Derrière le social, l'humain : sur la manière d'aborder la question écologique.

Par Philippe Zarifian, 4 novembre 2009

1. Un point aveugle et rejeté.

Je partirai du constat suivant : au sein des sciences sociales et humaines (SHS), l'énoncé selon lequel l'être humain est un être social est très largement admis, démontré et traité, et ceci, à juste titre. Il existe différentes manières de parler de cet être social et, bien entendu, toutes les disciplines ne le font pas de la même façon. Mais le principe en est acquis. Par contre l'énoncé selon lequel cet être humain est en même temps un être de nature est, dans la majorité des courants et des disciplines (y compris en psychologie), soit absent, soit vivement critiqué. Il est rejeté sous prétexte qu'il s'agit d'une position "naturaliste", qui occulte et masque la véritable détermination : l'être social précisément au sein de rapports sociaux.

Le rapport homme / nature n'est presque jamais pris en compte. Pour que l'énoncé selon lequel l'être humain est aussi un être de nature soit pris en compte et étudié, il faut quitter le champ des SHS et se tourner vers la biologie. En psychiatrie, il existe un débat entre écoles à ce sujet. Mais la biologie reste un cadre trop étroit, bien entendu, pour penser toutes les implications de cette caractéristique de l'être humain.

Entendons bien : il ne s'agit pas d'opposer l'être social à l'être de nature, d'opérer une disjonction entre ces deux facettes. Il s'agit bien, selon moi, de reconnaître et d'étudier une conjonction, une imbrication entre ces deux facettes. Or le rejet de la seconde, très majoritaire en SHS, ne permet pas de le faire. On s'aperçoit que les sciences humaines et sociales sont avant tout des sciences sociales. L'humain n'existe pas. Il n'existe que du social. Ceci crée une situation peu propice pour traiter, de manière rigoureuse, de la question écologique. Il existe certes, actuellement, un développement très fort de recherches et d'études sur le développement durable. Des chaires universitaires sont créées sur ce thème. Mais ces études et recherches sont très descriptives et très idéologiques. Et elles esquivent la question écologique en tant que telle.

Cette situation est déjà grave en soi, car les différentes disciplines sont le prisme à travers lequel sont formées les nouvelles générations d'élèves et d'étudiants, mais elle le devient encore plus lorsqu'on se déplace vers le politique.

Le fait que l'être humain soit à la fois un être social et un être de nature est largement absent des analyses, programmes, projets des partis politiques, y compris ceux de la gauche radicale, anticapitaliste. Dès lors leur ouverture actuelle vers la question écologique, bien que particulièrement encourageante, se trouve tronquée, limitée. La tendance revient toujours à en faire une dimension de la question du social, celle-ci étant bien balisée, bien connue, avec des énoncés et des discours ajustés de longue date sur les questions d'inégalités, de justice sociale, de solidarité. On prend un chausse-pied et l'on tente de faire entrer la question écologique dans la question du social. Car bien entendu, il semble aller de soi que ces partis politiques n'ont qu'une seule ambition : l'émancipation sociale, le "changement de société".

L'émancipation humaine, émancipation des humains vis-à-vis de leur propre comportement face à la nature - et donc aussi, face à eux-mêmes comme espèce vivante -, a du mal à venir à l'ordre du jour !

Si la gravité de la question écologique est largement reconnue (et parfois trop : on n'insiste que sur les aspects négatifs, les dégradations. Peu de mouvements politiques portent un projet global en positif dans le domaine écologique), elle ne peut et ne doit avoir qu'une seule cause, une seule origine : le capitalisme bien sûr. On se retrouve en terrain connu…!

Critiquer, comme on devrait le faire, la trajectoire de la civilisation occidentale dans sa manière d'aborder la nature, n'est pas à l'ordre du jour, malgré, par l'évocation du " productivisme ", une réelle ouverture dans cette direction. Néanmoins, et pour l'essentiel, la nature continue à ne pas exister dans les programmes des partis politiques. Son évocation continue de gêner. Il n'existe que la société. On reste en plein sociologisme, ce qui, pour un sociologue comme je le suis, paraît assez surprenant. On fait porter, par la sociologie, des affirmations qu'elle n'a jamais rigoureusement faites.

