zarifian philippe

 

 

Du travail à l'action.

1. Le travail comme héritage.

Les questions du " travail ", de l' " action ", de l' " activité " ont donné lieu à une très vaste littérature, dans des disciplines très diverses. Mais au sein de cette littérature, la tendance tout à fait dominante est d'oublier l'historicité des phénomènes et de fournir, par exemple, une théorie générique et générale de l'action, qui serait valable pour tous les êtres humains et à n'importe quelle époque.

Soit explicitement, soit implicitement, on suppose, derrière une théorie générale de l'action (ou du travail), qu'il est possible de construire une théorie générale de l'être humain ou du sujet humain, qui serait valable, en tous lieux et en tous temps. Certaines disciplines, comme l'ergonomie, n'hésite pas à parler de " modèle de l'homme ", donc à supposer qu'on peut modéliser le comportement humain en soi, même si les auteurs pourront avoir des manières très diverses de construire cette modélisation.

Je pense que cette manière de voir est inadéquate et qu'il n'existe pas d' " homme " en général, sinon dans l'imagination de ces auteurs. L'être humain est ce que sont les rapports au sein desquels il surgit et se développe. Il est un être de rapports. Ou plutôt : il existe comme être de rapports. Ces rapports étant toujours historicisés, il est impossible, si on adopte cette position, de produire une théorie générale de l'homme, sauf à avoir une posture néo-hégélienne, c'est-à-dire à penser que l'histoire est une route dans laquelle l'être générique vient à se déployer, le fin mot de l'histoire étant précisément l'être générique enfin réalisé, ayant dépassé toutes ses concrétudes et toutes ses contradictions. Dans certains de ses passages consacrés au travail, on sent que Marx est lui-même tenté par cette approche, comme si surgissait, avec et sous le capitalisme, le travail comme abstraction concrète, le travail " pur " en quelque sorte, abstrait, non pas au sens de la recherche des fondements de l'échange marchand et de la valeur, mais comme réalisation de ce qu'il y a d'essentiel dans le travail et que l'on peut enfin saisir en tant qu'abstraction, épuré de ses déterminations concrètes. Or strictement rien ne permet d'attester que Marx ait eu raison.

Je ne reprendrai pas ici ce que j'ai pu dire sur l'invention du " travail ", dans la seconde moitié du 18ème siècle, invention qu'entame Adam Smith, qu'améliore Ricardo, et que Marx reprend sans la critiquer en tant que telle. L'invention du travail est en même temps l'invention du travailleur, comme deux objets, deux réalités séparées, opposables l'une à l'autre, mais qui doivent être réunies pour qu'une production puisse exister. A l'issue d'un véritable coup de force, les économistes classiques posent que le travail existe, ou plus exactement : qu'on peut le faire exister, indépendamment de ceux qui vont l'exécuter, c'est-à-dire les travailleurs salariés. Ces derniers ne sont pas seulement séparés des moyens de production, ils sont séparés du travail et pour que " travail " et " travailleurs " puissent réaliser leur jonction (sous la propriété capitaliste), il faut que le travailleur " apprenne à travailler ", c'est-à-dire s'ajuste, intellectuellement et corporellement, au travail qu'on lui demande de réaliser.

Ce travail " abstrait " est en réalité concrétisé, à chaque cas, pour chaque poste de travail, par une suite d'opérations (de travail) qui auront pu être définies et symbolisées par les " organisateurs du travail ". Le groupe social, promis à un longue avenir, des "analystes du travail" est né. L'invention du travail moderne n'est pas autre chose que l'invention de cette séparation / réunion qui caractérise le travail salarié et lui seul.

Parler d'un " travail " en général n'a aucune signification. Il a pour fonction de faire apparaître naturelle et a-historique le résultat de ce coup de force. Par ailleurs, et en contrepoint, pour revaloriser le rôle du " travailleur ", beaucoup de bêtises auront pu être dites, en inventant un " être humain " isolé, un nouveau Robinson, se coltinant son rapport à la nature ou à la matière, et transformant cette dernière, se transformant lui-même du même coup. Le travail devient donc aussi - en parallèle et parfois, pour certains auteurs, en opposition au travail salarié - cet acte " fondamental ", civilisateur, de transformation de son environnement par l'homme et donc de transformation de l'homme par lui-même.

