Philippe Zarifian

La souffrance au travail et l'ordre moral prôné par les humanologues.

Nietzsche n'a cessé, dans nombre de ses ouvrages, de lutter avec force contre la morale chrétienne et ses effets. L'un de ses derniers écrits, daté de 1888, "L'Antichrist" (parfois faussement traduit par "L'Antéchrist"), résume d'une manière parfaitement limpide son analyse. Il a été l'auteur, on le sait, de la célèbre formule : "Dieu est mort". Par là, il ne voulait pas dire que les religions s'inspirant du même Livre et s'autorisant du même Dieu (religions chrétiennes, musulmanes et juives) avaient disparu ou cessé d'être influentes, mais que cette influence était sur le déclin. Pour Nietzsche il s'agissait de hâter ce déclin, mais surtout de critiquer à la racine de ce qui avait fait, pendant une aussi longue période, la puissance de ces églises. A ma connaissance, on ne connaît pas de critique plus forte, plus précise, plus intelligente des mécanismes mis en œuvre par les églises, et en particulier par les églises chrétiennes, et du rôle joué par les pasteurs et les prêtres. Mais on peut se poser la question : la critique initiée par Nietzsche est-elle devenue "hors d'époque" ? Sommes-nous dans des conditions telles que des morales d'inspiration chrétienne ne continuent pas d'agir et sous une manière institutionnellement organisée ?

A l'évidence, non : le moralisme d'inspiration chrétienne, qu'il se réclame ou non de la foi en Dieu, est encore bien vivant. Je n'entends pas ici aborder ce vaste problème, mais me limiter à un seul domaine : la manière dont un ordre moral, d'inspiration chrétienne, est prôné par ce que j'appelle les "humanologues", c'est-à-dire ceux qui ont fait profession, au nom de la science, au nom des sciences humaines et sociales, d'analyser les "comportements humains", comme chose en soi et d'en faire une question d'ordre moral. Ceux qui dénoncent la souffrance de ceux " d'en bas " et leurs tortionnaires.

1. Le haut et le bas.

Les sociétés humaines sont, cela va de soi, comme il en a toujours été au sein d'un ordre moral et social à la fois, hiérarchisées verticalement : il y a ceux d'en haut et ceux d'en bas. Cette division entre le haut et le bas relève de la vision morale du monde : on souffre toujours en fonction d'une puissance qui vous dépasse et vous oblige à courber l'échine. Ceux dont il faut se préoccuper, les plus nombreux, sont ceux d'en bas. Ils sont souffrants, malades, faibles. Ils sont écrasés, dominés, opprimés, exploités. Ils sont méprisés. C'est ce qui les rend dignes d'intérêt. De même que, comme le disait saint Paul, ce vrai fondateur de l'église chrétienne, Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde, ce qui est insensé devant le monde, ce qui est ignoble et méprisé, les humanologues tournent leurs regards et toute leur attention vers ceux d'en bas.

Ils les observent, les écoutent, les analysent, les photographient, les enregistrent. Tantôt, ils prennent des gros plans, ils voient une masse, un peuple, une classe sociale, étudient leur écrasement collectif, leur ploiement sous les charges, leurs passions collectives. Tantôt ils font des zooms, isolent un être, le suivent à la trace, réalisent une introspection, imaginent ses pensées, ses sentiments, son inconscient personnel. Ceux d'en bas sont observés avec des multiples outils, relevant de disciplines scientifiques différentes : la psychologie, la sociologie, la psychodynamique du travail, la psychanalyse, l'anthropologie et d'autres disciplines encore. Ces outils et méthodes, tantôt en restent à des comportements visibles de manière externe, qu'il est possible d'observer directement, tantôt tentent, en partie par des entretiens, analyses de discours, traitement analytique de séquences de propos, de saisir plus en profondeur ce que ces gens pensent et comment ils pensent, pensées rationnelles et affects, conscientes et inconscientes.

Ce qui ressort de ces observations, c'est une immense souffrance, des cris, des silences, des peurs, des phrases inachevées, une pensée oppressée, des colères, un état dépressif. Cette humanité souffrante, celle du bas, ne peut même pas se réclamer d'un péché originel, d'une culpabilité personnelle. Elle ne peut même plus s'en remettre aux prêtres, se confesser ou attendre une rédemption. Elle n'est coupable de rien. Elle n'a aucune prise sur sa condition. Par contre, elle est censée exprimer un profond ressentiment vis-à-vis de ce qui la fait souffrir et surtout vis-à-vis d'elle-même, dans la mesure où elle vit en acceptant la souffrance.

S'il n'existe pas de péché originel et donc de sentiment premier de culpabilité, par contre, elle se sent coupable de sa propre impuissance, et donc, d'une certaine façon, complice de sa souffrance. Et chacun peut se retourner contre son voisin comme complice, soit de la souffrance comme condition générale - personne n'est coupable, mais chacun y participe -, soit comme témoin passif de sa propre souffrance. Ce ressentiment est toujours en possibilité de devenir violence et de nourrir les passions les plus communes (telle que la jalousie).

