philippe Zarifian

 

Dans un jardin d'Ispahan.

Ispahan m'a toujours fait rêver.

Il y a ainsi deux villes, Ispahan et Samarcande dont l'évocation m'a toujours attiré. Elles ont été édifiées au sein d'une émulation concurrentielle. Ce serait, des deux cités, laquelle serait la plus belle. Les meilleurs artisans du pays furent mobilisés de part et d'autre.

Ispahan ne m'a pas déçu. Elle est intégralement belle, non seulement dans sa partie historique, mais dans la totalité de la ville, comme si ses habitants et ses promoteurs avaient été imprégnés de la ville ancienne.

J'entre dans un jardin.

Je suis frappé par sa parfaite géométrie. Au centre, un couloir d'eau, qui se termine sur une fontaine en forme ronde, et, derrière la fontaine, un pavillon, doté d'une terrasse qui surplombe le jardin. Autour se glissent des arrangements de fleurs, à dominante bleu et rouge - bleu, la couleur d'Ispahan. Puis, en arrière fond, mais proche de l'eau, de l'herbe, parfaitement verte et entretenue, au milieu de laquelle s'élèvent les arbres et se parlent les oiseaux.

Sur l'herbe, des Iraniens et plusieurs familles sont, soit assis, soit couchés, absorbés dans je ne sais quel rêve. Des enfants, jouant à un jeu qu'ils semblent inventer au fur et à mesure, viennent trotter autour de moi. Ils sont joyeux. J'ai la chance d'être arrivé au soleil couchant. La lumière, rasante, ajoute couleur à la couleur et fait planer les ombres des arbres. J'avance donc le long du canal.

Je suis ému. Un moment de grâce, après tant d'années d'attente. Je me dis que j'ai toujours été dans ce jardin, que je ne l'ai jamais quitté, qu'il est aussi le mien, comme à tous les Iraniens qui s'y promènent. J'avance donc le long du canal. Je me rapproche du mystérieux bâtiment.

Puis, je me retourne. Le jardin est vide : tous les êtres humains ont subitement disparu. J'observe mieux qu'au tout début, les arbres et ressent la brise légère. Nous sommes au printemps. C'est alors que la tranquillité réellement m'envahit. Tranquillité ou sérénité ? Je fixe mon regard sur différents arbres, comme pour mieux en saisir la singularité. Chaque arbre, à sa manière, est seul, ne communiquant avec les autres que sous la terre. Ils ne sont pas rangés, gardent une large part de leur sauvagerie initiale. C'est leur environnement qui les intègre dans la stricte géométrie du jardin.

Je laisse mon regard flotter sur l'eau. J'étends la main, y puise de l'air et la ramène sur mon visage. Pendant plusieurs minutes, je reste là, immobile et seul. Mon visage se redresse. Le soleil couchant m'affecte. Je ferme les yeux à demi. Je laisse filtrer une mince bande de pure lumière. Puis je tourne les yeux vers le ciel, au-delà du soleil. Le jardin s'y reflète, j'y vois sa trace et son image. J'imagine, un court instant, que la scène pourrait être renversée : le jardin serait en haut et le ciel en bas. Le ciel baignerait dans le jardin et moi, je serais comme un pont, un pur élément de jonction.

Dans ce jardin, je suis le seul être humain, parmi l'eau et les plantes. C'est lui qui m'attendait. Les arbres ont pris le temps de grandir et l'eau de rejoindre son cours. Eux aussi, je les sens émus.

Je me retourne à nouveau. Les Iraniens réapparaissent. Beaucoup se promènent d'un pas tranquille. Des couples, des femmes seules aussi. Nombreuses sont les jeunes femmes qui ont juste un foulard coloré sur la tête. Certains me regardent, avec une insistance qu'on ne trouve pas en France. J'imagine qu'elles doivent se demander quel phénomène je suis. Physiquement, je peux passer pour un Iranien, et pour cause ! Mais il est certain que tout, dans ma démarche, mes vêtements, mon appareil photo, disent que je suis un étranger de l'Occident, probablement européen. Je lis, dans leur regard, curiosité et une certaine sympathie. Leurs grands yeux noirs sont merveilleux.

J'arrive à la fontaine. Elle est plus grande que je ne le pensais. Nombreuses sont les personnes qui se pressent, en rond, autour d'elle. Je comprends qu'en fonction d'un jeu ou d'un fond de superstition, il existe une pratique consistant à jeter une pièce de monnaie pour faire en sorte qu'elle atterrisse dans un trou, situé au centre du bassin. Toujours cette étrange coutume, présente dans bien d'un pays : faire un vœu qui, sera je ne sais pas par quelle divinité, exaucé, si le coup est réussi.