2. Une certaine confusion.

A partir d'une avancée, certes tardive - car, sur l'essentiel de ce qu'il y a à en dire, la question écologique avait déjà été cernée il y a trente ans (voir Hans Jonas ou René Dumont pour le moins), sachant que tout retard sur ce sujet pose problème, nous confronte à des irréversibilités - mais très encourageante et positive, on voit que, très vite, les vieilles habitudes de pensée risquent de reprendre le dessus. Les partis de la gauche radicale restent avant tout anticapitalistes et socialistes. Et c'est à ce titre qu'ils tentent de devenir écologistes, que l'on utilise le chausse-pied sans aller, pour l'instant, jusqu'au bout de la démarche écologique en tant que telle.

Prenons un exemple : que met-on en avant dans la question écologique ? Les inégalités sociales. Les riches et les pauvres ne sont pas situés de la même façon face à la question écologique, ce qui est incontestable. Et comme la critique des inégalités sociales se situe déjà dans le "fond de commerce" des partis de gauche, il est aisé d'y faire entrer des inégalités d'exposition aux risques écologiques. Mais on opère alors immédiatement une confusion; confusion entre les effets et les causes. D'un point de vue anticapitaliste et socialiste (ou post-capitaliste), il va de soi que l'action contre les inégalités doit occuper une large place. Personne ne peut le discuter. Mais qu'en soi, cette action soit en même temps une action contre les sources, les causes de la question écologique ne va absolument pas de soi. C'est même franchement faux. Car réduire en soi les inégalités sociales, c'est rapprocher les pauvres des riches et réciproquement. Mais quel effet mécanique peut-il en résulter, sinon une hausse du niveau de vie moyen et un renforcement de la société de consommation ?

On voit ici qu'une politique, opérant dans le "social" doit être accompagnée d'une politique opérant dans l'écologique. C'est le couplage entre les deux qui est important. Lutte contre les inégalités doit être couplée à lutte contre la société de consommation, voire à la lutte contre l'idée même de consommation, en la remplaçant par celle de service et d'usages.

Sinon, on entre en pleine confusion. Confusion entre les causes et les effets, confusion entre les déterminants et les déterminés, confusion entre société et nature, confusion entre morale et éthique, confusion entre écologie et le domaine propre de l'écologie politique, confusion entre politique et action gouvernementale, etc. Bref : plus on avance, plus le discours sur l'écologie prend de la place, plus on risque de pénétrer dans la confusion, le " tout est dans tout et réciproquement ".

Je prendrai un autre exemple : le redéveloppement de la propriété publique qui figure à juste titre comme un thème majeur de ces partis. Mais que signifie propriété publique ? Dans la tradition française, et nous en avons largement fait l'expérience avec les nouvelles nationalisations d'après 1981, elle signifie étatisation, selon un modèle administratif, avec la combinaison d'une forte centralisation de la prise de décision et une déconcentration de la mise en œuvre. Le contenu du service public et, lorsque c'est le cas, le vaste réseau technique qui permet de l'assurer sont, pour l'essentiel définis de manière technocratique par des groupes d'ingénieurs issus des grandes écoles et des énarques. Tout le monde peut faire le constat selon lequel les grandes entreprises publiques n'ont que très peu tenu compte de la question écologique. Elles ne sont en rien des modèles. Sans même parler du cas extrême d'EDF, rien n'a été fait - sauf sous la pression d'usagers locaux et de collectivités territoriales - pour tenir compte de la beauté des paysages, de l'insertion dans les modalités de la vie locale, des besoins et usages concrets par les populations (et non pas un service public conçu et édicté par des élites, de manière homogène pour l'ensemble du territoire), des économies d'énergie, etc. On a ici un enjeu clair et concret : dès lors que l'on prend pleinement en compte la question écologique, il devrait aller de soi qu'il faudrait revoir complètement le modèle d'organisation et de prise de décision de ces entreprises, que ce soit dans les entreprises publiques actuelles ou dans de nouvelles nationalisations,. Associer démocratie active, ancrage territorial et question écologique. Mais qui travaille sur cette question cruciale dans les partis de la gauche radicale ? J'espère qu'il en existe.

Il serait en outre bon, même si les effets en sont à plus long terme, d'utiliser les entreprises publiques pour remettre en cause les macro-systèmes techniques qu'elles ont développés, macro-systèmes dont le cœur réside dans la production massive d'électricité (ou l'usage massif de l'automobile et de l'avion pour le groupe La Poste ), électricité produite essentiellement par des centrales nucléaires ou thermiques à charbon.