Les humanologues, donc, observent, enregistrent, photographient sous tous les angles possibles, accumulent, s'échangent ces données, mais leur plus puissant moyen d'observation ne réside pas dans les outils et méthodes utilisés. Ils résident dans leurs problématiques et hypothèses. L'hypothèse centrale est qu'il existe une immense Injustice dans la souffrance qui est infligée à ceux d'en bas, alors qu'ils sont innocents. C'est une hypothèse morale. Dieu et le Diable étant morts, on ne peut plus raisonnablement, scientifiquement, se référer au Bien et au Mal. Néanmoins, il faut qu'ils existent : c'est une nécessité logique. Le rôle spécifique des humanologues est de découvrir ou fonder ces instances du Mal et du Bien qui permettent jugement et évaluation critique.

2. Les deux églises.

Plusieurs églises existent à ce propos. Je me limiterai à deux d'entre elles.

La première église voit le Mal dans des systèmes, des mécanismes globaux, des machines, dont aucun humain n'est directement responsable, mais auxquels sont asservis fonctionnellement les puissants, parmi ceux d'en haut qui ont pour fonction de faire tourner ces systèmes. C'est tout à la fois la capacité d'autoreproduction de ces systèmes, leur pouvoir d'abstraction généralisant, leur bouclage systémique, leur insensibilité de pure machine, qui sont à l'origine des processus de domination et d'oppression qui provoquent la souffrance humaine des gens d'en bas.

Dans cette première église, c'est le caractère froid et inhumain des machineries qui incarne le Mal et fait souffrir des êtres (malheureusement) humains. Pour faire image : la froideur du métal écrase la chaleur des cœurs. Max Weber l'avait déjà dit. Les humanologues apportent quelque chose de spécifique : le décryptage logique et lucide du fonctionnement de ces systèmes (système capitaliste, bureaucratique, système de l'inconscient, système patriarcal, etc.). Ils apportent aussi leur dénonciation : on ne peut pas rester insensible à la souffrance et se maintenir dans une pure position de neutralité axiologique. Mais cette église génère le désespoir et risque d'intensifier la souffrance. Elle ne dit pas en effet comment s'affranchir de ces systèmes. Non seulement, ce n'est pas son rôle - les humanologues ne sont que des scientifiques, intervenant du moins possible dans le réel observé et étudié -, mais toute dénonciation d'un système qui n'indique pas comment s'en libérer conduit à le faire apparaître encore plus puissant.

Cette église, bien présente dans l'univers des sociologues et économistes "de gauche", insidieusement, implicitement, introduit une idéologie du destin. Elle renvoie les observés à leur triste condition, qui prend l'allure d'un destin, déjà tracé, certes hautement et moralement critiquable, mais implacable. Comme toute idéologie, elle se conclut sur le "c'est comme ça", sur le mode de l'évidence. La virulence de la dénonciation morale sera à l'hauteur de son impuissance. Si le Mal est nommé, voire même : si on en décrit le fonctionnement systémique, il n'y a rien à dire du Bien.

D'une part, les gens d'en bas n'étant les fauteurs d'aucun péché, ils n'ont rien à expier, rien à attendre d'une inutile rédemption, aucune récompense à espérer d'un comportement exemplaire. Le paradis peut certes être imaginé intellectuellement - tous ceux qui souffrent peuvent tenter d'imaginer un état de non souffrance et les humanologues, grâce à leur culture, peuvent les y aider - sous forme d'une nouvelle condition humaine, utopique, post-systémique, mais rien, dans la réalité d'aujourd'hui ne permet d'en parler. Il n'y a rien de concret à quoi se raccrocher. Le paradis ne peut être alors, dans les propos de cette première catégorie d' humanologues, que le contenu inversé de ce qui existe. A la domination, on opposera un idéal abstrait de non domination par exemple.

D'autre part, ce Bien purement imaginé (et imaginaire) ne montre aucune route, aucun effort, aucun comportement qui permettrait de s'en rapprocher. On ne peut même pas commencer à le pratiquer, puisqu'il faudrait que le Mal soit annulé, ou, proprement parlant, renversé, pour que la pratique du Bien puisse commencer d'apparaître. Les humains d'en bas sont sans perspective d'action concrète. Comme tout souffrant, comme tout malade, ils peuvent se révolter, mais il s'agit d'une révolte qui ne rencontre rien en face d'elle, sans effets tangibles. Ce sont des mouvements et des révoltes qui se battent contre le vide. L'après révolte en est d'autant plus insupportable. Et la probabilité la plus forte est que les pratiques du ressentiment ne se déploient sans retenue, contre ceux-là seuls qu'on peut atteindre : les autres membres du monde d'en bas (dans la multiplicité de leurs inégalités concrètes : car, dans le monde des égaux, personne n'est totalement égal à son prochain).

Certes, il sera toujours possible de dénoncer les complices, ceux d'en haut qui concourent fonctionnellement à l'efficacité et à la pérennité des systèmes (les patrons, les managers et autres), mais on sait que ce ne sont que des complices précisément. Ils ne représentent pas le Mal. Ils en sont simplement les agents. Aussitôt éliminés, pour autant qu'on y parvienne, ils seraient remplacés : de nouveaux fonctionnaires des grandes machineries apparaîtraient. Si l'on prend la machinerie capitaliste (ou patriarcale), peu importe ceux qui en profitent le plus à un moment donné. Il s'en trouvera toujours d'autres pour les remplacer. Le capitalisme est un système hautement ségrégationniste, y compris vis-à-vis de ses plus fidèles serviteurs !

