Expérience et civilité dans la formation et le recrutement des jeunes.

Par Philippe Zarifian,

Professeur de sociologie à l'Université de Marne la Vallée.

1. Le concept de civilité.

Le concept de civilité a été primitivement développé, sous d'autres appellations, et en particulier en référence au statut de l'individu dans l'"état de nature", dans le champ de la philosophie politique, au 17 et 18ème siècles. Et il est important de souligner qu'il s'agit d'un concept relatif au vivre politique, au sens large du terme.

Il est vrai que ce terme est peu utilisé. On lui préfère nettement son cousin germain : la citoyenneté. On peut cependant affirmer qu'aussi bien conceptuellement que pratiquement, la civilité est à la base de la citoyenneté. Conceptuellement : tous les grands penseurs, "inventeurs" de la citoyenneté moderne (Hobbes, Locke, Spinoza, Rousseau...), partent de l'état civil de l'individu, dans une situation posée comme préalable à la constitution du système politique étatique, pour aboutir à fonder le concept de citoyenneté.

Pratiquement : la civilité a, sur la citoyenneté, l'énorme avantage d'être une forme basique, élémentaire, d'exercice des pouvoirs et droits de l'individu, forme pratiquée dans la vie ordinaire, dans le jeu permanent des rapports sociaux. Le concept de civilité, tel qu'il a émergé en philosophie politique, renvoie à l'association de deux principes, qui se trouvent eux-mêmes en tension l'un par rapport à l'autre :

- le principe de "libre disposition de soi": de son corps, de sa pensée, de sa puissance d'action. Ce principe est à la source des libertés fondamentales : la liberté de pensée, d'expression, de circulation... Il suffit de les évoquer pour voir que l'affirmation de ce premier principe reste toujours une conquête à assurer et développer. C'est un moment fort d'émergence de la modernité, de libération vis-à-vis du servage, de l'esclavage, d'une société d'ordres, de toutes les formes traditionnelles de domination. Au-delà de ce moment historique, cette libre disposition n'est jamais acquise totalement ni définitivement : elle peut par elle-même, comme Spinoza l'a montré dans son analyse du jeu des affects, se muer en dépendance vis-à-vis d'un autrui, par auto-soumission à des passions qui nous dominent, comme elle peut, bien entendu, céder devant des oppressions sociales. Néanmoins, d'un point de vue individuel, elle a pour signification forte de désigner un comportement actif, comportement qui mobilise notre puissance de pensée et d'action face au monde, qui nous pousse à revendiquer d'agir librement, à l'inverse d'un comportement passif qui ne ferait que subir des déterminations externes ou des prescriptions divines.

- le principe du respect d'autrui à partir du sens de l'interdépendance et la coopération associatrice. Ce second principe vient équilibrer le premier du point de vue des conditions de la vie sociale dans une société moderne. Il évite que le premier ne dérive dans une visée purement égocentrique. Il faut noter que ce second principe s'exprime dans l'usage spontané du mot "civilité". Quand on l'évoque, on pense en effet souvent à la politesse, à la bienveillance manifestée dans les contacts avec les usagers dans le service public (voir les travaux d'Anni Borzeix à ce sujet), à la solidarité spontanée qui peut se manifester dans un lieu de travail, etc.

La civilité touche à la solidarité d'action et à la coopération, mais d'une façon qui dépasse la stricte nécessité fonctionnelle (la stricte nécessité de se coordonner par exemple). Elle n'est pas compréhensible sans une certaine intelligence des rapports politiques élémentaires, noués entre individus civilement libres, se reconnaissant comme tels et conscients de leurs apports respectifs.

Il faut noter que la solidarité spontanée manifestée dans des activités professionnelles ou associatives est toujours liée au sens partagé d'un devenir commun : devenir commun dans la validité et la réussite des actes professionnels engagés ensemble, devenir commun aussi et surtout dans le déploiement même de la vie sociale. Bien entendu, la civilité ne va pas sans l'incivilité. On pourrait citer, à profusion, des actes d'incivilité, à commencer par des actes qui actuellement témoignent d'une dégradation de la politesse élémentaire. Mais il suffit d'y réfléchir pour voir que l'incivilité n'aurait pas de sens, ne serait pas ressentie comme telle, si l'exigence politique de civilité n'était pas ancrée dans notre forme de vie.

La civilité, ainsi succintement résumée (nous condensons ici un ouvrage entier que nous avons consacré à ce sujet!), entre en tension avec :

- la citoyenneté

- la condition salariale.

1) Avec la citoyenneté. Dans sa définition et sa pratique institutionnelle, la citoyenneté présente un paradoxe : si elle reconnaît la souveraineté du peuple, sur la base de chaque individu qui le compose, elle s'exprime concrètement dans un acte d'autorisation (Hobbes) ou de consentement (Spinoza) ou de transfert (Locke) par lequel nous reconnaissons à un souverain politique le pouvoir d'exercer la souveraineté à notre place. Par cette autorisation, la dimension active de la civilité se transforme en dimension passive : les lois sont conçues et édictées en dehors de nous et nous nous devons de les respecter. D'où un sentiment d'insatisfaction permanent pour les citoyens que nous sommes, insatisfaction qui peut devenir vive en situation de crise ou de discrédit du politique.

On peut mettre cette insatisfaction au regard de ce que signifie la civilité (par décalage vis-à-vis de la citoyennet). La civilité, c'est l'exercice par nous-mêmes de notre pouvoir de souveraineté dans le champ du vivre concret. Certes, cette civilité est limitée par son manque d'assise institutionnelle et ses tiraillements internes. Elle est limitée par l'incivilité. Mais elle est précieuse pour mettre la citoyenneté sous pression, pour mettre le système politique institutionnalisé sous tension. Qui plus est : l'ouverture aux problèmes mondiaux que nous donnent les grands médias pousse à ouvrir l'horizon de nos préoccupations bien au-delà des problèmes purement locaux, même lorsque les moyens d'action directs sur ces problèmes semblent hors de notre portée.

