Lumière et existence.

 

 

Par Philippe Zarifian

La tradition philosophique occidentale, issue pour l'essentiel de la Grèce antique, a fortement mis en avant la question de l' " être " et inventé un mot savant : l'ontologie, à savoir le discours sur l'être en tant qu'être, pour développer des démarches de connaissance à son égard.

Cette question de l'être reste encore largement centrale aujourd'hui et a transité, de la philosophie vers les sciences humaines et sociales, qui s'en sont à leur tour emparées (en particulier, mais pas seulement, à travers la question de l'identité). Même Simondon, qui a su penser le pré-individuel et son rôle comment moteur du développement du " plus qu'individu " aboutit à la notion, très décevante, venant de sa part, d'être (qui se substitue à celle d'individu). Un nombre très important de conceptualisations différentes a été développé à son propos. Par ailleurs, nombre de ces conceptualisations adjoignent à la question de l'être, celle de l'existence, s'interrogeant - de manière statique ou dynamique - sur l'existence de l'être (ou des êtres).

En général, ce questionnement ontologique s'est souvent accompagné d'une différenciation entre deux attributs ou deux modalités d'expression de l'être : l'étendue et l'esprit, ce qui, appliqué aux êtres humains, tend à s'identifier au corps et à la pensée.

Quelles relations entretiennent ou n'entretiennent pas l'étendue et l'esprit ? Peut-on dire qu'ils émergent d'une même source (l'être en substance) ou qu'ils sont totalement différenciés et hétérogènes l'un à l'autre ? Peut-on ramener un attribut à l'autre, en énonçant par exemple que le " corps pense " et qu'il n'existe aucune pensée qui ne soit la pensée d'un corps ? Quand à la conception inverse, celle d'un pur esprit sans étendue, elle a été tellement développée dans les doctrines religieuses, qu'il est à peine nécessaire de la citer

Par ailleurs, et conjointement, on s'est beaucoup intéressé aux contacts entre les êtres ou à leur communication, ou à leur socialité première, l'être se développant (se déployant) par son propre développement interne et par ses relations aux autruis ou encore par sa détermination par un être social (qu'on appellera société ou communauté, ou de tout autre nom) dont chaque être à la fois prolonge et renouvelle l'existence et les caractères..

Il faut remarquer que, dans le très long parcours de cette philosophie, les avancées, tant de la philosophie, que, plus encore, des sciences humaines et sociales, dans la dernière période, se sont de plus en plus centrées sur le corps (et les corps dans leurs rapports), faisant disparaître la question de l'esprit ou de la pensée en tant que telles, en tant que non réductibles à une problématique du corps.

La linguistique et la psychanalyse ont beaucoup contribué à cette accentuation de la préoccupation de l'être (humain) en direction du corps. En toute rigueur d'ailleurs, comme le faisait remarquer encore une fois Spinoza, le langage est une expression du corps et non de la pensée, ce qui est indubitablement vrai, non seulement du fait de la corporéité des opérations langagières, mais parce que ce langage est supposé largement induit par les affections du corps, traduites en affects, y compris et surtout lorsqu'il n'emprunte pas au langage normal (normé socialement).

Il est devenu une banalité de dire que la pensée s'exprime dans le langage et qu'il n'existe aucune pensée qui ne soit, en même temps, une expression langagière. Vygoski a même inventé la théorie du " langage intérieur ", pour que les pensées silencieuses puissent être conçues comme relevant du langage, donc de l'action du corps, même si la structuration de ce langage diffère de celle du langage parlé. Ce qui veut dire que la puissance de penser se trouve, en dernière analyse, réduite à la puissance d'agir. Et qu'il n'existe en réalité qu'un seul attribut : l'étendue (incorporant le temps et s'accaparant la pensée).

Il n'est pas dans mon propos d'ajouter une nième discussion sur et autour de cette problématique. Et il n'est pas question de remettre en cause les précieux acquis sur les relations entre langage du corps et réalisation de la pensée, bien qu'un rééquilibrage me semble nécessaire (pour penser la pensée en-dehors du langage).

Je voudrais simplement m'en écarter, de manière assez radicale, et proposer une autre piste.

1. L'être n'existe pas.

L'être n'existe pas. Ou plus exactement, il n'existe que comme expression langagière, n'enveloppant aucune réalité.

