Zarifian philippe

 

 

L'agonie des tables des valeurs et le temps de la révolte.

Ami,

Je m'adresse à toi, en vertu de l'amitié que je te porte et qui m'est précieuse. Je te demande simplement de m'entendre et de m'écouter. Je fais appel à tes facultés auditives et distinctives et à l'intelligence qui est capable de les comprendre. Mais j'omets volontairement de faire appel à ta capacité de voir et de distinguer visuellement, car je sais trop à quel point elle est devenue trompeuse.

Ami,

Penses-tu que le ciel est encore bleu, lorsqu'il est sans nuages et ne se trouve pas masqué par la pollution ? En réalité, il est devenu incolore. Tu ne t'en aperçois pas, car jamais, ou trop rarement, tu ne portes attention à la couleur du ciel.

Ami,

Estimes-tu que la pomme, que tu t'apprêtes à croquer, est, comme ses couleurs, et son aspect l'annoncent, sucrée et délicieuse ? En réalité, elle est sans saveur. Mais tu ne le saisis pas, car tu as oublié le goût des choses. Tu as appris à faire semblant d'apprécier, comme lorsqu'on te demande de goûter un vin dont tu ignores tout, et d'abord sa saveur distinctive.

Ami,

Penses-tu qu'un crime horrible, dont il est fait état dans les médias, mérite un jugement exemplaire, lorsqu'au lieu de juger, en fonction du bien et du mal, on ne se prononce plus que sur l'état mental du suspect ou sa dangerosité supposée ? En réalité, il n'existe plus de critères moraux de jugement et tout n'est plus qu'influence sur l'opinion publique, au nom de la science ou des risques factuels de récidive, au nom de la sécurité et de la police.

Ami,

Penses-tu qu'il existe une frontière entre la vérité et le mensonge, lorsqu'il devient utilitaire de mentir avec naturel, ce que chaque jeune apprend avec aisance et que les savants nous assurent, avec le sentencieux qui leur est propre, que toute vérité est relative, voire purement dépendante des mots que l'on emploie ? En réalité, plus personne ne croit à la référence à la vérité et celle-ci n'est utilisée que pour maintenir des espaces de vraisemblance.

Ami,

Penses-tu que l'amour possède une forte valeur, lorsqu'on soupçonne immédiatement qu'il ne sera que de courte durée et qu'il n'est qu'un arrangement parmi bien d'autres, dans une vie mouvementée et fluctuante? En réalité, victime de sa banalisation et de son absence de sens expressif, l'amour n'existe plus. Il ne reste au mieux que le désir sexuel ou la tendresse.

Ami,

Penses-tu que toute valeur ne renvoie, en définitive, qu'à ta propre appréciation, soutenue par ta sincérité envers toi-même et ton authenticité, lorsque tout montre que tu ne cesses d'être soumis à une multiplicité d'influences et que la référence à l'esprit critique n'est plus qu'un mot creux pour signifier l'alignement sur telle ou telle opinion, celle qui est à la mode à tel moment ou son contraire ? En réalité, le culte du moi n'est qu'une médiocre façon de masquer l'incapacité à juger socialement des événements et des choses. Nous ne savons plus discriminer le bien du mal, et nous avons alors recours à une instance égotiste qui semble irrécusable pour opérer un tel discernement. Ou bien, pour éviter de devenir un criminel en puissance, nous nous aplatissons devant les conventions existantes, voire, pire encore, nous affirmons que tout n'est que conventions.

Ami,

Penses-tu pouvoir te flatter d'être un vertueux pacifiste, lorsque la moindre des choses devient occasion de guerre et qu'on ne cesse de vanter les images des indomptables guerriers mercenaires, nouveaux héros des temps modernes ? En réalité, entre paix et guerre, toute distinction a disparu. Tout n'est plus que circonstances ou tempérance. La paix n'est qu'une guerre que l'on retient. Et la guerre, qu'une paix que l'on veut imposer.