Que font alors les humanologues ? A la différence des pasteurs et des prêtres, ils ne peuvent que dénoncer. Ils ne sont porteurs d'aucune promesse, d'aucun paradis. Plus maintenant. Voire, concrètement, non sans l'affichage d'un certain cynisme, ils enfoncent les gens d'en bas dans leur malheur. Ils sont involontairement plus cyniques que les puissants (les grands capitalistes par exemple) eux-mêmes. Paradoxe ineffable !!! L'ordre moral pourrait imaginairement exister, mais c'est un ordre immoral qui s'impose concrètement. Il peut être connu, mais on ne voit pas comment y échapper, vue sa puissance systémique.

On trouvera, ici, tous les dénonciateurs de la "domination", comme chose en soi ou pure imposition systémique.

La seconde église est plus subtile. Elle a compris, plus en profondeur, le fonctionnement du christianisme et donc s'en rapproche davantage. L'hypothèse majeure se modifie.

Il existe deux courants dans cette seconde église.

1) Le premier courant reste largement sur le registre de la dénonciation. Les gens d'en bas souffrent, mais ils sont en partie responsables de leurs souffrances. Ces humanologues affirment qu'il n'existe pas de grande machine : toute réalité n'est que relations. Et donc, toute réalité sociale et humaine (humaine avant d'être sociale) doit être pensée sous le registre des relations interindividuelles, des interactions. Les machines ne sont que des médiations contrôlables, aussi bien dans le sens du Bien que dans celui du Mal. La conscience réfléchie de ces médiations techniques et méthodologiques permettra de les domestiquer. Dès lors que le constat premier n'est pas contesté, celui de la souffrance à la fois "de masse" et individuelle de ceux d'en bas, lequel reste la base de la recherche d'un ordre moral, comment introduire, sinon la causalité, du moins la responsabilité de cette souffrance ? Où se situe le Mal ?

Ici, l'approche chrétienne se réaffirme avec force, même si, en parallèle, "Dieu est mort". Il faut donc activer une morale chrétienne agnostique, proche de Kant. Le propos est assez simple : les gens d'en bas sont en partie responsables de leurs souffrances, au sens où leurs actions sont avant tout des interactions avec un autrui, et que la conception subjective qui prévaut de cette interaction influe sur son contenu.

Pour dire les choses autrement : toute personne qui entre, pour des raisons professionnelles ou privées, dans une interaction avec une autre, peut tout autant exprimer des affects dérivés de l'amour que des affects relevant de la haine. Cela dépendra des situations. Mais si les choses se passent mal, c'est l'affect de haine, sous ses multiples déclinaisons (la défiance, la jalousie, etc.), qui sera sollicité et il est en général premier : on haït avant de pouvoir aimer, on souffre avant que d'exprimer de la joie. Il existe bien un péché originel ou, plutôt, une cause originelle au Mal.

Cette expression de l'affect de haine, dans les relations interindividuelles, qui, par définition, sont très "chargées" affectivement, s'exprime de la manière suivante : si l'autre humain vous aura, par ses propos ou ses actes, blessé, humilié, rabaissé, vous serez saisi d'un ressentiment maladif, que vous ne pourrez pas, sauf héroïsme, contrôler, qui vous envahira à la manière d'une maladie et venant la renforcer.

renons un exemple ordinaire : un collègue de travail, qui vous est hiérarchiquement égal, vous prend à partie, parce que vous auriez influencé votre hiérarchique commun, pour bénéficier d'un avancement. Ce collège réagit. Il vous accuse. Il prend ce fait comme quelque chose qui le blesse en profondeur et dont il lui faut tirer vengeance (puisque le mal est fait). Ce fait le blesse. Déjà souffrant du fait de sa condition de base, sa souffrance se trouve subitement augmentée, devenant presque intolérable, dans la double mesure où :

- c'est un égal, un collègue, qui est à l'origine de ce surcroît de souffrance,

- la mémoire de ce qui lui est arrivé va agir sans cesse, comme une mauvaise digestion qui ne finit pas. La réaction, portée par le ressentiment, va tout emporter.

La souffrance engendre la souffrance et tout le monde devient responsable de tout (quelle que soit la responsabilité première). L'homme du ressentiment ne souhaite pas aimer. Toutes les relations interhumaines (plus que sociales) sont suspectes. Bientôt, il va se rapprocher psychologiquement des pasteurs et des prêtres. L'homme d'en bas, l'homme du ressentiment devient, malgré lui, du fait du mécanisme de la souffrance humaine, un homme du bénéfice, du doute et du profit. Tout acte qui semble amical à son propos devient douteux. Il raisonne désormais par bénéfice ou perte. Il ne jugera plus qu'en fonction de l'utilité qui se rapporte à lui. Il va basculer dans une nouvelle morale, qui sera celle de l'utilité : bénéfice ou perte, voici le calcul qui devient inhérent à toute interaction et peut conduire aux pires atrocités. Le ressentiment n'engendre donc pas simplement un désir de vengeance. Il va beaucoup plus loin. Il engendre une nouvelle conduite sociale, basée sur le fait que tout comportement humain est fondé sur l'"intéressement" et que la lucidité invite à voir la méchanceté qui se cache derrière tout acte, même s'il semble désintéressé. Qui plus est, se prenant en charge moralement elle-même, la créature du ressentiment va penser et affirmer que tous les autres sont mauvais, pour pouvoir se sentir elle-même bonne (se "réaliser", comme on dit, de manière imaginaire, à défaut de réelle). "Tu es mauvais, donc je suis bon, même si je souffre" : telle est la nouvelle formule.