2) Avec la condition salariale. La tension est ici évidente : la condition salariale limite, par principe même (le principe de dépendance et de subordination à l'acheteur de la capacité de travail inscrit dans la condition salariale) et surtout par effet de système (être obligé de vendre la disposition de sa capacité de travail pour vivre) la civilité. Parfois, elle peut conduire à sa négation pure et simple : la libre disposition de soi n'est pas seulement restreinte. Elle peut être niée. On en a un témoignage évident dans le film "La reprise" où est évoquée la condition salariale des femmes dans une usine Wonder en mai 1968.

La condition salariale développe aussi un ensemble de mécanismes de division du travail, de séparation, de mise en concurrence, d'oppositions entre salariés. Elle vient donc contredire le principe de la prise en compte et du respect d'autrui dans la coopération associatrice. Il ne faut pas prendre ces tensions sur des bases moralisatrices. Ce sont des tensions inévitables dans le système économique actuel. Mais nous soutenons fermement, sur des bases autant empiriques (à partir d'un grand nombre d'enquêtes en entreprises) que conceptuelles que, sauf rares exceptions, dans une société moderne qui a connu et approfondi sa révolution politique, l'exigence et les pratiques de civilité ne sont jamais absentes des situations professionnelles, et donc que ces lignes de tension existent. Et parce qu'elles existent, parce que la civilité comme l'incivilité sont ressenties comme telles, il est parfaitement possible de lutter pour des organisations du travail et des formes de reconnaissance qui poussent le potentiel de civilité au sein même de la prise en charge des activités de travail. Nous pouvons agir professionnellement en étant animé par le sens de la civilité, ne serait-ce que par ce sens élémentaire qu'est celui d'être socialement utile (à des jeunes quand on est enseignant par exemple).

Les rapports politiques élémentaires, qui nous définissent comme membres d'une même communauté politique, sont en permanence présents dans l'activité professionnelle en entreprise. C'est certainement plus sensible dans les activités de service public que dans le secteur privé. Mais la question est toujours concrètement présente. Le salarié ne laisse pas ses qualités d'être civilement libre au vestiaire lorsqu'il franchit les murs de l'entreprise. Il ne se considère pas comme esclave. Un compromis permanent, qui prend des tours très variables selon les périodes historiques, est noué entre le caractère oppresseur de la situation salariale et l'expression de la puissance civile des salariés.

2. La formation des jeunes et l'appel au langage.

Nous illustrerons ces propos par un exemple tiré d'une expérience concrète. Nous avons créé un département de sociologie à l'Université de Marne la Vallée et nous avons, en tant qu'équipe d'enseignants, développé une forme pédagogique qui est assez courante dans cette discipline : l'enquête.

C'est peut-être la manière de l'envisager qui est originale et se distingue d'autres universités.

1) L'enquête comme premier contact avec la discipline et ouverture sur autrui. Nous demandons aux étudiants qui arrivent pour la première fois à l'Université, c'est-à-dire aux étudiants du premier semestre de la première année de DEUG de réaliser, parallèlement au cours qu'ils reçoivent, des petites enquêtes de terrain, par petits groupes, sur le thème de la famille. C'est leur premier apprentissage, leur premier contact avec la sociologie. Nous avons choisi le thème de la famille, après un relatif échec sur le thème du temps de travail, pour qu'il s'agisse d'un domaine dans lequel ils ont déjà une expérience personnelle. Mobiliser l'expérience déjà acquise dans une nouvelle démarche nous a semblé essentiel. On leur demande de conduire des entretiens (bien entendu en dehors de leur propre famille pour introduire la distance nécessaire), de préparer entre eux leurs analyses, et ensuite d'en restituer le contenu devant leurs autres collègues, en séances de TD.

On n'énonce que trois exigences :

- pratiquer une sociologie compréhensive, au sens simple et précis d'essayer de comprendre les raisons qu'ont les personnes enquêtées de penser telle chose sur tel problème familial,

- se former leur propre jugement, en mobilisant à la fois leur expérience et leur réflexion sur ce problème et le confronter aux entretiens et aux interprétations des autres membres du petit groupe d'enquête,

- présenter le résultat à l'ensemble de leurs collègues (ce sont des TD de 30 personnes environ) d'une manière vivante, c'est-à-dire d'une manière qui accroche leur intérêt et suscite leurs questions.

2) La mobilisation du langage.

Il est facile de voir que tout se passe dans le langage, dans différents usages du langage :

- le langage compréhensif d'abord : langage d'écoute et de compréhension dans les entretiens, qui demande un effort certain de respect d'autrui (en particulier lorsqu'on n'est pas soi-même d'accord avec le contenu des énoncés).

- le langage critique de la formation du jugement autonome, langage réflexif qui mobilise tout à la fois l'expérience du jeune accompagnée des jugements pré-formés dont il disposait, mais aussi la nouvelle expérience et les nouveaux points de vue que l'enquête lui a procurés. Comment se former un nouveau jugement, ou, pour le moins, présenter une certaine diversité de points de vue (par exemple sur la signification de l'importance des divorces) ?