Mais, pour contrecarrer le coup de force opéré par l'économie classique, au lieu d'inventer le travail, c'est l'homme dans ce cas qu'on invente. Chaque humain concret, existant, n'est plus que la réalisation de cette figure abstraite qu'on lui oppose et impose. On invente un être humain générique qui réalise son essence dans le travail comme transformation, du monde et de soi. Cette image, ce produit imaginaire, le " vrai " travailleur, celui qui se coltine le travail salarié tous les jours, va se la voir renvoyée. Cela pourra atténuer son joug et ses souffrances. On dit ainsi que l' " homme se réalise (peut se réaliser) dans son travail ", bien qu'en général on ne sache pas très bien définir ce que l'on entend par " se réaliser ". Et en se réalisant, l'heureux travailleur (malheureux par ailleurs, car un capitaliste l'exploite) pourra se dire qu'il fait œuvre de civilisation, il transforme le monde et se transforme soi-même, selon des formulations qui rappellent la transfiguration chrétienne.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de contester que le travail transforme (par exemple de la matière première en un produit) et que l'on se transforme en travaillant. Mais c'est l'implicite de cette affirmation empirique qui compte. Cet implicite laisse entendre que toute transformation est positive. Elle véhicule une idée de progrès permanent. Or une transformation peut être parfaitement négative, que ce soit dans ses intentions ou dans ses effets. Par exemple, le corps se transforme en travaillant, mais peut être est-ce sous forme d'une usure de ce corps ou du développement d'une maladie professionnelle. Par exemple, on produit de l'amiante pour couvrir les bâtiments, mais qui aujourd'hui pourrait soutenir que cette transformation est positive ? Précisément, la question du positif ou du négatif n'est pas posée. On ne tente pas de l'éclaircir, on la dissimule. Or c'est une question qui nous replonge toujours dans l'historicité des phénomènes, dans l'interrogation sur leur devenir. Transformation, oui, mais quelle transformation? dans le cadre de quels enjeux ?

Nous aboutissons donc à deux fictions :

- la fiction de l'existence d'un travail, qui pourrait exister en soi, séparé du travailleur et apte à être pensé et symbolisé rationnellement par des spécialistes,

- la fiction de l'existence d'un autre travail (qui commence déjà à apparaître comme " activité ") qui, à l'inverse, serait inséparable de l'être humain, étant le moyen de sa réalisation et du progrès collectif.

Il ne s'agit pas de nier l'existence de ces deux fictions. Ce sont deux fictions agissantes, portées par leurs symbolisations, qui pénètrent la pensée sociale, et se justifient l'une l'autre. Le travail " réalisation de soi " vient s'opposer à et tempérer l'ardeur oppressive du travail "mis en œuvre d'opérations ". Nous ne sommes pas très loin de l'opposition qu'ergonomes et sociologues ont beaucoup utilisée entre "travail prescrit " et " travail réel ". Mais là où l'ergonome restait modeste (le travail réel se distingue du travail prescrit par sa variabilité et par le fait qu'il dépend des capacités et conditions subjectives et corporelles de celui qui le réalise), le sociologue sollicitera, généralement, dans un langage de " lutte des classes " ou dans un langage adouci de référence à l' " action humaine ", la vision angélique du travail dit " réel " comme réalisation de soi (et d'un collectif le cas échéant, et pourquoi pas d'une classe sociale toute entière).

Qu'est-ce qui pose problème en définitive ? Deux choses principalement :

- on oublie, en s'enfermant dans ces fictions, la périodisation historique. On en vient même dans la majorité des cas, à oublier le capitalisme (quels sociologues du travail, quels ergonomes, quels psychologues parlent-ils encore du capitalisme et étudient-ils ses formes actuelles ?). Du même coup, on oublie la production de ces fictions, le contexte et les finalités de celles-ci et les différentes variantes qu'elles connaissent.

- on oublie que ce ne sont que des fictions, c'est-à-dire, comme dans les contes pour enfants, des histoires qu'on raconte, avec leur part d'imaginaire et leur part d'emprunts référentiels à la réalité. Ou bien encore, les plus habiles des théoriciens nous diront que tout n'est que fictions et qu'il serait bien vain de chercher une quelconque réalité en-dehors d'elles, actualisant ainsi la vieille posture de la philosophie idéaliste.