Ami,

Penses-tu encore que nous soyons entré dans l'âge de la guerre des dieux, du conflit intarissable entre les valeurs, ou, pire encore, du refoulement de ces dernières, alors que la référence aux valeurs ne se maintient, médiocrement, qu'au prix de leur exacerbation ? En réalité, les tables des valeurs ne subsistent que pour dissimuler la terrible angoisse que recèle leur disparition. Loin de moi l'idée de vouloir te décourager. Bien au contraire, je te demande de te ressaisir. Chaque peuple reste encore survolé par une table des valeurs qui lui est spécifique. Ce qu'un peuple appelle " le bien ", un autre pourra l'appeler " le mal ". Et des guerres terribles restent encore menées en référence à ces tables. Il est alors tentant de dire, en vertu d'un aristocratisme cynique, que ces tables s'annulent les unes les autres et ces guerres ne sont menées qu'en vertu d'intérêts purement matériels, les tables des valeurs n'étant valables que pour les brebis que les pasteurs et autres prédicateurs envoient au combat. La force d'une table des valeurs ne réside que proportionnellement à la bêtise du peuple qui y croit.

Ami,

En toute lucidité, je te demande d'admettre que les valeurs sont, en effet, à l'agonie, soit par sénilité, soit par incapacité à avoir prouvé que le bon pouvait résulter du bien. Comme rien ne peut décider rationnellement de la valeur d'une valeur par rapport à celle qu'elle combat et qui la combat, il ne reste que le culte insidieux de la violence et de la guerre, ou, pire encore, du conformisme cynique.

Ami,

Je te demande de revenir aux questions premières. L'orange ou la pomme ont-elles une valeur ? Non, bien entendu, mais elles possèdent des qualités singulières de couleur et de saveur. Pourquoi avons-nous alors perdu le sens de ces qualités ? Non pas parce qu'elles auraient disparu, mais parce que nous tentons, désespérément, de porter, à leur propos, des jugements de valeur. Et lorsque ces derniers deviennent usés ou indéfendables, nous prétendons, sans l'avouer franchement, que couleur et saveur n'existent plus, n'ont jamais existé. Est-ce qu'une pomme savoureuse relève du " bien " ? Non, bien entendu. Mais on insinue en nous qu'elle pourrait relever du mal, si l'on évoque un péché de gourmandise ou l'inanité d'une propension au plaisir. Il faut alors, si l'on veut rester moraliste, aller jusqu'au bout de ses positions et déclarer qu'il est mal de manger une pomme savoureuse. Par contre, une pomme sans goût ne fera de mal à personne ! Elle sera moralement "bonne".

Ami,

Les tables des valeurs nous survolent et nous divisent. Et nous voyons bien, à la fois qu'elles sont en train de piquer vers l'écrasement au sol, et de se détruire les unes les autres dans des combats sans fin. Il serait alors tentant d'assumer le néant. Tantôt, on tentera de rallumer la lumière défaillante d'une valeur, comme celle de la justice, pour mener un combat contre ceux qui la provoque et la nie à la fois (quitte à avouer que cette valeur n'est pas universelle, ne vaut que pour un camp, que pour un " peuple ", celui qui subit l'injustice), tantôt on avouera que le néant est bien là et qu'il n'existe rien d'autre que des jugements circonstanciels, soutenu par de pures conventions de langage ou mus par des intérêts inavouables. Dans les deux cas, les brebis continueront d'aller au combat, mais on ne pourra plus exiger d'elles d'avoir une quelconque croyance.