- un minimum de langage intercompréhensif (qui n'est pas du même usage que le langage compréhensif), au sein du petit groupe, pour confronter leurs analyses entre étudiants et s'accorder sur la préparation de la séance,

- le langage de la formalisation écrite (spontanément, les étudiants écrivent leurs interventions orales futures), langage écrit surtout utilisé pour se sécuriser, mais qui, comme toute formalisation écrite, pousse à la rigueur de l'expression, et peut provoquer des réflexions nouvelles.

- le langage de l'expression orale, le plus pénible pour la majorité d'entre eux. Langage de la confrontation à un public dont il faudra capter l'intérêt et au jugement de l'enseignant qui mettra une note. Ce que l'étudiant apprend, difficilement, c'est qu'il ne suffit pas de faire passer des connaissances. Pour accrocher le public, il faut aussi faire passer des convictions et une certaine passion pour le sujet traité. Il faut y mettre une part de soi. Et assumer publiquement une responsabilité. Dans l'ensemble, le résultat est ... un demi-échec.

C'est une forme pédagogique qui, malgré sa difficulté, plait beaucoup aux étudiants, mais il est vrai que le résultat n'est souvent guère brillant. Comment pourrait-il en être autrement pour des étudiants de premier semestre de DEUG, qui ne savent encore rien de la sociologie et dont la maîtrise du langage est encore rudimentaire ? Mais ce semi-échec est une expérience précieuse qui pourra être reprise, améliorée, enrichie au cours des semestres suivants, sur d'autres sujets.

C'est probablement dans les semestre suivants que cette démarche prend toute sa signification. Par exemple, nous intervenons en 2ème année de DEUG, au second semestre, et il est alors possible d'organiser des enquêtes nettement plus développées sur le thème du "travail" (donc sur un thème assez fortement décalé vis-à-vis de leur expérience propre). Ils ont déjà acquis une maîtrise du langage et de la réflexivité sensiblement forte pour leur permettre d'opérer ce décentrage, de traiter d'un problème qu'ils connaissent mal.

3) Quelle relation avec la civilité ?

Dans la forme pédagogique ici succinctement décrite, il existe une relation profonde avec les deux principes de la civilité énoncés. Entendons bien : il ne s'agit pas d'"éduquer" à la civilité, comme l'on peut le dire de l'éducation civique.

Il s'agit plutôt:

- de réveiller et d'activer les ressources de civilité qui sont dans la grande majorité des jeunes, non pas par "nature", mais du fait qu'ils se sont déjà formés comme membres d'une société moderne, en ont épousé des acquis fondamentaux, ont pu déjà construire une certaine expérience de la vie dans laquelle leur "être civil" s'est affirmé. Sur ce plan, il existe certainement des inégalités fortes parmi les jeunes, et le poids de l'éducation familiale et du milieu social y joue de manière évidente. Mais comment pourrait-il en être autrement ? A nous, enseignants, d'en tenir compte.

- de formaliser et développer ses acquis autour de pratiques du langage qui ont directement à voir avec les principes de la civilité. Si nous reprenions, une à une, les 5 pratiques du langage énoncées, nous pourrions montrer, sans difficulté, qu'elles se ramènent toutes, soit à un développement de la libre disposition de soi (ce qu'on appelle, dans d'autres référents conceptuels : l'affirmation de l'autonomie), soit à une activation des facultés de compréhension et d'intercompréhension qui ouvrent sur le sens de l'interdépendance et de la coopération. Autrement dit : il existe une relation (ici: volontaire) entre l'acquisition de pratiques du langage dans des formes pédagogiques et l'activation de caractéristiques du rapport politique d'une société moderne. Il n'est pas douteux que lorsqu'on réfléchit à de telles formes, on se pose soi-même des questions, comme enseignant, sur les effets que l'on produit. De notre point de vue, il s'agit moins de "former à la citoyenneté", que de préparer les jeunes à affronter, dans les meilleures conditions possibles, une société dure et incertaine. De s'y préparer, non par le durcissement egocentrique, la "volonté de réussir", ou la fuite devant des situations de responsabilité, mais par: - l'acquisition d'une fermeté de comportement et de pensée fondée sur la libre disposition de soi, - l'acquisition d'un souci compréhensif d'autrui, qui permette de tisser, solidement, des liens de solidarité et de coopération. Cela pourra leur être considérablement utile plus tard.

3. La référence à l'expérience dans le recrutement des jeunes.

L'expérience peut être quelque chose de fondamentalement positif. Les jeunes sont-ils sans expérience lorsqu'ils sortent du système éducatif ? Bien sûr que non. Si leur expérience professionnelle est faible ou nulle, ils ont cependant une expérience de la vie et une expérience scolaire, expériences dans lesquelles ont été acquises des savoir-faire pratiques, des règles de vie sociale, une manière de s'affronter aux événements de la vie, une faculté de se confronter à des épreuves (à commencer par celles de la sélection scolaire), un minimum de sens des responsabilités, etc. Or force est de constater que les employeurs, au moment de l'embauche, soit affirment que les jeunes sont sans expérience, soit l'appréhende de manière tordue.

Lorsque les employeurs mettent une barrière à l'embauche du fait du manque d'expérience professionnelle :

- soit ils excluent le jeune,

- soit ils légitiment des formes intermédiaires d'emploi (CDD, stages...) qui servent à tester le jeune.

Et on teste alors, non seulement ses compétences professionnelle, mais son comportement, baptisé de "compétence sociale". Nous pourrions reprendre ici une hypothèse avancée par Gilles Deleuze : celle du passage d'une société disciplinaire à une société de contrôle. La société disciplinaire se marque par l'attente d'un respect strict de la discipline du travail, l'observation du travail prescrit, le taylorisme. La société de contrôle se marque par la reconnaissance du rôle de l'autonomie, de l'initiative, mais contrôlé doublement: - par les résultats, - par le traitement même des comportements. Dans le cas de l'embauche d'un jeune, cette référence au comportement est particulièrement problématique, parce que ce jeune est faible face au pouvoir institutionnel de l'employeur. On va faire appel à son initiative, à sa réflexivité, à son sens des responsabilités, mais on jouera aussi sur un enfermement égocentré ("se valoriser") qui hypertrophie la référence à l'individu, alors même qu'un individu, seul, restera toujours particulièrement fragile et exposé.