Ces centrales reposent sur la même vision et approche de la nature : détruire de la matière pour libérer de la chaleur et, inévitablement, engendrer des déchets. Bref : faire violence à la nature au lieu d'utiliser ses propensions. C'est à juste titre que l'anthropologue Alain Gras parle du "choix du feu" et de trajectoire technologique thermo-industrielle . En bref, que les partis de la gauche radicale mettent en avant des mesures anti et post-capitalistes, il n'y a rien à en redire. Mais que la pensée proprement centrée sur la question écologique se trouve rabattue, sans véritable réflexion, au sein de mesures qui parlent de rapports sociaux, mais qui esquivent le rapport homme / nature, cela ne va pas.

Derrière l'être social, il y a l'être humain. Derrière la vie sociale, il y a la vie tout court et la manière de vivre. Nous sommes dans une période difficile, mais passionnante, période dans laquelle le mot "humanité" prend enfin un sens concret, n'est plus une abstraction. Le réchauffement climatique concerne toute l'humanité. Les solutions positives doivent être pensées dans cette perspective.

3. Retour sur la question écologique.

De quoi traite l'écologie ? Rigoureusement parlant, de la connaissance que nous avons sur la manière dont les êtres vivants (et pas seulement l'espèce humaine) habitent la Terre, donc la nature terrestre. L'écologie politique va plus loin : elle intègre cette connaissance dans l'action politique, dans la prise en charge du "vivre ensemble" . De façon plus concrète, on peut dédoubler cette "manière d'habiter la Terre", en distinguant deux domaines :

- celui des milieux naturels de vie,

- celui du rapport entretenu par les êtres vivants vis-à-vis des propensions et forces de la Nature.

Cette distinction est relative : elle désigne en réalité les mêmes phénomènes, mais pris à deux niveaux différents.

Les milieux naturels de vie sont proches de nous. Ils peuvent être appréhendés de façon sensible, par l'intermédiaire de nos sens et de nos sentiments (dont le sentiment d'amour et de beauté : ne parle-t-on pas spontanément d'aimer la nature? De contempler de beaux paysages ?) autant que de manière intellectuelle. Ils sont concrets. Et nous pouvons en avoir une connaissance fine et intime, ce qui aura été le cas de la paysannerie pendant de nombreux siècles.

Les propensions et forces de la Nature prennent la même question (la façon d'habiter la Terre) à un niveau plus macro : elles traitent, pour faire image, de la "grande nature". C'est là qu'on pourra appréhender l'évolution mondiale du climat et ses effets, les grands choix énergétiques, la façon générale de "surfer" sur les propensions et forces dont la nature est faite. Ce deuxième aspect englobe une approche sensible, mais il suppose d'avoir recours à des modèles intellectuels pour être compris et devenir complètement utile.

On peut voir néanmoins que ces deux approches peuvent faire jonction, et c'est là qu'elles deviennent particulièrement intéressantes pour l'écologie politique. Prenons un exemple simple : l'agriculture dans la façon qu'elle a (ou peut avoir) d'utiliser la déclivité du terrain. Elle utilise une force (la gravitation) et surfe sur une propension (la déclivité). Elle tient compte du milieu naturel local de vie, mais utilise aussi, de fait, les ressorts de la grande Nature. Il me semble que l'écologie politique peut s'appuyer sur cette distinction, mais aussi travailler sur leurs points de rencontre. On pourrait par exemple :

- 1) recenser, localement, les milieux naturels de vie (qualifiés aussi d'écosystèmes), comprendre leur fonctionnement, identifier leur dégradation et les causes de celle-ci, enfin, et surtout, mettre en lumière leur potentiel positif (car, par définition, ce sont des milieux au sein desquels la vie se produit et se propage). L'énorme avantage de cette approche, c'est qu'elle reste très concrète et peut se trouver à porter de main des populations (et pas seulement des militants politiques !). Politiquement, on peut, à partir des collectivités territoriales, engager une sensibilisation et mettre en place des plans d'action concrets. Y compris en mobilisant et donc éduquant la jeunesse.

- 2) Identifier en quoi consistent les principales propensions et forces de la Nature - il existe de bons livres de vulgarisation en physique et astrophysique. En tant que militants politiques, nous n'avons pas à être des experts, mais il faut une culture minimum pour savoir de quoi on parle. Voir comment les humains ont traités et mal traités ces forces (souvent en ignorant les propensions , donc de manière brutale), quels choix ils ont faits, y compris dans les macro-systèmes techniques ou dans la conception de l'urbanisation, et faire ressortir les inflexions fortes qu'il est de notre responsabilité de promouvoir, avec urgence.