Dès lors, les gens d'en bas, touchés par ce ressentiment, vont s'individualiser, se séparer. Tout voisin deviendra douteux. Les gens d'en haut, même si l'on se doute de leur responsabilité première, sont associés aux différents entre égaux et c'est là que les choses doivent se régler. Envie, jalousie, haine, croche-pied, soupçon de favoritisme, exploitation de différences culturelles, etc, tout devient occasion de tensions et d'actions mauvaises. L'ordre moral des gens d'en bas, lorsqu'il prend ainsi naissance, embrasse (embrase) tout : celui qui croit subir, être victime, a avant tout besoin de croire que l'autre lui en veut, est intrinsèquement mauvais.

C'est ainsi qu'au sein d'un univers d'en bas, dont on imagine qu'il est devenu foncièrement athée, se produisent et se reproduisent tous les signes du péché. Tout acte ressenti comme agressif devient signe du mal, et justifie en réponse, non pas l'amour, mais le ressentiment. Le mal engendre le mal, tout en ayant l'impression d'œuvrer pour le bien, de réparer un tort. C'est ce que les humanologues pourront seuls décrypter (ils possèdent le savoir analytique). Il est possible qu'en termes de causalité, le Mal continue de venir d'un système qui agit en arrière fond des comportements.

Mais la responsabilité immédiate est imputable à des acteurs humains. Quelle que soit ses causes objectives, la souffrance ne vient, ni de systèmes, ni de l'action de ceux d'en haut, qui ne font que l'attiser. Dans le travail salarié, par exemple, elle vient du comportement du " management ". Elle vient en même temps du cours même des interactions entre humains ou, ce qui revient au même, du rapport premier à la "vie". L'ordre moral, rabattu sur le ressentiment, veut des fautifs, des responsables. La question de la responsabilité morale devient omniprésente dans la multiplicité des jugements locaux. L'imputation des torts, la distribution des responsabilités, l'accusation perpétuelle : tout cela prend la place, avec "légitimité", de l'agressivité naturelle.

Que disent alors les humanologues ? Ils se font nouveaux prêtres et nouveaux pasteurs, bien que dans une ambiance qui se veut laïque. D'une part, ils vont dénoncer, avec une ferveur souvent égale à un inquisiteur : voici, au sein de la masse et/ou au sein de la hiérarchie immédiate, les pécheurs, ceux qui sont dominés par le Mal et le font rebondir, le diffuse. Nous les avons démasqués. Les patrons, s'ils apparaissent, ne sont plus les fonctionnaires d'un système, mais des individus concrets et pervers. Certes, reconnaissons le, ils sont partagés, ils ne sont pas sans certaines qualités. Mais c'est malgré tout le Mal qui les domine. La preuve ? Ils s'opposent aux règles du Bien. Même si ces règles ne sont adossées qu'à un ordre civil, terrestre, mondain, purement humain, il faut d'autant plus les respecter : ordre moral, ordre social et ordre humain se confondent alors.

Cette fusion entre ordre social, ordre moral et ordre humain (lequel est l'ordre premier, pour tout humanologue qui se respecte) est essentielle : si chaque être cherche à savoir ce qu'il en est de la morale à respecter, et dès lors que celle-ci n'est plus consignée dans un livre religieux, c'est à l'ordre social incarné dans les relations entre humains qu'il faut s'en prendre. La thématique préférée de ces humanologues est celle du "sens" ou de la réalisation impossible de l'"épanouissement personnel" : il existe un potentiel de "sens (d'où vient-il ? Que signifie-t-il ? Peu importe : il remplace subjectivement le Bien) et un arrière fond de dignité. Le Mal consiste à bafouer ce "sens", à l'écraser et à récuser le "droit à la dignité" dont chaque être humain a...droit en tant qu'être humain (ce qui, comme le bon Kant le disait, distingue l'être humain de l'animal, son "sens" moral).

D'autre part, ils légitiment ou revendiquent un nouvel ordre concret qui, bien qu'ayant, en dernière analyse, ses fondement dans des systèmes ou des mécanismes globaux, abstraits, se doit d'autant plus d'être affirmé et imposé par l'exercice moralement bon d'un pouvoir. C'est pourquoi les tenants de cet ordre moral, qui prennent place dans les humanologues, non sans rechercher des alliés parmi les gens d'en bas (qui ont à se faire pardonner leurs fautes), et non sans contacts privilégiés parmi les gens d'en haut (qui sont invités à agir), deviennent des virtuoses de la manipulation de tous les outils et modes d'exercice concret du pouvoir.