L'être est une fiction inventée, en particulier, par les philosophes et que ces derniers n'ont cessé de transmettre sous différentes versions et au sein de différents polémiques, tout aussi fictionnelles que l'est l'usage du mot " être " (un être, des êtres). Il n'y a rien à dire sur l'être, sinon à vouloir expliquer pourquoi une telle fiction a été inventée et transmise pendant une période de temps aussi longue (mais on pourrait en dire autant pour Dieu) et pourquoi la civilisation occidentale a été le terrain le plus privilégié pour cette diffusion.

L'être n'existe pas, l'être n'est pas. Cela veut dire aussi qu'il serait vain de chercher l'essence d'un existant, car l'essence découle du questionnement sur l'être. Cela veut dire aussi que, contrairement à ce qu'avance Spinoza, il n'existe pas de Substance logiquement première par rapport aux attributs et aux modes d'existence, Substance qui serait dotée de la vertu inédite d'unir l'essence et l'existence.

Il n'existe que des existences et des existants, c'est-à-dire des modes singuliers d'existence. Savoir s'il existe une Existence (unique) dont toutes les existences ne seraient que des expressions ou des différenciations reste une question posée. Mais dans l'état actuel des connaissances, en particulier en physique, on ne peut y répondre, sinon sous la forme d'une pure spéculation, ce qui est d'un médiocre intérêt. Pour ma part, je parie pour des existences d'entrée de jeu multiples, sans origine et sans point de convergence ultime.

Par contre ces existences supposent un univers, un univers d'existences. Il est possible, voire fortement probable qu'existent plusieurs univers aux propriétés différentes, mais pour l'heure nous n'expérimentons que le notre. Pour parler de façon rigoureuse et adéquate, il faudrait dire : un exister, et non pas une existence, car l'existence, c'est-à-dire l'exister, est toujours une production, relevant d'un régime de productivité (qu'on aurait pleinement tort de cacher sous le mot " création ").

C'est l'apport majeur de Spinoza. Le reprenant, on peut affirmer qu'il existe une puissance à exister, qui se dédouble en puissance d'agir et puissance de penser. L'existence s'exprime toujours déjà comme l'exercice d'une puissance (ou d'une force dans le langage de l'actuelle physique). La puissance n'est pas. Elle s'exerce. La fiction de l'être est inutile pour penser la puissance. Il ne s'agit pas principalement d'une puissance de vivre ou de vie. Le vitalisme reste marqué par la pensée de l'être (et ne se défait que difficilement de l'idée de Dieu).

Il s'agit, encore une fois, d'une puissance d'exister, la vie n'était qu'une modalité, parmi une infinité d'autres, d'existence. Les entités vivantes ne sont dotées d'aucun privilège par rapport aux non-vivantes et le contact entre le vivant et le non-vivant est tout aussi important que le contact entre vivants. Une pierre existe. Elle ne possède pas la faculté de s'auto-reproduire, mais elle en possède bien d'autres. Mais la puissance d'exister - et le désir de persévérer dans son existence pour une entité quelconque - ne suffit pas pour définir une existence. L'exister est toujours déjà orienté. Il exprime une perspective sur l'univers (le cosmos) qui l'englobe. Cette perspective, bien entendu, ne relève d'aucune volonté, d'aucune téléologie, d'aucune téléonomie.

Elle exprime le positionnement d'un point de vue (au sens quasi-physique du terme) associé à un éclairage singulier des choses immanent au fait d'exister. Cette perspective se trace au fur et à mesure du développement d'une existence, mais elle éclaire toujours, non pas le futur, mais le présent dans son horizon. Le rapport du présent à l'horizon est ce qu'on appelle : le sens d'une existence, si l'on admet que le présent est toujours une condensation de toute l'existence passée dans ses intensités. De ce point de vue, il s'agit du rapport des intensités passées condensées à l'horizon que pose la perspective. C'est pourquoi, contrairement à une idée courante, la perspective n'est pas que spatiale. Elle est avant tout le point de vue et le regard éclairé d'un existant sur l'univers.

Il n'existe pas d'existence sans lutte. Ceci est bien connu, mais mérite d'être redit. Ce n'est pas que toute entité lutte pour exister - bien que cela soit vrai aussi -, c'est que toute ouverture d'une perspective bouleverse les autres et ne s'affirme qu'en luttant. Elle n'affirme aucunement un être, ou une identité, ou un droit à la vie, ou toute autre baliverne.

Elle affirme son existence, sa présence au sein des autres existants. Affirmer une présence est beaucoup plus et autre chose que de poser ou défendre son être présupposé.

