Le désir d'éternité

(à partir de : Philippe Zarifian, Temps et modernité, éditions L'Harmattan, janvier 2001)

Peut-on complètement préhender la durée, sans faire référence à l'éternité, c'est-à-dire à ce qui échappe complètement au temps ?

Par éternité, selon une acception spinoziste, il ne faut entendre aucunement l'immortalité ou quoi que ce soit qui ressemble à la vision d'un temps infini. Par éternité, il faut entendre ce qui n'entretient aucun rapport avec le temps. Chez Spinoza, l'éternité exprime le lien nécessaire entre l'essence et l'existence, alors que la durée, en revanche, marquée qu'elle est par les processus de destruction (ce qui fait qu'une durée possède une fin), consomme le lien, mais aussi le divorce entre l'essence et l'existence.

Une chose qui dure est une chose qui sera un jour détruite. Une chose éternelle est une chose considérée dans sa pure puissance, dans sa pure cause efficiente, hors de portée de la destruction, hors de portée du temps, sans passé, présent, ni futur.

Nous ne suivrons certainement pas Spinoza pour considérer qu'une telle éternité possède une réalité objective. Par contre, nous pouvons la prendre comme un certain regard, une certaine façon de considérer les choses. Et comme un désir.

Intuitivement parlant, il est peu contestable que se manifeste en nous un désir d'éternité. Nous désirons continuer d'exister au-delà de notre mort, comme si notre existence singulière pouvait rejoindre une essence éternelle. Nous désirons avoir marqué le cours des choses humaines, d'une quelconque façon qui puisse échapper au temps ou, pour le moins, à notre propre durée : par des œuvres, par des enfants, par la participation à une construction sociale ou, plus modestement, par le concours que nous aurons apporté à une action socialement utile.

Nous pouvons l'interpréter comme la simple manifestation d'une crainte de la mort. Mais, de manière toujours intuitive, une telle explication n'est guère convaincante. C'est bien loin de la pensée de la mort, dès la plus tendre enfance, que ce désir d'éternité se manifeste, et il n'est en rien entaché de négativité, bien au contraire. Si ce désir se fixe dans des produits, dans des œuvres au sens large de ce terme, c'est malgré tout notre puissance qu'il engage. C'est une manière de fixer dans un effet la puissance éternelle qui l'a produit et que nous sommes.

Whitehead appréhende cette question de la manière suivante : l'actualisation de notre puissance dans nos actes concrets, dans ce que nous faisons et laissons, dans ce qui nous survivra après notre mort, acquiert l'objectivité d'une œuvre tout en perdant son immédiateté subjective. Elle perd la causalité finale, le dessein, le but visé par le sujet humain, qui est son motif principal d'inquiétude et qui introduit à un perpétuel dépérir. Mais elle acquiert en contrepartie une causalité efficiente par laquelle elle devient le fondement de l'obligation qui caractérise la créativité .

Si nous suivons cet auteur, nous pouvons dire que l'œuvre témoigne de la résurgence " éternelle", hors du temps, de la causalité efficiente, véritable productrice des effets, derrière l'inscription inquiète de nos desseins. C'est de cette manière qu'elle nous échappe et nous survit.

Ce regard d'éternité sur les produits ou effets de notre passage dans la vie semble bien une manière de prendre distance d'avec nous-mêmes, ou plus exactement, d'avec notre engagement, par ailleurs irréductible, dans la durée. Ce regard d'éternité n'est-il pas la distinction de ce que nous apportons à la communauté humaine, d'une manière qui nous survive, qui échappe même au temps ? Ce qui, de nous, de notre individualité, peut se séparer de nous et se fixer dans cette communauté. C'est le sens du social, en tant sens de notre humanité constitutive, dans la signification la plus complète du terme. C'est la transformation de la plus forte singularité dans la plus forte socialité.

On en a certes un condensé dans l'œuvre d'art ou dans toute œuvre de pensée qui aspire à cette éternité. Mais n'est-il pas beaucoup plus diffus qu'on ne le pense ? Et beaucoup plus actif au sein de l'ensemble des pratiques sociales ? On pourrait présenter le problème de manière moins noble et se dire que ce désir vient de notre rapport toujours difficile à la durée. La durée nous mobilise, mais elle le fait dans la mesure même où nous pensons lui échapper. Et il est possible, mais il s'agit là d'une pure conjecture, que chaque fois que se produit un affaiblissement social du désir d'éternité, s'affaiblit aussi notre capacité à affronter la durée de manière active et inventive. Quant à savoir si le désir d'éternité renvoie à des causes plus profondes, autant dire que nous n'en savons rien…

Nous resterons sociologue : l'éternité, c'est la diffusion de l'être social en nous, posée dans l'absolu, c'est-à-dire portée au-delà de nous-mêmes. C'est la conscience du social humain exprimée comme telle, le retour de ce qui nous détermine dans ce que nous engendrons. La véritable anomie, ce pourrait être la perte de cette conscience. Lorsque l'écrivain s'arrête d'écrire, le social est en péril !

Nous pourrions ajouter une conjecture supplémentaire : ce désir d'éternité, tel que nous le ressentons secrètement aujourd'hui, est peut-être le produit de sociétés modernes hautement différenciées, dans lesquelles l'individu se pense lui-même distinct du tout social. Cette affirmation forte de l'individualité possède alors un corollaire : le sentiment de solitude. Le désir d'éternité serait alors comme un remède à la solitude, une manière de nous repositionner dans la société, sans perdre pour autant l'originalité et la singularité de notre apport individuel.

Mais comme ces mêmes sociétés, à un degré élevé de différenciation, sont aussi celles dans lesquelles la référence aux religions a le plus reculé, et comme la notion d'éternité reste très connotée religieusement, il devient difficile d'en parler. Le désir d'éternité ne peut être formulé, et moins encore débattu ou rationalisé, sans tomber dans l'opprobre ou le ridicule. Lorsque le culte de la contingence et de l'instant s'impose et redouble les effets de ce refoulement, nous pouvons craindre effectivement pour notre capacité d'invention et de créativité. Car ce qu'engendre de la façon la plus nette ce culte, c'est la répétition et le conformisme.

Le désir d'éternité est en fait un stimulant à la créativité, un provocateur de liberté, un chasseur de peurs. Il n'a rien à voir avec la croyance religieuse en l'éternité dans un autre monde. Il nous installe comme auteur audacieux de notre propre univers. C'est un désir d'enfant qui nous soutient.

Paris, le 14 mai 2002

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