Mais voici que la fiction commence à changer. Le travail prescrit ayant épuisé ses vertus, il existe comme un retour du travail réel et c'est très logiquement que la fiction du travail comme action humaine générique prend alors le devant de la scène. Mais qu'en est-il de la mise en scène de cette action ? Et comment s'inscrit-elle dans le capitalisme, comment peut-elle exprimer, de manière nouvelle, la réalité du travail salarié ?

2. L'absorption du travail par la compétence et la notion d'action.

L'apparition sociale de la notion de compétence est datée : le milieu des années 1980 en France. Elle s'inscrit à la fois dans une nouvelle phase du capitalisme, mais aussi, en arrière-fond, dans une mutation profonde des sociétés dites développées.

Du côté du capitalisme, on peut, avec le recul de temps, percevoir assez nettement les caractéristiques d'une reprise économique, qui va s'avérer incertaine et fluctuante, en contraste ave l'âge d'or des Trente Glorieuses. Mondialisation des firmes, usage large de vastes réseaux de sous-traitants et de fournisseurs, présence beaucoup plus active du client et de ses demandes spécifiques, explosion de la variété des produits et raccourcissement des cycles d'innovation, complexification de la performance demandée aux usines : CQFD (coût, qualité, flexibilité, délai), tout cet ensemble de phénomènes conduit à un résultat qui va s'imposer comme une évidence : le travail intellectuel de planification et prescription n'a plus de raison d'être Il devient obsolète, au moment même où s'achève son écriture. Il ne s'agit plus d'opposer le travail prescrit au travail réel, mais, tout à fois :

- D'interroger le travail prescrit sur sa pertinence et son objet : on va déplacer l'objet de la prescription des tâches aux procédures, du travail à son résultat,

- De donner latitude au travail réel de s'exprimer face au quotidien de la prise en charge des problèmes de performance, quitte à le contrôler et canaliser son influence sur les comportements humains.

Du côté d'une mutation des sociétés, la notion de compétence vient concrétiser l'idéal d'autonomie et la montée implicite de la référence à l'individualité qui secoue, pour le moins depuis la fin des années 60, la vie individuelle et sociale. J'ai eu l'occasion d'indiquer que la notion de compétence signifiait le retour du travail dans le travailleur. Ce n'est plus le travail, qui est analysé, décrit, prescrit, évalué, mais directement les qualités professionnelles des individus et de leurs réseaux de coopération, ainsi que leur mode de mise en œuvre. Mais s'il y a retour du travail dans le travailleur, il devient logique de se dire que le mot " travail " perd toute signification. Il ne peut plus :

- ni signifier le travail prescrit, intellectuellement produit par les organisateurs du travail (et en particulier les bureaux des méthodes),

- ni signifier une pure abstraction qui, enfin, se réaliserait. Le travail disparaît. Et il ne peut que disparaître, seule restant l'habitude d'en parler. Le travailleur, l'objet opposé au travail, disparaît lui aussi, terme qui, quant à lui, est déjà tombé en désuétude.

Que reste-t-il ? Des individualités compétentes et la mise en œuvre concrète de ces compétences en réseau dans des situations productives. Mais comment désigner cette mise en œuvre qui " sort " en quelque sorte de la compétence (de la prise d'initiative, de la prise de responsabilité) que les individualités mobilisent ?

C'est là que surgit une notions, un mot : " action ". Mais c'est là aussi où la confusion s'introduit. Si parler d' " action " ne fait que renouer avec la deuxième fiction, celle d'un modèle abstrait de l'homme, nous n'aurons pas avancé d'un pouce, sinon, ayant perdu celle de travail prescrit, nous laisserons croire ce qui est, à l'évidence, faux, à savoir que ce modèle (implicitement positif et valorisant) peut désormais s'épanouir sans opposition ni contraintes. Ou bien, nous trouverons encore une armée de sociologues pour nous convaincre que le travail prescrit est toujours omniprésent, ce qui est, d'une certaine manière, rassurant pour un esprit qui prétendrait rester critique. Mais cette armée de sociologue ne pourra pas aller contre l'évidence : la prescription du travail (des tâches, des opérations) recule. Elle se déplace vers une prescription de résultats, ce qui est tout autre chose.

Il faut donc bien admettre que cette notion d' " action " pose question. Si nous la prenons dans la reconfiguration actuelle du capitalisme (et donc du rapport capital-travail), nous voyons apparaître un phénomène étrange : le rapport ne peut plus, rigoureusement parlant, être nommé " capital - travail ", mais " capital - action " ou, plus exactement " capital -individualités agissantes ".