Mais, me penchant sur l'eau, je découvre un phénomène étrange. Je vois au fond de la fontaine, non pas des pièces, mais des fragments de couleur, des sortes de cristaux. L'ensemble est magnifique : un tapis de cristaux colorés disposé, sans apparence d'ordre, au hasard des jets de monnaie, au fond de l'eau. Je n'arrive pas à comprendre les causes de ce phénomène visuel, mais qu'importe, pourvu qu'il existe. Je reste à le contempler. Des jeunes, quelque peu pressés, me bousculent un peu. Ils ont raison, je dois les gêner.

Un homme d'âge mur, souriant, s'approche de moi. Il me demande, en anglais, de quel pays je viens. Je lui dis que je viens de France. Son sourire s'élargit, car la France est un pays qui continue à être aimé des peuples libres. Il me demande : "Est-ce que l'Iran vous plaît ?". Je lui réponds la vérité. L'Iran me plaît, et je place au-dessus de tout Ispahan. Alors son visage devient grave. Il me regarde avec intensité et dit : "Quand vous retournerez dans votre pays, dîtes ce que vous pensez de l'Iran à partir de ce que vous avez vu et entendu". Et il ajoute : "Les médias internationaux donnent une image détestable de ce que nous sommes". Je lui fais la promesse de répondre à sa demande. Nous nous serrons la main. Puis il poursuit son chemin. Je vois s'éloigner cet ami que sans doute je ne reverrai jamais. Encore un signe de la main, son dos s'estompe. A-t-il jamais existé ? Qui m'aurait ainsi parlé ?

Puis je reprends moi-aussi mes pas et entre dans le bâtiment. Là, surprise. Je suis dans une salle sombre, entièrement arrondie. A six endroits de cette salle, se découpent des alcôves, elles-mêmes arrondies. Au fond de ces dernières, une écriture en persan, esthétiquement très belle, tracée d'argent dans la mosaïque bleu foncé. Rien d'autre. Nous sommes nombreux dans cette pièce. J'essaie d'en faire le tour.

Puis soudain, quelqu'un parmi la foule, de grand et de fort, se place devant l'une des alcôves, et se met à déclamer en lisant à haute voix ce qui est écrit. Je comprends : dans chaque alcôve, se situe un poème. Les plus grands poètes d'Iran y sont représentés. C'est un instant magique. Tout le monde s'est tu. La voix du diseur est forte, mais on sent aussi qu'elle agit toute en nuances et variations dans l'intonation. Je suis totalement sous le charme. Certains, autour de moi, lisent à voix basse, en même temps que le récitant. Tous les yeux sont brillants. Un poème a été lu, les applaudissements fusent. Quelqu'un, à côté de moi, me résume en français, ce qui a été dit. C'est une geste d'amoureux.

Puis, le conteur se saisit d'une seconde alcôve et déclame un second poème. Quand il s'arrête, je sens un moment de flottement, comme si toutes les personnes présentes étaient suspendues en-dehors du temps. Un moment s'est glissé entre deux mondes. Un silence. Et puis, nous nous dispersons, reprenons nos pas.

J'entre dans la pièce principale de ce bâtiment. Des objets d'art, mis sous verre. Je les regarde assez distraitement. Je n'ai pas, à ce moment là, la tête aux objets. Je ressors sur la terrasse. Le son d'une musique me saisit. Je le suis. J'arrive au seuil d'un lieu, entouré de buissons, une sorte de second jardin, intérieur. Quelques personnes, paresseusement, fument le narghilé ou boivent un thé, engoncés dans la profondeur de vastes coussins colorés, sur des divans, autour d'une petite fontaine. Deux musiciens sont présents, au regard perdu, jouant une musique orientale.

Un havre de calme et d'évasion. Des garçons, en veste blanche, impeccable, apportent des biscuits. J'ai l'impression d'être au pas d'un autre siècle. Je ne me sens pas autorisé à entrer. Je me laisse imprégner de cette vision étrange, juste au pied d'un buisson.

Puis, je continue à me promener, latéralement. Je suis seul. Le soleil a encore baissé. Je tends à nouveau mon bras, la paume de ma main ouverte, en avant. Je ressens comme de minuscules décharges électriques. Trop faibles pour ne pas être agréables. Je pense aux poèmes de la pièce arrondie. Je les récite en moi-même. Je vois le dos de l'homme, imposant, qui les a déclamés. Je me repose sur lui. Nous commençons à dériver quelque part. Un charme me capte. Toutes les couleurs disparaissent, sauf celle, étrange, des rayons du soleil. Tout devient orange et brillant à la fois. Les arbres dorés apparaissent irréels. Nous ne touchons plus terre.

" Vers où nous conduis tu ? " dis-je à l'homme. " Vers nulle part ", répond-il.

Je suis heureux de sa réponse. Je ne suis jamais allé nulle part.

Le 17 mai 2006

 



 

Au fond de la fontaine

 

 

 

 

fragment de poème dans l'une des alcôves

 

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