Concrètement : ils se rapprochent beaucoup du modèle du pasteur ou du prêtre. Mise à part la référence à Dieu et à l'au-delà, ils utilisent les mêmes techniques (celles de la confession, des aveux, de la dénonciation morale, etc.), la même sentence (l'exclusion symbolique de la société) : le Mal ne devrait pas exister, mais il est omni- présent. Nous, qui savons, nous les sachants, les tenants des " sciences humaines et sociales " le dénonçons et en appelons au Bien moral, à trouver, malgré une souffrance ontologique, originelle, impossible à dépasser comme l'est le péché originel, les impératifs néo-chrétiens que Kant a avancés. Un Bien, qui viendrait toujours après le Mal, et prendrait source dans une morale universelle.

2) Il existe un second courant dans cette église, moins rigoureux dans sa logique théorique et néanmoins très utilisé. Dans celui-ci, on fait l'impasse sur les affects qui concernent les gens d'en bas : on fait l'hypothèse qu'ils sont par nature ou par position vertueux (hypothèse totalement irréaliste et néanmoins opérée : les gens d'en bas sont bons, cela ne se discute pas!!!).

Ce sont les gens d'en-haut qui, du fait de leur position de pouvoir, au-delà du système qu'éventuellement ils incarnent (mais la nature de ce système, le capitalisme par exemple, n'apparaît plus, sinon dans des formules stéréotypées et subjectivisées), sont individuellement mauvais, du côté du mal. L'humanologue va donc dénoncer avec force le "comportement" mauvais et pervers de ces gens d'en-haut, dire à quel point le gens d'en bas en souffrent, mais sans rien expliquer et sans solution, sauf une éventuelle législation répressive vis-à-vis des gens d'en-haut, l'affirmation de "droits" ou une très hypothétique libération du potentiel du "bon" dont les gens d'en bas sont spontanément porteurs. Toute la subtilité de l'analyse consistera à montrer le caractère bon et spontanément émancipateur, toujours selon le modèle de la "réalisation de soi" et de l'"épanouissement" ou du "développement", des gens d'en bas, malgré l'oppression qu'ils subissent, pour indiquer l'existence d'un potentiel, mais dont, socialement, on ne sait que faire. Par exemple, c'est sur cette base que l'on va dénoncer le stress ou l'oppression que fait peser, en tant qu'individus, la hiérarchie.

3. L'univers d'existence des humanologues.

On l'a vu, l'univers est découpé verticalement entre le haut et le bas. Mais où se situent concrètement, on pourrait dire : physiquement, autant que symboliquement, les humanologues ?

A un niveau intermédiaire bien entendu. Il me semble - mais c'est une simple conjecture - qu'on pourrait se représenter les choses de la manière suivante. Pensons, comme cela se doit, que les gens d'en bas, gisent, serrés, au fond d'un gouffre, d'où nous parviennent les images et gémissements. Imaginons, ce qui n'est guère difficile, que ceux d'en haut, les dominateurs, sont fixés sur quelque nuage, contemplant la scène avec cynisme et détachement. Les humanologues, on en conviendra, sont socialement en situation intermédiaire, avec l'honorabilité que leur référence à la science justifie. J'imagine - mais je reconnais qu'il s'agit d'une pure imagination visuelle - que les humanologues, toutes disciplines confondues, se distribuent le long d'une passerelle artificielle (en bois ou en métal), assez étroite, difficile d'accès (il faut se battre pour y accéder) qui, accrochée à une montagne, fait le tour du précipice d'où s'élève la clameur de ceux d'en bas, et qui, au bout d'une certaine distance, fait retour sur elle-même, de sorte que se croisent des humanologues dans les deux sens sur la passerelle (ceux qui ont vu, ceux qui aspirent à voir).

Depuis cette passerelle, avec les puissants moyens d'observation modernes dont j'ai parlé, les humanologues, voient, entendent, enregistrent, filment des portions choisies du fond du précipice. Il arrive, me dira-t-on, qu'ils conversent directement avec des "subjectivités" situées en bas (qu'est-ce qu'une "subjectivité" ? En tous cas, elle s'exprime). Oui, en effet. Il existe des techniques, éprouvées de longue date, mais sécurisées depuis, qui permettent, en effet, de réaliser une plongée vers le bas, sans risque, car l'humanologue est sanglé, solidement harnaché au bout d'un solide filin, autorisé à descendre et de telle façon qu'on pourra, à tout moment, le remonter. Son souci principal sera de ne pas se faire agripper par des gens d'en bas, qui se prendraient de sympathie ou de bouées de sauvetage pour sa présence. Ces humanologues déclarent, avec force, que la scientificité de leur démarche impose de ne pas s'engager dans l'action. Une recherche-action, par exemple, est une aberration. Ils restent des êtres de discours. Ces discours pourront être d'autant plus virulents dans la dénonciation, qu'ils ne sont associés à aucune action. L'humanologue se protège.