Ami,

Il me semble urgent de quitter ces terres qui dessèchent. Laissons les tables des valeurs périr, tout en ayant le souci du devenir de ceux qui y sont soumis. Et affrontons en face le cynisme aristocratique qui tente de les remplacer. Lorsque je te disais que le ciel était devenu, en réalité, incolore, je voulais dire que pour ceux qui faisaient du bleu du ciel une valeur, cette valeur est en train de disparaître et que nous pouvons le voir de façon pratique puisque tout est fait pour ne plus voir la couleur du ciel. Cessons donc de mentir et de raconter des sornettes, cessons de traiter le peuple comme un troupeau de brebis. En tant que valeur, la couleur du ciel disparaît et, de ce point de vue, il devient en réalité incolore. Car lorsque les tables des valeurs se brisent, la réalité qui apparaît est bel et bien le sans couleur, le sans saveur, l'extinction de l'amour, la guerre perpétuelle, l'égotisme ou le relativisme (qui, lui-même, est l'expression le plus banale du cynisme). Or c'est cette réalité là que nous devons tout à la fois dévoiler, et, dans un même mouvement, délaisser.

Ami,

Le ciel est bleu, parce que telle est sa qualité et que cette qualité nous importe quand on a le souci de la vie. Peu importe qu'on utilise le mot " bleu " chez tel peuple, ou, pourquoi pas, " vert " chez un autre. C'est du rapport à la même qualité dont nous parlons. Le vrai partage n'est pas celui qui oppose telle croyance en une table des valeurs à une autre. Le vrai partage, ami, est entre ceux qui ont le souci de la vie et ceux qui, volontairement ou non, nous entraînent et s'entraînent eux-mêmes vers la mort. Nous vivons une période de grand affrontement entre philosophie de la vie et philosophie de la mort.

Ami,

Je t'en conjure, il est temps de te ressaisir. Trouve le bleu du ciel comme qualité et fait le ainsi renaître pour toi, comme pour tout un chacun. Ce n'est pas, ce n'est plus l'amour du prochain qui doit nous préoccuper. C'est l'amour du lointain, car il est le seul à pouvoir faire renaître l'amour véritable. Aimer ne relève ni d'une valeur morale (car toute valeur est morale), ni d'une pure pulsion. Aimer indique cette qualité singulière qui fait que nous nous rapportons à autrui comme à quelqu'un qui nous est cher et dont nous avons le souci. La pulsion soutient l'amour, mais ne le constitue pas. Quant à la valeur, elle est train de le détruire.

Ami,

Il est temps de te révolter, non seulement contre les pasteurs et les imposteurs qui tentent de t'asservir aux moyens de leurs sermons et de leurs prisons, mais contre ta propre crédulité et ton propre aveuglement. C'est pourquoi je ne te demande pas de voir, mais d'écouter et de sentir. Le voir accompagne le sentir, mais ne saurait s'y substituer dans la période que nous traversons, car nous avons désappris à voir. Apprenons à sentir et une vue nouvelle, distinctive, pourra enfin te venir.

Ami,

Sens que le ciel est bleu, sens l'émotion qu'il te procure et cherche à en connaître le pourquoi et l'apport, la grâce. Alors, mais alors seulement, tu pourras voir et apprécier le bleu du ciel.

Ami,

Apprends à comprendre les qualités, à les sentir, à les ressentir. Je t'en conjure, l'urgence est forte, si tu gardes encore en toi le souci et la joie de la vie. Une qualité est toujours une intensité, une distinction intensive qui appartient aux choses en tant qu'elles sont, pour nous, êtres humains, délivrés du poids écrasant des tables des valeurs ou du conformisme, écarté des abîmes du cynisme, des événements qui nous touchent et que nous pouvons fêter. Que le ciel soit bleu est une fête.