1) Au sujet des "compétences sociales".

Il nous semble nécessaire de questionner ici ce que l'on peut entendre par "compétences sociales". Prises formellement, au pied de la lettre, les compétences sociales sont plutôt positives. On parle d'autonomie, de faculté à communiquer, d'adaptabilité, etc. Bref : d'un ensemble de traits qui ressemblent étrangement aux caractéristiques de base de la civilité.

Et, a priori, il est vrai qu'il vaut mieux privilégier :

- l'autonomie que le strict respect de la discipline,

- le sens de la responsabilité que l'obéissance aveugle ou le refus de toutes règles,

- l'esprit d'équipe et de coopération que les comportements égoïstes et repliés.

Ce n'est sans doute pas l'effet du hasard si, à l'occasion de la crise des organisations tayloriennes, on voit apparaître des "qualités" comportementales qui font écho aux deux grands principes de la civilité dont nous avons parlé. Mais il faut voir le mode d'utilisation de ces "compétences sociales" et les limites dans lesquelles elles sont enfermées. Mode d'utilisation : dès lors qu'on coupe les "compétences sociales" des compétences professionnelles, qu'on en fait un "savoir être", un "en soi", et qu'on les traite et les évalue sur un mode purement individualisé, on engendre une dérive redoutable. Et cette dérive se formule simplement : on passe de l'appréciation d'une compétence professionnelle dans une relation salariale à un jugement discrimiant de "qualités" personnelles dans une relation semi-servile.

Passer d'un jugement sur des compétences professionnelles, identifiées comme telles, à une évaluation de qualités personnelles, c'est :

- faire un grand bond en arrière que les femmes ne connaissent que trop bien. Au lieu de parler des "qualités féminines" (la dextérité, la patience...), on parlera des "qualités modernes" (la faculté à communiquer, la prise d'initiative,...)

- mettre en place des formes de sélection qui n'ont plus d'assise sociale, qui isolent chaque individu,

- et induire un paradoxe terrible : on valorise des contenus qui renvoient formellement au registre de la civilité, mais dans une forme instrumentale qui oblige, sur un mode quasi-servile, l'individu à adopter tel type de comportement "conforme", situation que la civilité, comme rapport politique autentiquement moderne, a historiquement rejetée.

Limites : ces "compétences sociales" ne seront jamais reconnues que dans les limites des attentes de l'entreprise, dans un rapport salarial qui reste de subordination. Les isoler du professionnel et les valoriser comme telles, c'est jeter le trouble sur ce qui se négocie réellement, "faire comme si" le rapport salarial n'existait pas... Cet ensemble de considérations milite pour avoir, sur ce sujet, une attitude ferme et sans équivoque : il serait absurde de nier l'intérêt à reconnaître les facultés d'autonomie, de responsabilité, de communication, mais elles ne peuvent et ne doivent être perçues que comme des compétences professionnelles, référées à des contenus professionnels explicites, eux-mêmes susceptibles de définitions sociales négociées (avec les syndicats s'ils existent, ou, à défaut, avec le collectif de salariés). L'urgence est à modifier les modes de reconnaissance des compétences professionnelles, en y intégrant les dimensions les plus positives. Et à se battre pour éviter les dérives qui isolent, en tant que tels, des jugement sur l'"être" (et donc l'intimité) des personnes.

2) Au sujet de la sélection scolaire.

Il existe une ambivalence dans la référence forte faite aux diplômes dans le recrutements. Déjà, on est toujours à se demander s'il est fait référence à des contenus de connaissances, ou plutôt au fait que le jeune diplômé aura déjà satisfait à des épreuves de sélection de comportement (il se sera auto-discipliné, il aura appris à réussir face à des épreuves, etc.) dont l'entreprise pourra faire l'économie. Mais on peut voir aussi l'ambivalence dans la référence à l'adaptabilité et au "potentiel". Un jeune, bien diplômé, est supposé avoir de meilleures capacités d'adaptation à des contextes évolutifs, et disposer d'un bon potentiel.

Mais quel est alors le véritable registre sollicité : s'agit-il de l'adaptabilité comme plus grande liberté de disposition de soi de l'individu, effectivement plus apte à se comporter activement face à des situations nouvelles ? Ou s'agit-il de l'adaptabilité au sens du conformisme, de la faculté à épouser les exigences changeantes de la direction de l'entreprise ? Ou des deux à la fois ? Qui plus est, l'insistance sur le diplôme est souvent un formidable moyen pour nier l'expérience extra-scolaire que le jeune a déjà acquis, par le frottement à son milieu social, familial, amical, par sa sensibilité aussi aux nouvelles que diffusent les médias. Si les formes pédagogiques utilisées à l'école (au sens large de ce terme, dont l'Université) ne savent pas reconnaître et valoriser ces expériences, c'est d'une immense négation dont il s'agit, dont pâtissent les jeunes les moins spontanément "conformes" aux canons des nouveaux comportements...