En quoi et comment le capital se soumet-il et capte-t-il l'action ? Il ne peut le faire que de deux façons :

- en amont, en assujettissant les individualités qui agissent,

- en aval, en captant les effets de ces actions.

Entre les deux : l'autonomie que toute action, qui n'est plus un travail, suppose. Voici donc une première face de l'action, historiquement déterminée : elle est ce qui fait le pont entre les qualités professionnelles potentielles de chaque individu que le capital soumet à ses intérêts (du fait qu'il reste un salarié) et les effets productifs de la mise en action de ces qualités. Il est juste de dire que le contrôle de ce "pontage " suppose une pression sur la subjectivité même des individus, car l'action appelle une orientation de l'action, pensée et conduite par un " sujet " de l'action. Le salarié devient un salarié-sujet dans la double signification du terme "sujet " (assujetti au capital et promoteur de ses actions). C'est ce qui conditionne l'activation de la compétence, qui elle-même devient le nouveau ressort essentiel de la productivité dans l'époque actuelle.

Mais cette première face ne suffit pas. Elle n'existerait pas si l'action ne réalisait pas, en même temps, une synthèse entre la circulation du désir de liberté dans toutes les sphères de la vie sociale et le caractère de plus en plus événementiel de la production, elle-même de plus en plus orientée vers le service. L'action désigne la capacité à initier un changement dans le monde, à créer du nouveau, orienté vers le " rendre service ".

Dans cette phase historique particulière, nous devons rester interrogatifs face au principe de soumission (l'alter-ego de la domination). On pourrait dire que la soumission fait retour vers la définition juridique du contrat de travail salarié : non pas réellement soumission, mais assujettissement (mal désigné par le mot " subordination "). Car le désir et la circulation de liberté, et la puissance de pensée et d'action que les individualités mobilisent, rendent la pure soumission insupportable et donc contreproductive.

La notion d'action reste donc tendue, non pas entre deux fictions, mais entre deux virtualités :

- la virtualité de la captation de ses effets par le capital, et de transformation, en amont, de la soumission du salarié en un assujettissement, mais un assujettissement qui se durcit sous l'effet de la permanence d'un niveau élevé de chômage et de la précarisation de l'emploi (c'est le statut de l'emploi qui renforce l'assujettissement),

- la virtualité d'une puissance d'action (d'initiative) qui émane d'individualités qui affirment ainsi leur désir de liberté et leur utilité sociale..

Il me semble nécessaire d'indiquer pourquoi la soumission évolue vers l'assujettissement. La soumission classique du salarié était et est encore en partie une discipline qui est imposée à son corps, et, indirectement, à sa pensée. Elle correspond à une sorte de retour du corps sur la pensée. Ou, si l'on préfère, une soumission de la faculté de penser aux mouvements du corps qui doivent advenir. C'est pourquoi d'ailleurs, le travail dit " réel " lui est toujours resté soumis, quelles que soient les variabilités et les résistances.Dans l'opposition, voire la composition entre travail prescrit et travail réel, c'est toujours le travail prescrit qui est resté dominant.

L'assujettissement actuel relève d'un autre processus. Ce ne sont pas les mouvements du corps et leur rapidité qui sont désormais au centre du contrôle, mais les capacités (les virtualités) d'initiative, lesquelles ne peuvent pas être prescrites. Les actions qui concrétisent et actualisent, dans une situation donnée, ces capacités ne peuvent pas être directement soumises au capital. Il faut alors, pour que la condition salariale se maintienne, que le sujet de l'action lui-même devienne assujetti au capital, et dans cet assujettissement, il existe désormais une part incompressible d'orientation de la subjectivité même des sujets. Assujettir, c'est rendre les " travailleurs " désormais " sujets ", au double sens de ce terme.