Ami,

Fêtes les qualités de générosité et de noblesse qui sont dans le cœur de chaque humain, enfouies sous un fatras de pensées et d'actes inutiles et désormais funestes. La générosité est cette qualité qui nous porte à aimer notre lointain et, dès lors, à découvrir notre prochain. La noblesse est cette qualité qui nous porte à tenir le corps droit, à vivre libre et fier à la fois, à nous redresser lorsque notre dos se courbe. Pas de noblesse sans générosité, pas de générosité sans noblesse : ce dont je te parle sont deux qualités différentes mais qui se soutiennent l'une l'autre. Mais ne crois surtout pas qu'il faille être noble et généreux comme il en irait d'un devoir. Je ne te délivre aucune injonction. Rejettes tout ce qui se présente comme un devoir, fuis le au plus vite, ne perds pas ton temps et n'épuise pas tes forces. Découvre la générosité et la noblesse comme une pure nécessité, prends les comme le boire et le manger. Et peu à peu, tu pourras en faire un art de vivre, une cuisine délicieuse, un nectar.

Ami,

Remues toi, il est temps, relève la tête et révolte toi contre ta propre bêtise, contre ta couardise. Je suis à tes côtés, car je suis ton Ami.

 

Paris, le 18 mai 2006

 

 

(hommage à Zoroastre, le plus ancien des philosophes, également connu sous le nom de Zarathoustra.

On sait très peu de choses de Zoroastre, sinon la certitude qu'il a existé et que son influence a été forte en Iran, influence qui s'étend, pour le moins, sur plusieurs dizaines de siècles, jusqu' à l'invasion arabe au 7ème siècle après JC. On ignore même la date de sa naissance. On admettait, il y a peu de temps encore, qu'il était né en 628 avant Jésus Christ, quelque part en Asie Centrale, avant de venir en Iran. Depuis de récentes recherches, on a modifié cette date et on situe son existence entre 1200 et 800 avant Jésus Christ ! Je n'ai pas encore réussi à trouver des livres ou témoignages directs de lui. Je me réfère personnellement à ce que j'ai ressenti de son influence dans la belle philosophie spontanée des Iraniens et ce qu'en ont transmis les communautés zoroastriennes, encore existantes et pratiquantes en Iran, sachant que la plus grande communauté vit en Inde, implantée par un groupe qui, au moment des invasions arabes, a fuit l'Iran pour s'installer à Bombay. Je prends Zoroastre comme un philosophe, l'aspect proprement religieux ne m'intéressant pas. Il est l'un des rares à avoir préché, sous forme de la réforme d'une religion déjà existante (le mazdéisme), une pensée non seulement monothéiste, mais surtout orientée vers la joie, l'optimisme, l'élan vers la vie, sans trace d'aucun péché originel ou d'un quelconque sentiment de culpabilité.

Beau décalage d'avec le Dieu de la Bible et des trois monothéismes (Judaïsme, Christianisme et Islam) dont on nous rabat les oreilles, en laissant croire qu'il aurait été le premier monothéisme au monde et qui a de fait installé, non seulement le mythe détestable du "péché originel", mais la vision d'un Dieu vengeur, associé à une posture de culpabilité pour les "pauvres pêcheurs" que nous sommes ! Le Dieu et la pensée de la tristesse, dont l'Occident ne s'est pas encore totalement remis, malgré et avec la fable idiote du paradis extra-mondain. Il y a même quelque chose d'incroyablement absurde dans le fait que ce soit des croyants, se réclamant du même Dieu de la Bible, avec un fond religieux commun, qui, actuellement, s'entre-déchirent ! Ils devraient se demander pourquoi.

J'ai donc imaginé le texte ci-dessus, en me mettant sous l'influence de la vision joyeuse du monde que Zoroastre prônait, mais bien entendu en traitant de questions actuelles et en énonçant mes propres idées, qui n'ont certainement rien à voir avec ce que Zoroastre a pu penser et dire à sa lointaine époque.

A noter que le fameux texte de Nietzsche, "Ainsi parlait Zarathoustra", est très intéressant en lui-même et dans son style. Mais c'est entièrement Nietzsche qui s'exprime, et je ne visais aucunement à parler de sa pensée ou à m'en inspirer. J'ai toutefois repris son excellente expression de "table des valeurs").

 

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