En guise de conclusion:

Nous n'entendons, en aucune manière, minorer toutes les évolutions qui, peu ou prou, assurent une montée de la reconnaissance et de la valeur de la civilité dans notre société. Bien au contraire : il nous semble urgent de l'identifier et de la pousser, en particulier lorsqu'elle se mélange aux exigences professionnelles . Mais nous devons le faire avec beaucoup de lucidité, en se confrontant sans cesse à des jeux d'ambivalence et de tensions, à la nécessité de tracer des lignes de partages les plus claires possibles. C'est probablement l'apprentissage de cette confrontation qu'il nous est donné actuellement de faire, en particulier lorsque nous assumons des responsabilités vis-à-vis des jeunes.

Zarifian philippe, septembre 1997

(pour aller plus loin, voir : Zarifian philippe, Eloge de la civilité, éditions L' Harmattan, mai 1997)

 

 

 

Éducation ou contamination des esprits ?

 

par Nurit Peled-Elhanan, israélienne

Discours tenu à l'université du Connecticut, New London, 27 septembre 2006

Je voudrais dédier ces mots à tous les garçons et filles palestiniens, à tous les garçons et filles libanais, ainsi qu'à tous les garçons et filles irakiens qui ont été massacrés par des garçons soldats israéliens et américains à l'esprit contaminé, et qui ont récemment rejoint ma propre petite fille dans le royaume souterrain des enfants morts, qui grandit sous nos pieds pendant que je parle... ...

Je voudrais leur dire de ne pas s'inquiéter : Enfants, vous y serez bien reçus et personne ne vous blessera simplement parce que vous avez fait l'école buissonnière ou parce que vous portiez un voile sur votre tête ou parce que vous viviez dans un certain endroit. Reposez en paix, chacun a droit à une égale dignité dans votre nouveau monde. C'est le monde où les enfants israéliens demeurent côte à côte avec les enfants palestiniens. Là ils reposent, victimes et meurtriers, dont le sang a été longtemps absorbé par la Terre sainte, qui a toujours été indifférente au sang. Là ils reposent, tous victimes de duperie.

Vous tous, enfants morts, avez été trompés, parce que votre mort n'a abouti à rien du tout et le monde continue à vivre comme si votre sang n'avait jamais coulé. Parce que les leaders du monde continuent à jouer leurs jeux meurtriers, en vous utilisant comme des dés et en utilisant notre chagrin comme carburant pour leurs machines à tuer. Parce que les enfants sont des entités abstraites pour des généraux et que le chagrin est un outil politique.

Vivant des deux côtés, celui des victimes et celui des tueurs, je continue à me demander, quels sont les moyens qui font que de bons enfants israéliens sont transformés en monstres assassins, quels sont les moyens qui contaminent autant leurs esprits pour qu'ils en viennent à tuer, torturer et humilier d'autres enfants, leurs parents et grands-parents, et à sacrifier leur propre vie pour rien d'autre que la folie et la mégalomanie de leurs chefs.

Dans le prétendu monde occidental éclairé chacun se sent très légitime quand il blâme l'Islam pour les attentats suicide et la terreur. Mais qui songerait à blâmer le judaïsme pour meurtre ? Les enfants juifs ultra-orthodoxes qui n'ont jamais quitté Brooklyn savent que tuer des Arabes est un « mitzva » (commandement sacré) car pour eux ce sont des « vilde hayeths » (bêtes sauvages). Et les enfants israéliens commettent réellement les crimes de massacre et de torture.

Ni le judaïsme ni l'Islam ni aucune autre religion dans ce domaine ne sont la cause des meurtres et de la terreur. C'est l'éducation raciste qui l'est. C'est l'impérialisme américain qui l'est, c'est l'impitoyable régime d'occupation israélien qui l'est. Les femmes et les enfants qui souffrent le plus de la violence occidentale aujourd'hui sont les femmes musulmanes mais le racisme ambiant fait que la souffrance de ces femmes est imputée au fait qu'elles sont musulmanes. Le monde occidental aujourd'hui est infecté par la peur de l'Islam et de la matrice musulmane.

La grande France de la liberté-égalité-fraternité est effrayée par des petites filles voilées, l'Israël juif appelle, dans des discours publics et des livres scolaires, les citoyens arabes d'Israël un « cauchemar démographique » et « l'ennemi intérieur ». Quant aux réfugiés palestiniens vivant sous occupation, ils sont définis dans les livres scolaires israéliens d'histoire comme un « problème à résoudre ». Il n'y a pas bien longtemps c'étaient les juifs qui étaient un problème à résoudre. Ceci en dépit du fait que les gens qui détruisent le monde aujourd'hui ne sont pas musulmans. Les gens qui utilisent les armes désastreuses les plus sophistiquées pour tuer des milliers de civils innocents ne sont pas musulmans. Ils sont chrétiens, et juifs.

Néanmoins ce sont ceux qui appartiennent aux cultures judéo-chrétiennes, qui soutiennent les crimes contre l'humanité américano-britanniques et israéliens, et en particulier contre les musulmans partout dans le monde, les personnes qui envoient leurs enfants au combat dans ces guerres inutiles impitoyables au nom de la démocratie et de la liberté qui sont des noms de code pour l'avarice et la mégalomanie, qui se voient eux-mêmes comme éclairés et blâment tout cela au nom de je ne sais quel clash imaginaire des civilisations.

Quelle solution ce monde frappé par la peur offre-t-il aux Palestiniens, aux Irakiens ou aux Afghans qui sont harcelés, maltraités, torturés et affamés par les crimes et l'exploitation occidentaux ?

L'offre générale que ce monde éclairé leur fait consiste à dire : soyez comme nous. Constituez une démocratie comme les nôtres, embrasser nos valeurs qui vous méprisent, qui vous considèrent comme un tas de primitifs inférieurs qui doivent être cultivés ou épurés.