Par exemple, l'énergie fossile est une force latente, mais qui a été, dans tous les sens du terme, maltraitée, avec tous les dégâts que l'on sait et l'épuisement rapide de la ressource thermique constituée par cette force. Il ne s'agit pas de nier brutalement son existence, mais de repenser l'usage que nous en faisons. On peut :

o resituer cette force dans un panel de forces au sein duquel son usage sera fortement relativisé. La resituer au sein de la force du vent, de l'eau, du soleil et de la gravité (dont est issue la déclivité), pour ne parler que des forces que nous pouvons appréhender par nos sens. Personnellement, je ne crois pas qu'il faille poser cette question immédiatement dans les termes d'une diversification de la politique énergétique. La production d'énergie n'est que l'un des aspects dans la compréhension et l'usage écologique de ces forces. C'est l'accent très unilatéral mis sur la force du feu qui nous a immédiatement embarqué dans la voie de l'énergie, voie qui s'est imposée de manière impérialiste et dont nous sommes désormais en partie prisonnier . Mais l'eau et la déclivité du terrain peuvent être utilisées pour construire des jardins et reconfigurer des paysages par exemple… Cela dit, la question de la politique en matière d'énergie doit être traitée, cela va de soi.

o Repenser l'approche que l'on peut en avoir. La force du feu - puisque c'est bien d'elle qu'il s'agit avec l'usage des ressources fossiles, sans parler des ressources vivantes du monde végétal, tel que le bois - n'est pas destinée, en elle-même, à ne faire que dégager de la chaleur. Elle produit naturellement de la lumière par exemple. Nous avons, à une époque, su concevoir et utiliser les lampes à pétrole. Je ne propose pas d'y revenir (quoi que personnellement, j'en ai une et son usage est très agréable en termes de qualité de la lumière !). Mais on devrait pouvoir inventer des modalités d'éclairage alternatives à l'électricité. Par ailleurs la force du feu a une fonction que toutes les civilisations connaissent : purifier.

o Enfin, il est bien possible que l'on puisse produire et utiliser la force du feu autrement qu'à partir de dérivés du carbone. Car bien entendu dans l'usage de l''énergie fossile, deux problèmes se combinent : l'épuisement extraordinairement rapide - à l'échelle de l'histoire humain - de la ressource et l'émission de gaz à effet de serre. Je ne suis pas scientifiquement et technologiquement compétent pour proposer des pistes alternatives (quid de l'hydrogène ?). Mais c'est une question que l'on a le droit politiquement de poser.

4. Sur les points de rencontre.

Les points de rencontre, de dialogue, entre une approche centrée sur les milieux naturels de vie et une centrée sur les propensions et forces de la Nature me semblent essentiels à cerner dans une démarche politique. Pourquoi ? Pour une raison simple : les milieux naturels de vie possèdent un énorme avantage: leur caractère concret et proche permet à chacun de les comprendre et d'agir. Et ils touchent immédiatement notre sensibilité. Il faut néanmoins amener une précision : milieu naturel de vie ne veut pas dire environnement.

En tant qu'être de nature, être vivant, nous faisons partie de ce milieu, en interaction avec les autres espèces vivantes (animaux, végétaux et bactéries). Le milieu n'est pas un extérieur. Nous sommes dans son intérieur, ce qui veut dire que dans l'approche des milieux naturels de vie - que l'on peut qualifier d'écosystème : je ne vais pas discuter ici de la différence entre une approche systémique et une approche en termes de milieu - l'action humaine, et plus largement la manière dont la vie humaine s'y insère, est essentielle à prendre en compte. Il est vrai que la capacité humaine d'intellection permet de se situer en même temps de l'extérieur des milieux, par la pensée et la connaissance. C'est d'ailleurs ce qu'il y a de précieux dans l'approche humaine d'un milieu de vie.

Mais elle est insuffisante. Nous assistons à un dérèglement de la grande Nature et nous devons également agir à ce niveau. Mais c'est là un combat plus abstrait, situé dans un espace temps nettement plus large et long, avec des mesures à prendre nettement plus globales. Mon idée serait donc la suivante : établir un lien explicite entre les deux niveaux, et, en particulier, comprendre le deuxième niveau à partir du premier.

Je voudrais citer trois terrains :

- celui de l'agriculture : j'ai fait un texte à ce sujet. Je ne le reprends pas.

