, concrètement, du débat politique, seule restant éventuellement la rhétorique abstraite de leur dénonciation.

Je partirai de deux acquis difficilement contestables :

- le capitalisme est, sur le plan économique, un système, doté de mécanismes puissants de reproduction et de transformation. Ce système repose sur un rapport social : le rapport capital - travail. Mais on peut se demander si ce rapport ne s'est pas élargi et transformé, devenant un rapport capital - population. Au sein de ce système, il y a bien sûr des groupes sociaux, protagonistes de ce système et qui pensent et agissent dans ce sens. Mais Marx avait parfaitement raison lorsqu'il parlait de la classe capitaliste en tant "serviteur"du système, pour bien montrer qu'il ne s'agissait pas, pour un dépassement du capitalisme, de s'attaquer simplement aux "politiques" ou aux "individus" représentatifs de ce système. Il fallait aussi et surtout attaquer et dépasser le système capitaliste en tant que tel - non sans avoir reconnu son apport -, dans ses ressorts, ses fonctionnements, et, en dernière analyse, dans le rapport social qui le fonde.

- Actuellement, le cœur du capitalisme est constitué par la logique combinée du capital de placement mondialisé (appelé aussi "capital financier", ou "logique de l'actionnaire") et du capital des grandes firmes, elles aussi mondialisées, mais restant néanmoins davantage ancrées dans des territoires physiques et, surtout, fondées sur une production concrète (agricole, industrielle, servicielle). Pour faire simple, je désignerai cette logique combinée, cette transformation du système capitaliste, par le mot "Capital Mondialisé". Cette logique combinée s'exprime par une alliance entre les grandes sociétés de placement financier (fonds de retraite américains, fonds d'investissement, grandes banques) et les dirigeants des grandes firmes mondialisées. Il ne fait aucun doute que c'est le capital de placement qui, dans cette alliance, domine. Néanmoins les profits énormes encaissés et manipulés par le capital de placement n'existeraient pas durablement s'ils ne s'appuyaient pas sur les profits réalisés par les firmes dans la sphère productive.

Or, il se produit, depuis quelques années, une chose très surprenante : le cœur de ce système devient invisible et il est de moins en moins, non seulement mis en cause, mais attaqué au plan politique. L'essentiel de la vie politique et des débats s'est repolarisé sur l'action des gouvernements et de la puissance publique.

Or les Etats, en tant que tels, ne jouent plus qu'un rôle marginal dans le système économique. Ce qu'ils produisent, par leurs politiques, c'est :

- une situation légale de permissivité pour le capital mondialisé. Ce qui veut dire : faire disparaître les entraves juridiques et politiques à son plein développement,

- le maintien du rôle classique des commandes publiques, recentrées sur tout ce qui est lié au régime de guerre (non seulement l'armement sous toutes ses formes, mais aussi les grands et coûteux systèmes d'information et de surveillance).

- et une baisse constante de la fiscalité et des prélèvements sociaux qui concernent ce capital mondialisé.

Actuellement, l'essentiel des mesures politiques concernant cet aspect de l'intervention de l'Etat (soutien apporté au capital mondialisé) est acquis. Certes, les Etats des grands pays capitalistes vont toujours plus loin dans cette direction, mais, du point de vue des dirigeants du capital mondialisé, le virage (qui a été pleinement amorcé au milieu des années 80) a déjà été pris. Leurs demandes vis à vis des structures et décisions politiques ne sont pas que de l'ordre de l'accompagnement. Ce qui fait d'ailleurs qu'ils interviennent de moins en moins dans le débat politique et que les institutions chargées de les représenter sont vidées pratiquement du tout pouvoir (en France, le MEDEF est un syndicat patronal, presque aussi affaibli et délaissé que les syndicats de salariés).

L'exemple de l'Union Européenne est patent. Qu'est ce que le capital mondialisé attend des institutions européennes ? Essentiellement trois choses: qu'on élargisse encore davantage leur champs d'intervention pour la valorisation de leur capital (en particulier dans les secteurs publics), qu'on garantisse la plus grande mobilité possible de la circulation des capitaux et des marchandises et enfin, cela va de soi, qu'aucune politique les attaquant ou limitant leur action à l'échelle européenne (qui n'est, pour lui, qu'une sous région du Monde) ne puisse être prise.