Mais où se déploie ce milieu des humanologues ? C'est là la chose intéressante. Les prêtres et les pasteurs avaient leurs paroisses, leur église, hiérarchiquement construite, leurs lieux de dévotion, leurs rassemblements, leurs instances d'appréciation. Leur dévouement, associé à leur piété, à leur conformisme sacerdotal, à leur sens du sacrifice, pouvait leur permettre de monter dans la hiérarchie. Mais il aurait été faux de dire que là résidait leur motivation principale. Sauf dans les périodes historiques, pendant lesquelles aristocratie et clergé se sont fortement côtoyés, on n'entrait pas dans les "ordres" pour faire carrière. Il fallait, bel et bien, un certain sens de la dévotion et du dévouement. On retrouve nombre de ces traits dans les humanologues d'aujourd'hui. Mais il me semble utile de faire une différence entre les deux églises dont j'ai parlé.

La première église, celle qui s'attache à mettre en lumière les contraintes et dominations systémiques, ne ressent nul besoin d'être proche, physiquement ou symboliquement, des gens d'en bas. Ce n'est aucunement son souci. Elle peut donc sans aucun problème, ni aucune honte morale, se situer dans l'univers des gens d'en haut, au niveau de distinction que ses diplômes, ses références, ses appuis, lui permettent d'atteindre, tout en étant intraitables dans la critique et la dénonciation.

C'est pour la seconde église que les choses se compliquent.

D'une part, s'engager dans l'édiction d'un ordre moral ne peut être sans conséquences : on doit en partager les règles normatives. La hiérarchie de position et de rémunération y est autorisée, bien entendu, mais selon certaines limites. Il y a des bornes à ne pas dépasser.

D'autre part, le facteur de dévouement, quelle que soit la force de la scientificité évoquée, ne peut être totalement absent. Le contact physique avec ceux d'en bas l'interdit, moins sur une base morale sociale que de morale personnelle (plus protestante que catholique). Mais ce qui me semble le plus important est de bien marquer le positionnement spatial des humanologues, et en particulier au sein de la seconde église (la plus risquée). Si je reprends l'image de la passerelle, elle se situe au bord du gouffre. Et c'est là que les choses intéressantes se passent. Il existe deux risques, que l'on peut ressentir à un état quasi-physique :

- le premier, il est banal de le dire, est de se rapprocher du plus possible des gens d'en bas, de se pencher au bord du précipice, pour mieux les écouter et les comprendre. Mais il faut surtout éviter de basculer, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Un nombre notable d'humanologues, en particulier parmi les plus généreux, risqueraient d'en devenir malades. Il convient de garder une " certaine distance ".

- le second, il ne faut pas l'oublier, consiste à se tenir loin du gouffre, au plus près de la paroi. Certes, il risque nettement moins, mais voit et entend aussi beaucoup moins de choses. S'il est jeune, il lui faudra justifier de cette position (que l'on peut admettre pour un aîné, qui a déjà beaucoup risqué et qui prend ses distance vis-à-vis du " terrain "). Ces risques, il faut le souligner, ne sont pas inhérents à la nature du "métier". Ils tiennent à la posture qui se trouve socialement (et moralement) définie.

Conclusion.

Je voudrais terminer en précisant ce que j'entends par humanologues. Comme je l'ai indiqué, j'entends par "humanologues", ceux qui font profession, au nom de la science, au nom des sciences humaines et sociales, d'analyser les "comportements humains", comme chose en soi et d'en faire une question d'ordre moral. Cela ne recouvre aucunement tous les chercheurs en sciences humaines et sociales, mais uniquement les chercheurs "moraux", ceux qui peuvent se retrouver dans cette caractérisation et qui, de plus, isolent les comportements humains des évolutions globales et historiques du monde actuel (et donc des sociétés). Cette précision est bien sûr essentielle.

Elle conduit à d'autres manières, radicalement non religieuses ni morales, d'aborder les phénomènes sociaux et humains qui existent par ailleurs. J'ai eu maintes fois l'occasion d'indiquer ma posture personnelle : celle d'une sociologie des rapports sociaux et du devenir et de signifier ce qu'elle impliquait, y compris en termes d'engagement dans l'action. Mais bien d'autres postures sont possibles. Cependant, il serait naïf de penser que les analyses de Nietzsche appartiennent désormais à un passé révolu. L'influence de la chrétienté a pénétré suffisamment en profondeur et pendant suffisamment longtemps dans notre pays, pour se dire qu'elle continue d'agir, y compris au sein des milieux sociaux qui se pensent les plus agnostiques, voire athées, et qui multiplient les déclarations méthodologiques sur le caractère scientifique de leur démarche, pour bien cacher le fait qu'ils sont avant tout des moralistes.

Pour eux, la dénonciation de la souffrance devient un véritable " business ".

 

Paris, 2005, réactualisé en mai 2010


 

Joie et ressentiment

Philippe Zarifian

Dans le ressentiment interviennent des forces réactives qui ont toujours pour rôle de limiter l'action (note Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie...) L'homme qui s'enferme dans le ressentiment ne cesse de subir. Il subit sa propre passion négative. Il rumine et s'affaiblit. Le type humain, qui, dans la société moderne, est généralement celui qui subit une oppression de telle manière qu'il s'enferme dans l'attitude du soumis souffrant(" on m'opprime, je souffre, j'en veux au monde entier "), est une espèce de limier qui ne réagit qu'aux traces. Celles-ci sont imprimées dans sa vaste mémoire. Il se souvient de toutes les vexations, de toutes les brimades, du moindre détail. Il est dans l'incapacité d'oublier, et le passé l'absorbe, la duplication des traces que son immense mémoire lui renvoie sans cesse.

