Zarifian philippe

 

Songe d'une nuit d'été.

 

 

 

Je vois clair dans la nuit.

La nuit est blanche, avec, parfois, des explosions de luminosité qui me font plisser les yeux. J'y distingue des tâches noires et des traces rouges, qui sont autant de signes de vie. Mais pour l'essentiel, c'est la force du non vivant qui s'exprime : des ponts en pierre, des canaux, des esplanades, des bâtiments, entièrement blancs, dans lesquelles la vie humaine semble absente. C'est le charme de la nuit : la faible présence des humains.

Parfois des animaux noirs qui zigzaguent. Dans la nuit blanche, la discontinuité diurne disparaît. Elle est remplacée par des faisceaux de lumière, continus, qui, soudain, s'arrêtent, comme épuisés. On n'y distingue aucun point. Les tâches noires de vie, bien que condensées, sont cependant étalées. Elles bougent comme une ombre.

Les traces rouges sont belles. Elles ressortent du blanc, comme les traces laissées par un animal blessé dans la neige. Elles sont chaudes et font du bien au cœur.

Le silence l'emporte sur les bruits, qui sont comme étouffés. Je marche dans le blanc. Je pose ma main sur la bordure de pierre qui entoure le canal. La sensation est douce, presque irréelle. L'eau est tellement blanche que je ne la devine que par sa musique. J'avance lentement. J'ai tout mon temps, il n'y a personne pour me bousculer. Je m'arrête.

Accoudé à la bordure du canal, je regarde les bâtiments. Ils sont sans vie, car il se fait tard. Mais ils imposent leur présence. Leur simple existence. Le blanc n'est pas uniforme. J'en distingue les nuances. Il faut apprendre à les voir, les apprécier, les aimer. Je ne vois nulle part de couleur grise. Les blancs varient en intensité lumineuse et l'on sent qu'en eux, s'expriment des couleurs, mais qui ne deviennent jamais visibles en elles-mêmes. Elles sont incorporées dans les variations du blanc.

Mes yeux me jouent parfois des tours étranges. Je fixe un objet sur le sol, immobile, inerte. Et puis soudain, je le vois avancer. Toute ma conscience, tous mes sens sont là, pour me dire qu'il bouge. Je perçois clairement son déplacement. Et pourtant je sais qu'il ne peut pas bouger. Je ferme mes yeux, puis le regarde à nouveau. Il est revenu à sa place initiale, mais bouge aussitôt dans le même sens. En y faisant attention, je constate que de tous les objets que je fixe se meuvent de la même manière. Par contre, dès je cesse de les fixer, je les sens s'arrêter.

J'ai repris ma marche. J'avance vers un faisceau de lumière, une onde. Je le laisse me traverser. Je ne ressens rien dans mon corps, mais tout s'étire, son et vision. Je ne perçois plus que des longueurs. Des longueurs sans largeur et sans corps, des longueurs planes, juste des surfaces qui strient l'espace. Je me dis : " ces faisceaux s'arrêtent ", car c'est ainsi que je les voyais, de loin. Mais, vus de l'intérieur, ils s'étendent à l'infini. Moi-même, j'ai l'impression que mon corps s'étire. Je ne le vois plus, je ne le sens que de l'intérieur. Je m'abandonne au sentir. Je me laisse aller dans l'indistinction.

Un moment passe ainsi. Puis je suis touché par une brise rafraîchissante, une brise maritime. De ma mémoire ressortent intensivement les sensations que j'ai pu capter lorsque je suis sur le pont d'un navire. Un vrai bonheur. Je m'avance vers la plage et l'océan. La plage est d'un blanc sombre. Je ne m'arrête pas sur elle. Au-delà d'elle, l'océan est d'une blancheur éclatante. L'écume des vagues est comme du blanc s'évanouissant dans le blanc, ce qui donne à cette couleur un mouvement permanent et de subtiles variations.

Je tourne mon regard vers la lune et les étoiles. Elles sont noires. Elles ne reflètent rien, ne projettent aucun lumière, du moins qui puisse m'être visible. Peut être agissent-elles comme des corps noirs qui absorbent les photons ? Voici sans doute ce que l'on ne voit pas lorsque la nuit est noire. J'aime à m'imaginer que la lune est un trou noir et qu'elle tente de m'attirer, en sens inverse de la pesanteur. Instinctivement, je m'accroche au sol.