Mais en retour, cet assujettissement est beaucoup plus fragile que la subordination du " simple travailleur ", car il joue avec le feu. Ce n'est pas impunément que l'on fait appel à la capacité de subjectivation. Car, en tant qu'il est sujet de ses propres actions, l'individu découvre son individualité. Il découvre tout à la fois sa singularité et la puissance de pensée lui est propre et qui, il est vrai, se renforce dans la suite des initiatives réussies, ou de celles qui, manquées, ont pu être rectifiées. Il découvre les autruis pour lesquels il engendre un service et qui devient des évaluateurs vigilants de la justesse de ses initiatives. Il découvre tous les antécédents d'une action soumise à l'expérience, donc l'épreuve de sa réussite. C'est en ce sens que le sujet se transforme dans l'action. Il découvre aussi toutes les barrières et empêchements qui sont dressés contre l'activation de cette puissance. Il découvre donc, avec encore plus d'acuité, son assujettissement. C'est pourquoi le recours à la situation d'emploi (la peur du chômage, la diminution du pouvoir du salarié du à un statut précaire) devient nécessaire pour seconder, en quelque sorte, le capital dans sa pratique d'assujettissement.

Ce dernier passe de moins en moins, concrètement, au jour le jour, par le contrôle permanent d'une hiérarchie, que par les contraintes que, tout à la fois, la prescription de résultats (à partir d'objectifs de performance) et la situation d'emploi génèrent. L'individu est beaucoup libre dans sa tête et dans ses mouvements, mais il sait qu'il devra rendre des comptes et justifier en permanence de son maintien en emploi.

Il n'empêche : devenant sujet de ses actions, donc de ses initiatives, et se situant dans un réseau d'intelligences tendues, elles aussi vers l'action, le salarié n'est plus tout à fait un salarié. Il n'existe aucune fiction à entretenir. L'individu ne se réalise pas pour autant dans son action. Il réalise des actions qui parlent par elles-mêmes, par leurs effets dans l'univers du service. Et il prend conscience de ses désirs et de sa puissance (et de ses manques en compétences, de ses impuissances, des barrières mises à son action) dans le cours même de l'exercice de son professionnalisme et de la mémoire qu'il en acquiert, d'expériences et expériences.

Le rôle des sociologues " du travail " est de découvrir ces actions, les virtualités qu'elles expriment en partie (en partie seulement) et leur portée transformatrice dans le réel concret des manières de vivre. C'est de mettre à jour ce que les contrôles capitalistes masquent et tentent d'orienter à la fois.

3. L'action dans l'activité.

Dans ce que je viens d'énoncer, il existe deux manques. Je n'ai pas explicité la différence entre individu et individualité. Je n'ai rien dit sur le cadre des actions. C'est quand on s'interroge sur ces deux questions, que l'on découvre la notion d'activité. Elle aussi est actuellement très largement utilisée, soit pour renouveler la vocabulaire du travail prescrit (les référentiels de tâches au poste de travail sont remplacés par des référentiels d'activité attachés aux emplois, qui ne change strictement rien, sinon l'habillage), soit pour faire revivre la fiction idéaliste de la réalisation de soi, l'activité devenant, en quelque sorte, un continuum d'actions. Cela dépend des auteurs.

Or si je reprends mes propositions, je pense qu'il faut voir le recours à la notion d'activité sous deux angles.

D'abord, si l'on considère l'individu en soi, il est pauvre, car englué dans les évidences de sa réalité présente (surtout si on dit de lui qu'il est un " sujet ") et incapable de comprendre les causes de la puissance d'action qui s'exprime en lui. Le basculement, de la notion d'individu au concept d'individualité ne relève pas d'un souci de compliquer les formulations. Elle indique une vraie différence dans la manière d'envisager les choses. L'individualité est la part pré-individuelle du sujet, qui sous-tend et soutient ses prises d'initiative. C'est ce qui, dans l'individu empiriquement existant, indique les virtualités et les potentiels qui, à leur façon, le dépassent, voire dépassent sa propre conscience. De même que nous savons que très imparfaitement ce que peut notre corps (il faut souvent des situations d'urgence pour le découvrir), nous ne savons que médiocrement quels sont les ressorts de notre puissance de pensée et d'action (il faut, là aussi, souvent des situations événementielles pour les découvrir). Or ces virtualités et potentiels sont ce qui se situe en amont de l'individu, ce qui fait qu'un individu est plus que lui-même.