Mais ce ne sont jamais que des mesures d'accompagnement.

Les stratégies du capital mondialisé se décident et jouent ailleurs que dans les instances politiques et le plus loin possible de l'opinion publique et de l'action possible des citoyens.

Il faut le dire haut et fort : jamais le capital mondialisé ne s'est mieux porté et jamais il a été aussi peu attaqué, voire contesté. Les statistiques sont elles-mêmes dépassées : les données de l'INSEE, en France, qu'ils s'agissent des comptes de la Nation ou des principaux chiffres de l'économie française, ne disent plus rien sur ce que sont réellement les bénéfices (et donc aussi le partage profit / salaires au sein de la "valeur ajoutée") du capital mondialisé, présent en France, et moins encore, bien sûr, sur ce que sont ses stratégies. C'est uniquement quand on prend les grandes firmes, une à une, que l'on voit l'envolée énorme des profits et le retard croissant pris par l'évolution de la rémunération des salariés à l'échelle réelle de ces firmes, c'est à dire l'échelle mondiale.

Mais si ce capital, sa logique, ses actions, ses stratégies, deviennent aussi invisibles et à l'abri de toute critique (autres que purement rhétoriques), c'est aussi pour une autre raison, majeure : la coïncidence entre l'écroulement, progressif, mais constant, de l'Etat - Providence, de l'Etat redistributeur de richesses et garant de l'accès aux biens communs, de ce qu'on appelle aussi : l'Etat Social, et le montage en parallèle de l'Etat sécuritaire et guerrier. L'Etat ne se désengage pas. Il modifie les formes de son engagement.

Pourquoi l'Etat - Providence s'écroule-t-il ?

Ce n'est pas simplement par un esprit pervers ou une mauvaise volonté des gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche. C'est pour des raisons structurelles qui ressortent du réaménagement, en profondeur, du capitalisme.

Je citerai trois causes :

- le développement du capital mondialisé possède sa face cachée : les énormes masses de capitaux - argent qu'il manipule viennent toujours, en dernière analyse, de la sphère productive et donc de l'exploitation du travail et de la population (avec des stratégies à l'échelle mondiale). Or l'effet des pratiques qui y correspondent sont (devraient être) évidentes : chômage de masse permanent (très largement sous-estimé par les statistiques), institutionnalisation de la précarité, détérioration permanente des conditions de travail (attestée en France par la remarquable enquête statistique sur l'évolution des conditions de travail) et qui agit sur la détérioration de la santé réelle - en particulier psychique - de la population, montée de la pauvreté, obligation de se payer soi-même ses systèmes assurantiels. Une des bases du financement de l'Etat Social, à savoir les cotisations des salariés, s'affaiblit, alors que les besoins en dépenses de ce même Etat Social ne cessent d'augmenter (financement du chômage, du système de santé, de la montée de la pauvreté, etc.). Les deux faces de la même pièce : recul des ressources en possibilité d'imposition et de taxation, et montée des dépenses dites sociales, vont ensemble. Cela explique d'ailleurs la grande difficulté, en France, à faire baisser durablement et réellement le taux d'imposition des salariés (alors que celui des entreprises a déjà nettement baissé).

- le capital mondialisé est, beaucoup moins qu'avant, tenu par des devoirs de solidarité. Non seulement sa base n'est plus principalement nationale, mais directement mondiale, ce qui permet d'instaurer un chantage permanent sur les niveaux de salaires et les taux de charges sociales différenciés entre pays, mais aussi parce que, ne l'oublions pas, la fraction dominante de ce capital est constituée par le capital de placement financier, qui se sent aucunement tenu par des devoirs de solidarité et n'est assujetti à aucune contrainte ou taxation pour financer l'Etat Social. En clair, le capital se retire de sa contribution au financement de l'Etat Providence, alors qu'il regorge d'argent disponible.

- Enfin, une troisième cause, plus difficile à saisir, doit être analysée : comme je l'ai très rapidement indiqué, le rapport capital - travail tend à devenir un rapport capital - population. Des formes subtiles d'exploitation, directe ou surtout indirecte, apparaissent, en particulier par l'intermédiaire du secteur des services (d'où l'intérêt d'ailleurs, pour le capital mondialisé, à faire des services (qu'ils soient ou non d'anciens services publics) un nouveau domaine de déploiement et d'affrontement concurrentiel des grandes firmes et des banques et assurance).