L'homme du ressentiment n'en finit pas de réagir. Il s'en prend à tout objet dont il faut tirer vengeance, auquel il faut faire payer cette souffrance qui n'en finit pas. Toute situation vécue lui apparaîtra comme témoignage et indice de sa propre impuissance et son esprit de vengeance en sera d'autant plus alimenté. Ce n'est pas la réalité qu'il regarde. C'est ce qui, dans cette réalité, ranime les marques mémorisées de l'infini ressentiment. Dès lors, tout blesse, tout est outrage, rien ne peut trouver grâce. Le salarié floué ne verra plus " son " patron ou ses collègues. Il ne verra plus que ce qui le renforce dans sa haine et son souci de vengeance.

L'homme du ressentiment n'arrive à se débarrasser de rien , il ne peut plus rien jeter, rien partager. L'homme du ressentiment est par lui-même un être douloureux : la sclérose ou le durcissement de sa conscience, la rapidité avec laquelle toute excitation se fige et se glace en lui, le poids des souvenirs qui l'envahissent , sont autant de souffrances cruelles. La souffrance devient elle-même un culte, une raison de vivre, le seul espace de délectation. La mémoire des vexations, des échecs, des situations d'oppression que l'on ressent dans une attitude de victime, est haineuse en elle-même, par elle-même.

Elle est venimeuse et dépréciative, parce que, comme l'indique Deleuze, elle s'en prend à un objet (son patron, son collègue chanceux?) pour compenser sa propre impuissance à se soustraire aux traces des souvenirs douloureux. C'est pourquoi la vengeance du ressentiment, qu'elle se réalise ou non, se déplace dans le symbolique. C'est du monde entier, de la " société ", qu'il faut crier vengeance. Et cette vengeance se rumine à l'infini. Des idéologies entières peuvent être bâties pour servir d'exutoire à cette politique du ressentiment.

Le ressentiment est le triomphe du soumis en tant que soumis, une manière de croire exister, la révolte imaginaire de ceux qui s'enferment dans cette soumission. Le plus frappant, dans l'homme du ressentiment, est sa malveillance, sa formidable capacité dépréciative, sa faculté à intenter des procès contre autrui. Il faut qu'il fasse de la souffrance elle-même une chose médiocre, qu'il récrimine et distribue les torts.

Cet homme ne sait pas et ne veut pas aimer. Mais il veut être aimé et reconnu. Face à tout ce qu'il est dans l'incapacité d'entreprendre, enfermé dans une pure réactivité, il montre une grande susceptibilité. Il estime qu'il y a toujours quelque chose qui lui est dû. Et sa souffrance s'accroît d'autant plus que la reconnaissance n'apparaît pas, ou bien, si elle se manifeste, elle ne pourra être que suspecte. Il considère comme une preuve de méchanceté notoire qu'on ne l'aime pas, ne l'estime pas. Ce qu'il veut : être considéré, nourri, caressé, endormi, qu'on s'occupe enfin de lui. L'homme du ressentiment est, socialement, l'homme du bénéfice et du profit, celui que l'on devrait lui accorder.

C'est en ce sens que les soumis, lorsqu'ils s'enferment dans la soumission, affichent bruyamment une morale. Ce sont mêmes les plus moralistes d'entre les hommes. Et cette morale est celle de la reconnaissance et du bénéfice. Qu'on passe en revue toutes les qualités que la morale appelle alors " louables ", on s'apercevra qu'elles cachent les exigences et les récriminations d'individus qui se situent passivement face au monde. L'homme du ressentiment ne cesse de réclamer les intérêts des actions qu'il n'entreprend pas. Et il vante les qualités des actions dont il retire un mesquin bénéfice, bien qu'elle ne modifie pas sa condition. La politique du ressentiment est claire : elle ne se contente pas de dénoncer les crimes, elle veut des fautifs, des responsables, des individus qu'on puisse haïr. Elle veut que les autres soient désignés comme méchants, immoraux, abjectes, car c'est la seule manière de se sentir bonne.

Faute d'agir, d'entreprendre, de créer, il faut qu'elle puisse se dire : " Tu es méchant, donc, je suis bon. ". Le soumis croit pouvoir se consoler et se grandir dans cette haine. Il a besoin de déprécier l'autre pour pouvoir exister. Un bon exemple de cette politique aura pu être donné par le syndicalisme de la dénonciation. Il ne s'agit pas d'exercer une intelligence critique de la condition salariale, mais d'en extraire la seule soumission, de la transformer en marque de vexation, d'écrasement et de ressentiment, et de faire du ressentiment éternellement ressassé le grand corpus idéologique de la dénonciation des méfaits du capitalisme, qui lui-même peut alimenter à l'infini les désirs de vengeance contre des individus concrets (" les patrons ", " les petits chefs ") qui, dans un nombre illimité de situations, l'incarne.