- celui de la santé,

- celui de l'urbanisation

a. La question de la santé. La question de la santé, physique et psychique, est essentielle. Il s'agit sans doute, en matière écologique, de la plus importante. On commence à disposer d'études et d'ouvrages sur le lien que l'on peut établir entre dégradation écologique et santé, études avant tout centrées sur les effets du dérèglement climatique (je vais revenir sur le fait que c'est une vision trop limitative). Bien entendu, l'effet le plus massif et le plus visible est l'aggravation de la situation dans des zones du globe dans lesquelles la situation était déjà fragile, en particulier les zones subtropicales. Aggravation des sécheresses dans les zones déjà arides et, à l'inverse, surcroît de précipitations dans des zones déjà marquée régulièrement par ce phénomène produisent déjà des milliers de morts chaque année. Aujourd'hui. Les guerres pour l'accès à l'eau potable ont déjà commencé. Ou plutôt là encore elle surajoute une cause de conflit, là où des tensions existaient déjà et peuvent, de ce fait, provoquer des basculements brutaux dans les conflits armés.

C'est sans doute une caractéristique du moment actuel que nous vivons dans la crise écologique, laquelle n'en est encore qu'à ses débuts. Il est rare qu'un phénomène de nature écologique explique la totalité de ce qui se produit. Mais il aggrave les situations de fragilité déjà existantes et risque de provoquer des ruptures (y compris d'entraîner la mort comme on a pu le constater déjà en France). C'est le cas dans nos pays des maladies cardiovasculaires et respiratoires : pollution et élévation sensible de la température aggravent l'état de personnes qui étaient déjà fragiles sur ces plans.

Mais il existe un problème de fond plus général : " Lorsque, du fait d'un dérèglement climatique ou pour toute autre raison, les variations de l'ambiance extérieure revêtent une trop grande amplitude, se prolongent trop longtemps ou se répètent à intervalles trop rapprochés, les défenses de l'organisme se trouve débordées. L'équilibre entre les tissus vivants et les énergies du milieu extérieur est alors rompu et il s'ensuit des dysfonctionnements, se traduisant par des états pathologiques dont certains peuvent compromettre à brève échéance le pronostic vital. "

C'est d'ailleurs une raison de fond pour ne pas parler uniquement de moyennes mondiales. Certes, celles-ci sont indispensables pour le travail des scientifiques et les débats qu'ils ont entre eux. Mais ce qui pose le plus immédiatement problème, ce sont des variations sensiblement plus fortes que la moyenne mondiale, mais bien entendu plus localisées. Le terme de " dérèglement climatique " est de ce point de vue plus adéquat que la seule référence au réchauffement.

Cela milite pour emprunter le terme de " milieu naturel de vie ", car cela permet de spécifier des zones dont on voit déjà qu'elles se fragilisent, bien que l'explication de ce qui se passe relève d'une évolution générale de la nature terrestre, et donc nous renvoie aux forces et propensions. Il faut ajouter à ce problème de fond les déplacements des zones à épidémies bactériales, leur remontée progressive vers le Nord. Se rapprochent de nos pays des maladies considérées comme typiquement tropicales et resurgissent des maladies que l'on croyait éradiquées (comme la tuberculose). Enfin, last but not least, l'apparition de certains nouveaux virus (certains, pas tous), suivi de leur dissémination très rapide sur l'ensemble du globe, semble bien liée à des causes écologiques, et en particulier aux aberrations que connaît aujourd'hui l'agriculture productiviste. Tout le monde sait à quel point il est difficile de lutter contre les virus et ceci d'ailleurs pour une raison simple ; contrairement aux bactéries, ce ne sont pas réellement des êtres vivants, mais des parasites. Et ils sont beaucoup plus difficiles à détruire. D'ailleurs, quand on dit qu'une personne est sortie d'une maladie virale, on croit, comme pour les bactéries, que le microbe a été tué. Mais en règle générale il n'en est rien : notre système de défense a réussi à isoler le virus, à l'emprisonner en quelque sorte, mais le virus reste présent et si notre système immunitaire devient plus tard déficient, il est parfaitement possible qu'il se réactive, sorte de sa prison et se répande à nouveau dans l'organisme (lequel sera, par définition, déjà affaibli).