Ceci, mesdames et messieurs, est l'attitude qui permet aux soldats américains de violer, torturer et tuer des hommes, des femmes et des enfants musulmans par milliers, qui permet à des soldats israéliens d'ordonner aux femmes palestiniennes de se déshabiller devant leurs enfants pour des raisons de sécurité, aux geôliers de les maintenir dans des conditions inhumaines, sans les règles hygiéniques nécessaires, sans eau ou matelas propres et de les séparer de leurs nourrissons et enfants en bas âge. De bloquer leur chemin vers l'éducation, de confisquer leurs terres, de détruire leurs puits d'eau, de déraciner leurs arbres et de les empêcher de travailler leurs champs.

C'est ce qui permet aux pilotes israéliens de laisser tomber une centaine de bombes d'une tonne par jour sur le secteur le plus peuplé au monde - Gaza.

C'est ce qui permet à Israël de voter les lois racistes qui séparent des mères, des pères et des enfants. Les femmes palestiniennes, irakiennes et afghanes sont des mères comme moi.

Et quand elles perdent un enfant, même si c'est un enfant de 12 ans, leur douleur est égale à la mienne.

Mais en plus de perdre leurs enfants, elles perdent également leurs maisons, leur vie et leur futur parce que le monde n'écoute pas leur souffrance et ne punit pas leurs meurtriers. Leur honneur de femmes et de mères est écrasé. Leur identité est détruite et leur cri n'est pas entendu. Leur foi et leurs coutumes, leurs modes de vie séculaires sont traités par le mépris. Les soldats américains ne sont en fait pas les seuls à massacrer des « Arabes » : les soldats israéliens le font aussi avec les Palestiniens et les Libanais.

Et ces soldats israéliens n'ont probablement jamais vu un visage humain arabe avant de se retrouvent à l'armée. Mais ils ont appris, pendant 12 longues années, que ces gens sont primitifs, qu'ils élèvent des enfants pour les envoyer dans la rue jeter des pierres sur nos soldats qui-veillent-au-maintien-de-la-paix, qu'ils sont incultes parce qu'ils ne reçoivent pas notre éducation, étant fourbes et sales parce qu'ils ont une autre notion que nous de la politesse, qu'ils s'habillent différemment et se couvrent la tête avec différents morceaux de tissu.

Eh bien, d'après mon expérience, il y a beaucoup plus de keffiehs que de kippas dans le camp des partisans de paix.

Des enfants israéliens sont empêchés de connaître leurs voisins immédiats, leur histoire et leur culture, leurs mérites. Des enfants israéliens sont éduqués à voir en leurs voisins des éléments indésirables. Ce n'est pas de l'éducation, c'est de la pollution mentale. Le scientifique Richard Dawkins a été le premier à parler de virus mentaux. Les enfants, parce que leurs esprits sont crédules et ouverts à quasiment toute suggestion, ne sont pas immunisés contre les pollutions mentales de toutes sortes de propagande et de mode. Ils se laissent facilement persuader de percer leurs visages et de tatouer leurs fesses, de mettre leurs casquettes à l'envers et de dénuder leurs ventres, de croire aux anges et aux fées. Ils acquièrent également facilement les croyances politiques et s'approprient les cartes mentales qui influenceront plus tard leurs décisions sur la question des futures frontières de l'État et sur la nécessité de la guerre.

Tous nos enfants ont l'esprit contaminé à un âge précoce.

De sorte qu'au moment où ils sont en âge de devenir de vrais soldats, ils ont déjà appris à être de bons soldats, c'est-à-dire que leurs esprits sont totalement contaminés et qu'ils sont incapables de remettre en cause la « vérité » qui leur a été inculquée. Ceci est une partie de l'explication que l'on peut donner aux actes terribles qui sont commis aujourd'hui par de braves garçons israéliens, qui sont définis encore et toujours comme des « gens attachés aux valeurs ». Il est donc grand temps de se demander de quelles valeurs il s'agit. Les lignes suivantes font partie d'une préface personnelle de Tal Sela, un de mes étudiants d'université, à son mémoire de fin d'études, qui inclut l'analyse d'un manuel d'histoire.

« Le 5 septembre 1997 je me trouvais au Liban, dans une mission de renfort. Tous mes amis étaient dans la bataille, 12 soldats ont été tués. Les jours suivants j'étais heureux : "je suis vivant, j'ai survécu", me disais-je à moi-même. Mais un an plus tard, j'étais dans une dépression profonde. Triste et morose. J'ai décidé de consulter un psychologue. Après quelques séances j'ai pu rassembler mes forces, physiques et morales. J'ai pu réorganiser mes pensées. Alors j'ai compris que la crise mentale que j'avais eu était en fait une crise morale, une crise de conscience. Ce que j'avais réellement ressenti c'était de la frustration, de la honte et de la colère... Comment avais-je pu être si crédule et me laisser tromper ? Comment expliquer qu'un homme de paix s'expose à une expérience si morbide de son propre gré ? Aujourd'hui, comme toutes les deux semaines, j'ai conduit des activistes pacifiques aux postes de contrôle militaires de l'armée israélienne dans les territoires palestiniens occupés. J'ai vu un officier mettre les menottes à un chauffeur de taxi parce qu'il n'avait pas obéi à l'ordre des soldats pour se garer ici et pas là. "Nous le lui avons dit mille fois", disaient les soldats. L'homme était couché à terre dans la pire chaleur de l'été, assoiffé, pendant des heures. Son ami était plus chanceux : il a dû rester debout dans une cellule, sans menottes. »

Qu'est-ce qui a poussé ces jeunes garçons israéliens à jouer le rôle des juges suprêmes à en perdre tout jugement ?