Exister, c'est expérimenter. Certes, on peut dire d'une entité qu'elle possède une expérience. Ce n'est pas faux, bien entendu, mais quand nous procédons à cette affirmation assez banale, nous penchons, souvent sans nous en rendre compte, vers une théorie de l'être et de l'identité (l'identité étant ce qui dans l'être se conserve et s'est accumulé, sédimenté au cours de l'expérience d'une " vie "). Mais aussitôt qu'on abandonne tout le fatras qui s'est constitué autour de la question de l'être et de la vie, on s'aperçoit de la nécessité de renouveler le concept d'expérience.

L'expérience n'est pas ce qui s'accumule le long d'une vie et autour de laquelle notre identité se forge. Elle n'est pas, comme le faisait remarquer Bergson, rangée dans des tiroirs au sein de notre mémoire, de telle sorte que, pour faire part d'une expérience, il faudrait ouvrir le bon tiroir dans cette mémoire.

L'expérience est ce qui, dans une existence et sous une certaine perspective, s'expérimente. Elle exprime toujours la force d'un désir et le plaisir d'une découverte. C'est pourquoi l'expérience se marque (marque), dans notre mémoire, avec intensité et en-dehors de tout repère temporel. C'est pourquoi, pour une entité donnée, l'expérience ne se dit qu'au pluriel : les expériences (la gamme, la chaîne, les enchaînements, les mises en relations, les compositions d'expériences).

Une expérience est souvent muette. Elle est pensée, elle est sentie. Il existe, en ce moment, dans le vivre moderne occidental, un tel poids porté sur " la mise en mots ", sur le parler, de nos expériences, de nos émotions, de nos affects, etc., en supposant un effet thérapeutique à cette mise en mots (comme si d'ailleurs les expériences n'étaient que souffrances), qu'on ne se rend pas compte que la mise en mot appauvrit considérablement le senti et le penser premiers d'une expérience. La mise en mots est très importante dans le développement de la pensée consciente (dans le passage du préconscient au conscient) sur un événement ou une expérience, mais le risque est d'en faire un acte premier, fondateur ou révélateur.

Le respect du silence et du vide compte avant tout. Le sens du vide est semblable, le fait remarqué Lao Tseu, à la chambre d'une maison. Si cette dernière est déjà peuplée de meubles, de tableaux, de souvenirs, on n'y trouvera rien, on n'imaginera rien. Par contre, si cette chambre est vide, l'imagination se trouve alors comme excitée, provoquée.

Il faut rompre radicalement avec la logique de l'être et de l'identité pour trouver les expériences. Certaines sont partagées, d'autres non. Le fait qu'une expérience reste largement muette, ou ne s'exprime que par bribes, imparfaitement, ne veut pas dire qu'elle ne communique pas. Tout au contraire : c'est parce qu'elle est muette qu'elle communique. Elle communique dans l'existence de l'entité qui a expérimenté, sous forme d'une marque à forte intensité. Elle communique aux autres entités au sein d'une certaine qualité du silence émotionnel que la mise en mots prolonge.

Une expérience ne se communique pas. C'est elle qui communique. Elle est constitutive de l'existence. Exister, c'est éprouver des expériences.

Exister, c'est sentir. A ma connaissance, seul Whitehead a conceptualisé le sentir et lui a conféré toute son importance. Le sentir est le mode de préhension de l'univers par une entité qui développe son existence. Il est toujours actif et nullement réactif. C'est pourquoi il convient de donner une absolue priorité au sentir sur le ressentir pour comprendre comment se passe l'existence, comment elle s'exerce. L'immanence de l'exister dans univers est une impulsion vers le futur de la perspective, fondée dans un appétit du présent (et de la présence en tant qu'elle s'affirme). Par exemple, la soif est un sentir physique immédiat associé à la préhension pensée de son apaisement (je reviendrai sur le penser). L'appétition - ou, ce qui revient au même, le désir - est un fait immédiat qui inclut en lui-même un principe d'inquiétude, contenant une réalisation de ce qui n'est pas présent, mais est susceptible de l'être.

2. Notre existence est lumineuse.

Je suis sur le plateau iranien. Je regarde autour de moi. Qu'est ce que je vois ? Non pas un espace ou une étendue. Je vois, je perçois des contrastes lumineux. Les montagnes à l'horizon limitent la lumière rasante. Elles forment ombre. Mais elles se découpent aussi dans une autre lumière, celle du ciel qui entoure les montagnes, et sans ce découpage, il n'existerait pas d'ombre.