Je pourrais prendre des tas d'exemple, à commencer par l'accès à l'eau. Mais je me limiterai à l'un d'entre eux : la gestion du risque personnel. Dans une société instable, précaire, difficile, s'affiche une demande, normale, à se couvrir contre les risques potentiels. D'où un développement considérable des "produits" assurantiels, dans presque tous les domaines de la vie. Or ces "produits" se paient. Les personnes, salariées ou non, y mettent de l'argent régulièrement et de façon croissante. Or, dans la mesure même où ces "produits" sont offerts par des groupes d'assurance ou de banque, particulièrement puissants et actifs au sein du Capital Mondialisé, cela signifie une ponction permanente sur le revenu des populations (du moins celles qui peuvent payer!) qui, tout à la fois, se soustrait au pouvoir d'achat immédiat - puisque cet argent est placé à terme - rapporte du profit aux banques et assurances qui le proposent.

Ce n'est pas autre chose qu'une forme d'exploitation, mais nouvelle, subtile, qui joue sur des taux d'intérêts, des rapports de placement, et non pas sur du salaire. Malheureusement, on ne dispose pas de statistiques pour mesurer ce phénomène, mais on sait qu'il devient d'une ampleur considérable.

- On entre alors dans un véritable cercle vicieux : plus l'Etat - Social s'affaiblit, plus les personnes sont conduites à rechercher des services assurantielles privés de substitution, plus leur exploitation réelle (mais difficilement visible) augmente, et plus… les causes de dégradation de l'Etat - Social, en particulier de son financement augmente.

Je me suis limité là à un seul exemple. J'aurais pu en prendre des tas d'autres.

L'effet politique de cette dégradation de l'Etat - Social est une mise en accusation croissante, par les citoyens, des politiques gouvernementales, qui empilent réformes sur réformes pour réduire les montants redistributifs, les mesures de protection sociale et les zones d'intervention de l'Etat. Cette mise en accusation de l'Etat est légitime. D'autant plus que ce sont des gouvernants et des partis politiques précis qui mettent en œuvre ces politiques. Les citoyens sont tout à fait justifiés et légitimes à résister à cet écroulement progressif, mais constant, de l'Etat Social et de ses acquis. Et à critiquer les gouvernements en question. Mais cela accentue l'invisibilité du responsable premier de cette situation : le Capital Mondialisé.

Pour dire les choses de manière simple : plus on s'en prend à l'Etat, moins on s'en prend aux dirigeants des grandes firmes et aux détenteurs du capital de placement. On peut même remarquer, en France, une évolution intéressante : ATTAC, association qui s'était construite autour de la taxation des opérations du capital de placement, et donc, même si c'était limité et contestable comme mesure, s'attaquait bel et bien au cœur du système capitaliste, a complètement dilué son message et ses engagements. Abordant tout et n'importe quoi, on ne voit plus très bien ce qui le différencie d'un mouvement politique ordinaire.

Conclusion:

Cette mise en invisibilité du Capital Mondialisé, de sa logique et de ses transformations, produit un effet idéologique dévastateur : le système capitaliste n'est plus contesté en tant que tel, ni même tempéré par des mesures régulatrices, du moins dans les principaux pays développés (il en est tout autrement en Amérique Latine ou au Moyen Orient). Et par voie de conséquence, l'alternative pour le dépasser n'est plus pensée. Au mieux, on ne s'attaque qu'aux effets (en prônant, par exemple, le rétablissement de l'Etat Social, la défense des services publics, etc.). Les campagnes politiques mettent les politiques gouvernementales en première ligne et oublient les principaux acteurs du capitalisme et les enjeux au sein des rapports sociaux (rapport capital - travail par exemple, et, de plus en plus, capital - population). Je dirais, de manière un peu provocatrice, que le haut patronat peut vivre ces campagnes politique à l'aise. Il n'est pas directement visé. Presque aucune force politique ne l'attaque. Même les effets de dénonciation rhétorique se sont raréfiés. Il semble que le capitalisme n'existe plus. Par ailleurs, ses centres de décision sont déjà, en large partie, "expatriés" (non situés dans le pays où une campagne électorale se mène).

Philippe Zarifian le 24 septembre 2006

 

 

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