À mon avis c'est le grand récit sioniste qui sert de conscience collective à toute la société israélienne, tant de manière explicite qu'implicite. Ce grand récit est le système des valeurs qui nous incite à appartenir à ce collectif particulier. C'est le système qui dicte les rapports entre nous et les Palestiniens.

Comment sinon peut-on expliquer que des jeunes qui ont été éduqués à aimer leur voisin comme ils s'aiment, tuent leurs voisins, détruisent leurs établissements scolaires, leurs bibliothèques et leurs hôpitaux, pour aucune autre raison apparente que le fait que ce sont leurs voisins ?

La seule explication est que leurs esprits sont contaminés par les parents, les enseignants et les leaders, qui les convainquent que les autres ne sont pas aussi humains que nous, et donc que les tuer n'est pas vraiment un meurtre ; cela porte, pour être légitimé, d'autres noms tels que « épuration », « nettoyage », « punition », « opération », « mission », « campagne » et « guerre ». Même si je parle des garçons israéliens, ce n'est pas une affaire israélienne parce que, comme vous le savez, l'épidémie est mondiale.

Mon neveu, Doroni, 7 ans, qui vit aux USA, est venu à la maison le jour de Halloween et a déclaré qu'il voulait être soldat, aller en Irak et sauver l'Amérique.

Combien de jeunes hommes américains, ignorants comme lui l'absurdité de cette déclaration, sont vraiment allés en Irak et y sont morts sans savoir pourquoi, mais avec les mots « sauvons l'Amérique » sur leurs lèvres ? La question est : comment ces valeurs fausses ont-elles été imprimées dans leurs esprits et comment peuvent-elles être effacées ? La psyché humaine, dit Dawkins, connaît deux grandes maladies : la tendance à mener des vendettas de génération en génération et la tendance de mettre des étiquettes de groupe sur des personnes plutôt que de les voir comme des individus. Nous souffrons tous des étiquettes, mais c'est seulement ceux d'entre nous qui sont morts à cause des étiquettes qui se sont rendus compte que la manière de combattre les étiquettes est de les refuser. La manière de vaincre les faux systèmes de valeurs est de les mettre à nu. Les virus de l'esprit ne sont que partiellement affaiblis par des jeunes comme Tal et d'autres refuzniks israéliens tels que les « Combattants pour la paix ».

Mais la plupart de nos enfants contaminés ne seront libres de l'emprise de ces virus que quand ils auront trouvé le repos final dans le royaume toujours croissant et souterrain des enfants morts. C'est seulement là qu'ils réaliseront que ce n'est pas important que leur tête ait été couverte ou pas dans une synagogue, une église ou une mosquée, qu'ils aient été circoncis ou pas, qu'ils aient ou pas prononcé des mots interdits, qu'ils aient mangé du porc ou de la vache ou qu'ils aient pris un chocolat chaud après leur pizza au salami juste avant de sauter sous la bombe de quelqu'un qui ne l'était pas ou ne l'avait pas fait. Les mères israéliennes, américaines, anglaises, italiennes élèvent leurs enfants avec tout l'amour et le soin afin de les sacrifier au dieu de la mort, comme si leur utérus est un capital national ou plutôt international.

Des pères poussent leurs enfants à s'engager dans des armées dont les intérêts n'ont rien à faire avec la défense. Et quand ces enfants meurent pour le bénéfice de quelqu'un d'autre, leurs parents portent le deuil avec dignité et fierté, comme on leur a enseigné, mettant les photographies de leurs enfants morts sur le dessus de la cheminée et soupirent : il était si beau en uniforme. Il est temps de dire à ces parents que personne n'est beau dans l'uniforme de la brutalité. Il est temps de leur dire que les uniformes, les grades et les médailles sont devenus laids. De leur dire que leur dignité et leur fierté sont mal placées.

Il est temps de dire aux juifs que la seule manière de décourager l'antisémitisme c'est de condamner le seul gouvernement au monde qui envoie délibérément de jeunes juifs, garçons et filles, à une mort certaine et qui persécute, jusqu'au génocide, une nation sémite entière.

Il faut leur expliquer que c'est le gouvernement juif et les actions de son armée, non je ne sais quelle haine primaire pour la race juive, qui sont les raisons de l'invention du nouveau signe que nous voyons souvent dans les manifestations pro-palestiniennes, où l'étoile de David est mise en égalité avec la croix gammée.

C'est une tâche terriblement difficile pour les personnes qui ont été éduquées en Israël ou aux USA ou dans n'importe quel autre pays « démocratique occidental » d'admettre que nous avons ont été élevés sur des valeurs racistes fausses. Sur l'hétérophobie.

La seule chose qui peut mettre en valeur un tel changement dans les esprits, c'est l'image constante des petits corps mutilés des victimes de ces valeurs.

Demain c'est Yom Kippour, le jour le plus saint pour les juifs. Ce jour-là, les gens doivent demander le pardon. Pas pour pardonner mais pour essayer d'être pardonné.

Je voudrais citer une strophe d'une poésie écrite par le défunt Hanoh Levin, un des plus grands dramaturges d'Israël, dans les années 70 :

"Cher père, quand tu seras sur ma tombe

Vieux, fatigué et très seul,

Et que tu verras comment ils m'ont enterré

- Demande-moi de te pardonner, mon père."

Nous devons tous demander pardon à nos enfants pour ne pas avoir été plus vigilants, pour ne pas nous être battus suffisamment afin de tenir nos promesses d'un monde meilleur, pour ne pas avoir refusé plus tôt les virus du mal et pour les avoir laissés être les victimes de la contamination horrible, la contamination mentale dont nous souffrons tous. Regardons leurs petits visages innocents, hébétés et sans illusions et demandons-nous : pourquoi ce sillon de sang déchire t-il la pétale de leur joue ?