Et si je regarde le ciel, je ne verrai pas une immensité (spatiale). Je verrai, s'il fait beau, ce qui est souvent le cas sur ce plateau, des variations d'intensité lumineuse dans la longueur d'onde du bleu. Ou plutôt : qui oscille entre le blanc et le bleu. C'est pourquoi, même lorsqu'il fait entièrement beau, le ciel n'est jamais homogène. Il est composé de variations incessantes qui s'interpénètrent partiellement. La supposé immensité du ciel se présente en réalité comme la composition, sans limite assurée, de ces variations.

C'est l'absence de limite assignable - pour nous, entités humaines - qui donne l'impression d'immensité spatiale. La lumière, cette lumière, ne relève pas de l'étendue. Elle ne relève donc pas de la vitesse. Ce n'est pas la lumière de la science physique. Elle ne relève non plus de l'esprit ou de la pensée, bien que, on le verra, elle ait avec lui des affinités.

La lumière relève de la lumière et d'aucun autre attribut. Elle se suffit à elle-même, bien qu'elle enrobe et éclaire les existences. Ici, rompre avec la philosophie de l'être, c'est rompre aussi avec toutes les assertions religieuses sur l' " être de lumière ", ou autres absurdités (bien que souvent belles, en particulier dans l'art de la peinture religieuse). La question de la lumière est difficile à cerner. Il faut avoir travaillé sur elle pour la comprendre. Un exemple : je suis sur le plateau iranien ou au sommet d'une colline dominant la ville de Brasilia. Je sens, je préhende que la lumière me pénètre et je réalise l'expérience de me laisser pénétrer par elle. Quand je dis " la lumière ", j'entends bien entendu les variations lumineuses. Ce n'est pas moi (pour autant que le " moi " ait un sens) qui suis lumineux, pas davantage que je ne reflète la lumière. C'est mon corps et, sous un autre point de vue, ma pensée, qui devient lumière, qui sont pénétrés par elle. La lumière du ciel de Brasilia se diffuse en moi. Elle aura constitué une expérience inoubliable. La lumière qui pénètre et se diffuse existe et se meut comme une luminosité irradiante. C'est pourquoi on peut, dans certaines circonstances, avoir l'impression qu'une entité devient lumineuse.

Mais la lumière n'appartient à personne, n'est de personne. La luminosité, et ses variations colorées s'immiscent dans les vides des corps, elles traversent les interstices, les " entre deux ". Exister, pour une entité, c'est devenir réceptif à la luminosité, à ses subtiles variations, à sa beauté. En réalité, la plupart du temps, une entité est " prise " sous différentes sources lumineuses, sans s'en rendre compte. C'est ce qui complexifie les variations, car ce sont des variations composées qui, si l'on peut employer cette image, déteignent les unes sur les autres.

Est-ce que la lumière éclaire ou nous éclaire ? Ou, pour parler plus religieusement, est-ce qu'elle guide nos pas ?

Non, pour une philosophie de l'exister (et du vivre, pour les entités vivantes), c'est la perspective pensée qui éclaire et cet éclairage n'a a priori rien à voir avec la luminosité. Celle-ci est toujours diffuse. Elle n'émane d'aucun sujet et n'est centrée sur aucun d'eux. C'est aux entités existantes de faire l'effort de la capter et de la sentir, voire de produire un effet de polarisation. Lorsque je dis que notre existence est lumineuse, pénétrée de lumière, je veux signifier, d'une certaine façon, comme dans le parler populaire, qu'elle est belle. Mais c'est peut être l'inévitable arrière-fond de religiosité qui m'incline à écrire cette phrase ! Tout travail sur la beauté est un travail sur les lumières, beaucoup plus que sur " la forme ". La forme est donnée par les limites des contrastes de lumières.

Même s'il ne faut pas confondre entre la perspective à travers laquelle une entité (un humain, par exemple) voit le monde, munie de l'éclairage que cette perspective sollicite - à la manière d'une lampe électrique qui se projette sur un chemin en train d'être tracé - et la luminosité de l'univers, il existe néanmoins un lien, que j'ai proposé d'appeler "polarisation". La luminosité diffuse, avec ses infinies variantes et variations, qui pénètre notre corps et notre pensée, notre existence, est aussi ce à partir de quoi nous pouvons éclairer notre perspective de vivre. Nous rejouons la lumière, nous la polarisons, et plus nous sommes attentifs à elle, plus elle est forte, non seulement en intensité, mais aussi, et peut être surtout, en couleurs.