Personnellement, sans être bien entendu spécialiste de ces questions, j'ai tendance à penser que le type de maladie le plus spécifiquement lié, non seulement au dérèglement climatique, mais aussi aux modes de vie dans les grands centres urbains et au degré de pollution, est constitué par la recrudescences forte et significative des allergies, dont la forme la plus grave : l'asthme. " Les maladies allergiques flambent… La fréquence de l'asthme a au moins doublé depuis quinze ans, ce qui aboutit chaque année à 180 000 décès. " Cela signifie une chose simple mais très préoccupante : le système immunitaire se dérègle. Car une allergie n'est pas autre chose que le fait que nos défenses immunitaires se retournent contre des substances étrangères apparemment inoffensives.

J'ajouterai, pour terminer sur ce sujet, que prendre la question de la santé uniquement sur le plan physique et uniquement en relation avec le changement climatique me semble une erreur. On néglige ici tout un continent d'une grande importance : les affaiblissements et maladies psychiques. Leur montée est absolument évidente. Il suffit de considérer son proche entourage pour voir, par exemple, que les états dépressifs ou proches de l'être sont légion. Ce n'est pas une question de climat. C'est une question de montée et de multiplicité des tensions auxquelles les individus sont soumis et d'accroissement des rythmes de vie. Ici très clairement, conditions de vie au travail et conditions d'exercice de la vie personnelle recoupent leurs effets. Nombre de personnes (saurait-on les compter ?) vivent au bord de l'effondrement psychique. Et il n'existe pas de problème plus écologique, car ce sont bien les modalités de vie, voire de survie qui sont en cause. On a ici un bel exemple dont approche écologique et approche sociale peuvent se compléter.

b. La question de l'urbanisation. La mondialisation peut être représentée de manière très simple : - d'un côté un réseau de grandes métropoles, fortement connectées entre elles, par tous les moyens de déplacement rapide et de communication à distance qui existent et ne cessent de se perfectionner, - d'un autre côté, une croissance des déserts humains, des dépeuplements, fuyant la misère et l'isolement, - entre les deux des grandes zones tampons : les immenses bidonvilles qui entourent les métropoles. Pour reprendre une image utilisée par Pierre Veltz , ancien directeur de l'Ecole des Ponts et spécialiste de ces questions, le monde économique aujourd'hui ressemble à un grand squelette. Les os sont bien visibles et liés entre eux. Mais il y a de moins en moins de chair entre les os…. La France connaît ce phénomène, mais de manière plus modérée que dans d'autres pays, bien que les statistiques montrent un retour à la concentration démographique et économique sur Paris et sa région. On verra bien ce que donnera le Grand Paris !

Croire que la mondialisation économique est un système de relations entre pays est déjà devenu faux. C'est en réalité un système de relations, très denses, entre grandes métropoles situées - mais uniquement situées - dans différents pays.

Les deux phénomènes sont inquiétants : à la fois la croissance des mégalopoles, dans lesquelles le niveau de pollution et les conditions de vie deviennent intenables, et la montée des déserts humains, ainsi que l'entassement dans les bidonvilles . La croissance de la métropolisation est en elle-même un élément majeur de dégradation de la situation écologique. Elle est un condensé de tous les aspects négatifs de la " vie moderne ". Et pourtant on y vit ! C'est là où l'on peut revenir à la notion de milieu naturel de vie. Les grandes agglomérations en sont un exemple. Mais que signifie le mot " naturel " ??? . La nature, celle qu'on a pris l'habitude de nommer comme telle, y est presque totalement absente, sinon sous la forme, très symbolique, de parcs et de zoos… ! Voici donc bien le paradoxe : des milieux naturels de vie dans lesquels se croisent des millions de personnes chaque jour. Qui ne sont plus naturels, presqu'entièrement artificiels. Et pourtant, il reste rigoureux de parler de milieu naturel : la vie y est possible. Nous y respirons, nous y mangeons, nous y buvons, certains y font du sport… L'air, l'eau, le feu, le vent, parfois les rayons du soleil, restent présents. Cette nature sans nature est en réalité la manière dont la " grande nature " prend la place de la nature concrète et de proximité. Nous y perdons le sens de cette nature. Les forces de la Nature pénètrent dans un univers largement privé de la nature de proximité (et encore une fois, Paris reste à part, plus préservée, bien entendu, que les grandes métropoles du Tiers Monde).

J'ai voulu par ces exemples remobiliser l'approche écologique en tant que telle, sans ignorer bien entendu ses liens avec la mondialisation capitaliste. Il faudrait reprendre chacune de ces questions une à une et surtout faire valoir les facettes positives sur lesquelles nous appuyer.

 

 
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