 

Le Dr Nurit Peled-Elhanan est chargée de cours en sciences du langage à l'Université hébraïque de Jérusalem, spécialisée dans le discours au sein de l'éducation israélienne, avec un accent mis sur les représentations visuelles et verbales des Palestiniens et des juifs non-occidentaux.

En septembre 1997, Samarder, la fille de Nurit, a été tuée par un Palestinien dans une attaque suicide. Elle et sa famille sont membres des Familles en deuil palestiniennes et israéliennes pour la paix. Le père de Nurit, le général Matti Peled, était un héros de la guerre de 1948, devenu partisan de la paix sur la fin de sa vie. Ses deux fils sont actifs dans les mouvements de paix des Refuzniks (soldats qui refusent de servir dans les territoires, NdT) et de Combattants pour la paix, un nouveau mouvement d'ex-combattants israéliens et palestiniens. Nurit Peled-Elhanan a reçu en 2001, le prix Sakharov du Parlement européen pour les droits de l'homme et la liberté de pensée.

Elle est actuellement en tournée aux USA avec une femme palestinienne (Hanan Abu Ghosh) qui a perdu son frère âgé de 17 ans suite à des tirs israéliens.

Mazin Qumsiyeh


 

Lettre de Gaza

 

Salut,

Je reviens de Gaza.

Alors, juste ce petit mot, collectif une fois n’est pas coutume, pour vous raconter ce petit bout de terre sur lequel un peuple vit désormais sous la menace d’armes dont on dit qu’elles brulent étrangement.,« Comme le napalm », m’a-t-on assuré plus d’une fois.

Ce mail pour témoigner de ces hommes et de ces femmes debout, qui résistent pour leurs droits et leur liberté ; de ces militants et qui continuent, et oui !,à se battre pour un Etat laïque, libre et démocratique sur toute la Palestine. Bien sur, les armes circulent un peu trop parfois ici aussi. Et certains en usent parfois à tort, un peu vite comme une antidote à la dignité qu’on leur refuse. Et pourquoi diable, dans cette grande prison fermée à double tour depuis plus de six ans, les hommes seraient-ils plus forts que partout ailleurs dans le monde ?

Et dans ce cas, je veux vous dire mon angoisse ce mercredi après-midi là , cinq heures durant, l’armée a bombardé un camp de réfugiés désarmé au rythme de chaque trois minutes.Qu' ils finissent leur travail mais que cessent ces détonations , me suis-je surprise honteusement à penser, tout simplement parce que nul, nul jamais ne peut s’habituer à la mort qui rode.

« Terroriser pour détruire toute résistance. Terroriser pour mieux soumettre ; pour réduire la lutte de tout un peuple pour ses droits à un cas humanitaire », m’a expliqué alors un ami. J’étais déjà passée aux travaux pratiques de cette humiliation. Bien sur, je pourrais évoquer aussi les rumeurs qui vont bon train sur d’autres armes dont personne ne peut définir avec certitude la nature si ce n’est qu’elles laissent à terre des corps mutilés : des bras arrachés, des jambes déchiquetées, des tetes décapitées.

Je pourrais aussi m’attarder sur cette eau qui ne coule plus au robinet ou si peu que, même sous 40°C, on préfère ne plus boire. Ou encore cette électricité qui se fait rare, et avec elle le droit le plus élémentaire de se soigner ; de tout simplement de cuisiner. Toujours cette bonne vieille méthode, il est vrai : réduire l’autre à moins que rien pour qu’il se rende. Sur cette peur qui a croisé plus d’une fois mon regard qui cherchait pourtant à être rassuré, je devrais dire quelques mots.

Mais c’est d’autre chose dont j’aimerais vous faire part : de cette existence militante à Gaza qui ne compte pas ses heures pour imaginer un combat qui se conjugue aussi avec démocratie sociale...

De ces psychologues, de ces médecins, de ces animateurs qui se démènent pour accompagner les enfants dans le monde qui doit ètre le leur : celui du rêve, du théâtre et de la chanson¦ De ces poètes, de ces commerçants, de ces musiciens, ces chauffeurs de taxi, ces intellectuels qui, vaille que vaille, continuent de se lever chaque matin pour que Gaza fasse société.

Vivre.

Vivre pour obtenir enfin justice. Et puis il y a encore ces instants volés sur les plages de la Méditerranée où, au coucher du soleil, des familles font la nique à la mort alors que naviguent à vue des batiments militaires ; cette douceur de vivre toute orientale où les hommes se retrouvent la nuit tombée autour des chichas comme pour mieux étouffer le bruit des avions de combats.

Gaza autrement. Gaza dans toute son humanité que la puissance occupante a tant besoin de lui dénier pour éviter de regarder l'ampleur de ses propres crimes. Gaza, l’insoumise, la résistante ; celle de plus d’un million et demi d’hommes et de femmes étranglés par soixante ans d’occupation qui, à la pulsion de mort des militaires qui l’assiègent, répondent par une extraordinaire force de vie.

Rien de plus qu’une leçon de résistance et d’humanité. Qui peut croire sérieusement que Gaza 2006 est le prix qu’un peuple doit payer pour la libération d’un soldat ? Qui, sincèrement, sérieusement ? Ce soldat n'est qu'un prisonnier de guerre contre des milliers de Palestiniens qui pourrissent dans geoles israéliennes, rien de plus. Et cette opération n'a qu'une fonction: détruire le rêve d'une Palestine enfin libérée.

Martine

29 juillet 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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