Un sociologue pur sucre dirait que cet amont s'appelle : " socialisation ". Ce n'est pas faux, cela indique une piste. Mais j'irai autrement et ailleurs. Cet amont s'appelle : tissu de rapports. C'est l'immersion dans un tissu de rapports qui fournit et renouvelle en permanence la puissance de l'individu (désormais perçu comme une individualité). Rapports sociaux certes, mais aussi rapport à la nature dans ses diverses manifestations et rapport à notre propre corps. Comme je l'ai indiqué, l'individu apte à commencer à comprendre ces rapports devient un plus qu'individu (Simondon), mais en même temps un lieu de singularisation et de condensation de ces rapports. L'individualité n'est pas cet être mécanique que l'on nous présente comme soumis à sa socialisation, à son habitus, aux déterminations sociales de sa pensée et de son comportement. Elle est tout autre chose désormais, dans cette nouvelle étape historique (au moment où les déterminations sociales se décomposent, se délitent). L'individualité consiste dans la traduction qu'une trajectoire d'expériences apporte comme acquis déjà existantn et comme enjeux et défis, à comprendre et situer la multiplicité des rapports dans laquelle l'individualité est engagée (rapports qui la dépassent) et à situer, dans un même mouvement, l'apport propre qu'elle aura réussi à fournir, à créer. C'est sans doute au sein des rapports familiaux que cette individualité commence à grandir.

On pourrait le dire de manière plus laconique : l'individualité consiste en une progressive prise de conscience de notre potentiel de liberté, dans et au sein de rapports dont les enjeux nous dépassent en largesse et profondeur.

C'est pourquoi l'individualité réside aussi dans une progressive prise de conscience de l'apport, à notre puissance singulière, de la relation aux autruis, de la coopération, de la formation de communautés d'action, affectives et rationnelles à la fois. C'est dans l'activité que s'opère cette progressive connaissance des déterminants de notre puissance.

Pourquoi l'activité, et non simplement l'action ? Parce que l'action est polarisé sur l'initiative et ses effets, alors que l'activité parle, comme son nom l'indique, de ce que nous " activons " pour prendre, pleinement en main, ces initiatives et comprendre notre propre potentiel de liberté qui s'exprime dans les actions. L'activité, c'est le potentiel de l'action, qui n'est compréhensible que par singularisation, condensation de rapports qui dépassent largement, par leurs implications, l'action purement individuelle. Elle implique, pour être comprise, un retour sur soi, une manière de se resituer dans ces rapports et les expériences qui nous ont marqué et dont nous avons, parfois inconsciemment, appris.

Mais l'activité fournit aussi un cadre à l'action. Elle fournit la trame objectivée dans laquelle l'action va se situer. Ou, si l'on préfère, elle fournit de l'intelligence collective, déjà accumulée qui va nourrir les actions et fournir en même temps des limites. L'activité est ce qu'il est nécessaire de savoir pour ne pas reprendre tout à zéro à chaque fois. On voit donc à quelle grossière erreur mène les traditionnels descriptifs d'activité, qui non seulement ne sont souvent qu'un déguisement fourni à la prescription des tâches, mais qui aussi présentent une pseudo-objectivité (il faut répondre à un appel téléphonique par exemple ou relancer le client, dans un centre d'appels), en masquant l'objectivation. Or l'objectivation ne réside pas dans l'environnement technique, voire social de la situation. Il réside dans l'ensemble des savoirs et manières de faire auxquels l'individualité agissante pourra se référer pour soutenir son action (comment répond-on au téléphone, comment opère-t-on une relance ?). Ce référent n'est pas de l'ordre de la prescription, mais du soutien, émotionnel et cognitif, à l'action que l'individualité, et elle seule, pourra assumer.

Elle est l'assimilation préalable des conditions d'une action réussie. Ici, je reconnais que la nuance empirique peut être mince. Quelle différence entre une prescription et un cadre d'action ? Elle est néanmoins double :

- un cadre d'action s'apprend, et de multiples façons (par discussion avec des collègues, remarques de clients, appui d'un responsable hiérarchique ou d'un expert, réunion d'un groupe autour d'un problème spécifique, lectures). Il existe une grande différence empirique entre répondre à des ordres et apprendre.

- un cadre d'action reste un cadre. Il ne dit rien de l'action elle-même et de tout ce qu'elle engage. Les activités, et les connaissances qui y sont attachées, restent mortes, ne sont rien sans l'action en tant qu'initiative. C'est pourquoi je dis que l'action s'inscrit dans l'activité (sauf à tout réapprendre à chaque fois), mais non l'inverse. L'activité ne se réalise pas dans l'action. Elle la soutient et sert de cadre d'accumulation et de mise en commun d'expériences.

L'action reste centrale.

Paris le 3 juin 2006

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