C'est en ce sens précis que nous pouvons dire que nous sommes des existants de lumière. Corps, pensée et lumière, l'intuition que presque toutes les religions ont eu de l'existence d'une trinité.

3. La pensée est constitutive de l'existence.

Assez curieusement, la pensée semble avoir disparu des préoccupations philosophiques, comme de celles des sciences humaines et sociales. Il existe comme une crise de la pensée sur la pensée. Le corps remplace la pensée, ou bien l'on considère que c'est lui qui pense (certaines interprétations, radicalement fausses, de Spinoza, vont même jusqu'à laisser penser que telle était sa position).

Il est bien possible qu'il faille associer cette crise aux fortes critiques qui ont été portées au positivisme logique. Et effectivement, réduire la pensée à des opérations logiques est une impasse (c'est la réduction qui est une impasse et non pas l'existence effective des opérations logiques que nous utilisons sans cesse).

La question intéressante n'est pas : qu'est-ce que la pensée ? Ce n'est pas l'être de la pensée qui présente un quelconque intérêt. La question est : comment, dans l'existence, s'exprime la puissance de penser ? Ce que j'appellerai, pour faire court : le penser.

Contrairement à Spinoza, je ne dirai pas que la puissance de pensée s'exprime dans la production d'idées, inadéquates ou adéquates, orientées vers la connaissance (dans ses différents genres). Idées du corps et de ses affections, mais produites selon un régime qui n'a, pour Spinoza, aucune relation avec le corps.

J'avancerai l'idée suivante : la puissance de pensée s'exprime avant tout dans une mise en relation d'abord intuitive, pré-consciente, de la compréhension des événements et/ou expériences qu'une existence affronte, en se trouvant affectée par eux. La compréhension est plus que connaissance. Elle associe, à la connaissance, le sens, c'est-à-dire la projection de l'apport singulier de l'événement et/ou de l'expérience dans l'horizon de l'existence, projection qui suppose, comme Deleuze l'avait bien vu, soit une contre-effectuation de l'événement, soit un engagement dans l'expérience. Cette contre-effectuation est réalisée par la pensée (bien qu'elle puisse aussi, bien entendu, être réalisée par le corps et la puissance d'agir).

La puissance de pensée agit donc doublement : dans une saisie intuitive du réseau et ordre des causes (connaissance) des événements et expériences, mais aussi et, dans le même mouvement, dans un projection tout aussi intuitive de cette saisie vers l'horizon de l'existence, au sein de la perspective dont j'ai déjà parlé. En arrière plan : l'univers entier, le cosmos. Toute pensée invite une cosmologie, même non consciente.

Les événements et expériences n'arrivent pas que dans le monde interhumain. Ils arrivent aussi, bien entendu, dans le monde qui associe l'humain au non-humain. Mais il n'y a événement et/ou expérience que s'il y a affrontement. Ou pour dire les choses autrement : la mise en jeu d'une existence (voire la mise en jeu de l'existence tout court, comme en attestent les événements qui affectent l'écosystème terrestre).

Le penser ne consiste pas dans l'activation d'un " sujet " de la pensée (ou de la compréhension). Parler du " sujet ", c'est retomber dans la problématique de l'être et de l'identité. C'est l'inverse qui est vrai : le penser " saisit " l'existence pensante (apte à penser) et provoque (au sens de " provocation ") l'exercice de sa puissance de penser.

C'est la raison profonde pour laquelle toute production de pensée est d'abord intuitive. Elle s'empare de l'entité existante, avant que cette dernière ne s'en empare. C'est ensuite (logiquement, mais non nécessairement temporellement) que l'entendement et le raisonnement entrent en jeu. De ce point de vue, quitte à scandaliser tous les linguistes, il me semble que la puissance de penser se déploie de manière pré-langagière, avant qu'elle ne rencontre le langage (avant, toujours sur un plan logique). C'est d'ailleurs l'expérience ordinaire que nous pouvons faire : toute idée nouvelle surgit en nous, sans que nous sachions comment, mais nous découvrirons toujours qu'un événement ou une expérience l'a provoquée. Mais il faut savoir et pouvoir perdre beaucoup de temps pour parvenir à saisir les pensées qui sont prêtes, potentiellement, à nous provoquer et, bien entendu, pour les replacer dans un corps conceptuel (qui dépasse la saisie intuitive). On pourrait également dire que le corps conceptuel est premier, comme prêt à recueillir (mais aussi souvent à rejeter) une idée nouvelle. C'est que la pensée se développe en spirale.

Paris, le 15 août 2006

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