Mes pieds touchent l'eau de l'océan. Elle est trop froide, une froideur d'Europe. J'essaie de l'animer pour voir ressortir les projections brillantes des cristaux de sel. Mais par nuit blanche, il n'existe aucune lumière qui puisse les toucher.

Je reviens sur mes pas. Je croise un chat, furtif. Pourquoi faut-il que je finisse toujours par rencontrer un chat ? On dit parfois que le diable se cache dans les chats et qu'il se déplace tout aussi furtivement. Mais cela ne m'inquiète guère. J'aurais au contraire plaisir à discuter avec le diable. Son esprit m'intéresse. Par contre, si Dieu se présentait, je suis certain que je m'installerais dans le silence.

Je reviens donc sur mes pas, en direction du canal. Et puis soudain, je m'aperçois que je n'avais pas compris la blancheur, je ne l'avais saisie dans toute sa puissance et sa dimension. J'en ai le souffle coupé. L'horizon a disparu. Latéralement, au-delà des bâtiments, rien n'arrête le regard. Je me sens seul dans l'infini. Pour me ressaisir, je repense à cette question que je me suis souvent posée : qu'est-ce que l'infini, sinon un postulat mathématique ? Mais je n'ai plus à me la poser, j'y suis, de plein pied.

Peu à peu, toutes les choses s'effacent. Je ne suis plus que dans l'infinité blanche, nulle part. S'impose dans mon esprit le souvenir fort d'une plaine, en bordure de forêt, près de Minsk. Il faisait environ moins vingt degrés. J'avais le visage glacé. Et puis une musique s'était élevée, la commémoration des morts. Loin d'être sinistre, elle était belle, semblable à l'espace dans lequel j'étais situé.

Il ne faut pas se laisser aller à la panique. Je ne suis pas perdu, je sais exactement où je suis, mais je préfère ne plus marcher. Je me baisse pour toucher mon pied. Mes mains se cherchent. Elles se trouvent et se rassurent mutuellement. La confiance retrouvée, une seconde fois je m'abandonne au blanc. Je m'abandonne à la paix. Mais, dans le délice de cet abandon, je sens une perdition. Par une sorte de réflexe, je me secoue, je me reprends à nouveau.

Les choses réapparaissent. Je suis frappé par l'absence de vie, mais aussi par la forte présence de l'existence non vitale. Je me demande ce qu'il en est de mon corps. N'est-il fait que de vie ? Les biologistes ne nous ont-ils pas menti ? Je sais, depuis longtemps, qu'ils sont incapables de penser la vie. Ils ne s'expriment que par métaphores. Ils ne disposent d'aucun concept. Mais il m'apparaît qu'ils sont encore plus incapables de penser la non vie. Cela les dépasse de très loin.

Je bute dans un trou du trottoir. Il était trop blanc, je ne l'avais pas distingué. Je tombe par terre ; je suis pris d'un fou rire ! Il n'y a personne pour me voir. Quoiqu'un autre chat ait eu l'idée de passer, juste à ce moment précis. Quel diable !

Je rêve aux yeux dorés de quelque extra-terrestre, au bout d'un corps à la forme fine et aux gestes lents. Les yeux dorés sont composés de paillettes, délicates. Je les distingue, comme si elles échappaient à la nuit blanche. J'aimerais prendre une paillette dans ma main et pouvoir la contempler, de près. Les yeux dorés me regardent, bien en face. Ils me traversent. Suis-je un simple écran, ou bien regarde-t-il ce que pense mon esprit ? Mais, comme il reste muet, je lui fais un signe de la main et poursuis mon chemin.

J'ai marché pendant des heures. Peu à peu, je me suis perdu. J'ai savouré l'absence de toute peur et de toute angoisse. J'ai fini par m'asseoir sur un banc. Je n'avais que les faisceaux à regarder, mais leurs mouvements alignés suffisaient à occuper mon esprit.

J'aime ne pas penser. De mon banc, je m'interroge sur les traces rouges. Que signifient-elles ? Chacun dirait : du sang. Mais non, il ne s'agit pas de cela finalement. Le rouge est la couleur de l'infini changement, plus que de la vie. Je subodore que je surprends des cycles de micro-mutations, qui, dans leur propre mouvement, dégage une qualité que mon esprit interprète comme étant de couleur rouge.

Je songe à Bergman. Je revois des visages, ceux que son film a imprimés en moi.

Il fait frais, presque froid.

Et puis j'arrête de penser.

Paris, le 13 juillet 2006

 

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