Ce syndicalisme de la dénonciation alimente la haine, il réunit dans son culte. Il est toujours en train de fourbir des procès contre les " traîtres " à la cause des soumis. Il voit tout en noir et ne connaît plus d'autres couleurs. Il est toujours à se plaindre, et, dans sa vaste lamentation, la non-reconnaissance tient une place privilégiée. L'autre est méchant, donc je suis bon ; mais ma bonté n'est pas reconnue. Cette politique se double souvent de celle de la culpabilité. Les compagnons de route des soumis, même s'ils ne peuvent pas témoigner, car dans leur propre situation, des marques qui pourraient directement alimenter leur ressentiment, se sentent coupables d'être favorisés et se rangent du coté de ceux qui souffrent. Ils en rajoutent alors, se distinguent par excès et cet excès leur donne l'impression d'exister. Il n'est pas aujourd'hui pire dénonciateur de la précarité et du chômage que celui qui, n'en souffrant pas directement, se sentira coupable et fera, de ce senti, une source de dénonciation pseudo-scientifique des méfaits de " l'ultralibéralisme ".

Ce couplage entre culpabilité et ressentiment fera, de ceux qui se sentent indirectement coupables, des êtres particulièrement vindicatifs, car la politique du ressentiment devient pour eux une véritable profession. Sans le vouloir ils deviennent " fonctionnels " à l'ultralibéralisme qu'ils dénoncent, ils entretiennent le rôle que tout dominant attend du coté des dominés. Les hommes de la culpabilité ne peuvent vivre et penser que de manière dichotomique : le noir et le blanc, le méchant patron et le bon ouvrier, le mal et le bien. Mais c'est toujours, soumission oblige, le noir, le méchant, le mal qui dominent et impriment leur marque. Plus le capitalisme et les méchants patrons qui l'incarnent est dénoncé, plus le capitalisme domine, sans même avoir à se fatiguer. Car, à vrai dire, le bien n'a pas de consistance propre : il n'est que le contraire du mal, ou plutôt la manifestation de l'amour insatisfait dont on suppose que le soumis est en manque. La précarité est dénoncée sous tous les angles. Mais qu'est-ce que le contraire que la précarité ? Quel est ce bien que l'on revendique négativement ? Est-ce que le non-précaire est heureux ? Est-ce là une perspective ?

L'homme de la culpabilité est toujours religieux. Et il est vrai que la culture occidentale, même dans une phase de désenchantement, aura légué des trésors de culpabilité dans les référents moraux et les comportements humains de notre culture. Rien n'est plus étranger, à l'homme du ressentiment, que la joie.

L'homme joyeux affirme. Il agit. Dans tout ce qui l'affecte, il sélectionne ce qui le renforce et le met en oeuvre. IL n'attend pas qu'on le dise bon ou qu'on l'aime. Il cherche activement le bon, et il aime. L'homme joyeux peut être soumis à de fortes oppressions, et les ressentir comme telles. Il ne fuit pas le réel. Mais de ces oppressions, il tire les motifs, non de s'enfermer dans le ressentiment, mais de s'appuyer sur elle pour se projeter au-delà. L'homme joyeux a toujours un temps d'avance et vit de manière décalée face aux systèmes. La moindre positivité est une occasion d'avancer. Il ne regarde pas en arrière, mais est en permanence attentif aux devenirs possibles. Les autres humains ne sont pas ses ennemis ou ses adversaires potentiels. Il saura faire le tri entre ceux qui, partageant ses communes potentialités, sa commune insoumission, sont une source d'aide, de renforcement, et d'amitié, et ceux qu'il faut éviter et marginaliser.

Peu importe de savoir si un patron est un individu mauvais ou non, il importe simplement de désamorcer ses pratiques oppressives et de le disqualifier quant au devenir. L'homme joyeux affirme ce qui est bon, avec force. Il ne juge pas du mauvais que par rapport à cette affirmation. L'homme joyeux aime la tendresse et le rire. IL n'ignore pas la souffrance - comment le pourrait-il ? -, mais il refuse de s'y complaire. La souffrance est ce que nous devons comprendre quant à ses causes, mais ce par quoi nous ne devons pas nous laisser envahir.

L'homme joyeux est le seul à défier efficacement le capitalisme. Il est fort parce qu'insaisissable. L'homme joyeux ne se laisse pas enfermer dans les aménagements de la condition salariale. Tous les problèmes concrets qu'il affronte, il les envisage dans une perspective postsalariale. Là où l'homme du ressentiment apparaîtra stéréotypé et prévisible - car qu'y a-t-il de plus prévisible que les propos et réactions du syndicalisme d'opposition ou du sociologue de la dénonciation ? - l'homme joyeux, à l'inverse, pense et agit de manière inattendue, pour la simple raison qu'il ne réagit pas, mais agit, qu'il trace sa propre route.

L'homme joyeux possède un coté tolérant, car il cherche toujours à comprendre les mobiles des autres et à interpréter leurs comportements. Mais il a aussi un côté intransigeant, car la compréhension de ces mobiles n'est jamais suffisante pour arrêter une action. L'action se juge sur ses effets (et non sur ses objectifs). Elle se juge sur les devenirs qu'elle ouvre et autorise. Elle ne se juge pas sur les satisfactions ou les reconnaissances immédiates qu'elle peut procurer à autrui. C'est pourquoi l'homme joyeux est ferme, en même temps que généreux.

C'est un insoumis, emprunt d'une profonde gaieté.

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