Zarifian philippe

 

L'individualité face au Cosmos

 

Je te le dis : le Cosmos n'est doté d'aucune finalité, n'a été créé par aucun Dieu, n'a aucune œuvre à accomplir. Il est pure propension. Ou bien, si tu préfères cette expression, il est mouvement en expansion, en transformation et en créativité permanentes. Le Cosmos tient tout entier autour de ce caractère unique : sa productivité. Chaque individualité, parmi une infinité d'autres, est avant tout produit de cette expressivité productive du Cosmos, en même temps qu'elle s'empare de sa propre goutte de puissance.

Ami,

Je te l'affirme : l'être humain, et le genre humain tout entier, ne sont qu'une minuscule fourmi au sein de l'immensité du Cosmos. Comme le disait Spinoza, l'homme n'est en rien un empire dans un empire. La première conscience que l'homme doit acquérir est celle de sa petitesse et de la précarité de sa survie. C'est seulement sur cette base qu'il pourra développer de réelles ambitions, qui soient tout autre chose que l'enfermement au sein d'un orgueil désastreux. Le Cosmos ne constitue en rien notre environnement. C'est bien plutôt que nous sommes en lui, infime partie de son existence, mais riche de cette dernière.

Comme le dit le poète, nous ne sommes que poussière d'étoile, mais nous en avons, en nous, l'éclat.

Ami,

Il faut te faire effort, il faut violenter tes habitudes et ta paresse mentales. L'essentiel de ta vie, tu la passes en ne considérant que ta famille, ton entourage, ta cité ou ta société, le commerce avec les autres humains. Tu oublies totalement, tout à la fois ta dépendance vis-à-vis du Cosmos et la puissance que tu peux en retirer. Quand le Cosmos est considéré comme Nature et que celle-ci se modifie, au point de mettre en péril le devenir de l'humanité, c'est à ton aveuglement qu'il faut t'en prendre. La Nature passe, l'espèce humaine peut disparaître, minuscule altération du Cosmos. Qui s'en préoccuperait, sinon toi ?

N'attends rien d'aucun dieu et n'accuse aucune divinité artificiellement créée, qu'elle se nomme " progrès ", ou " croissance " ou "bonheur", ou se pare de n'importe quel autre nom. C'est toi qui les as inventées, ces divinités au triste visage et non l'inverse.

Ami,

Rappelles toi l'époque de la magie et tire quelques enseignements de cette époque qui était, par certains plans, plus élevée spirituellement que la notre. Comme l'indique Simondon, le philosophe, les pratiques magiques supposent une sympathie universelle des êtres, s'exerçant à des distances immenses, sans aucune causalité mécanique et par une influence qui vient de l'unité des êtres.

Dans certaines contrées d'Orient se maintient cette croyance, plus proche de la vérité que bien des propos scientistes : le soleil rayonnant, symbole du Cosmos qui nous est proche, fait continuellement descendre, le long de ses rayons, des particules de feu dans le corps qu'il appelle à la vie. Puis, quand la mort a dissous les éléments dont l'individu est composé, le soleil les élève jusqu'à lui. Des temples du feu préservent, de siècles en siècles, l'éclat d'une parcelle de ces gouttes de vie.

En vérité, je te le dis : le principe premier est l'Un en qui il n'y a encore aucune division ; il n'est rien puisqu'il n'y a en lui rien de distinct, mais il est tout puisqu'il est puissance de toute chose. Nous ignorons si le Cosmos a eu une origine. Il n'en a aucune par nous assignable. Au sein de l'univers que nous connaissons - l'un des univers possibles au sein du Cosmos - nous ne pouvons que nous rapprocher le plus prêt possible du " Big Bang ", mais sans jamais connaître ce qui l'a précédé. Du moins savons nous que le Cosmos relatif à notre univers était fait d'une matière d'une incroyable densité, qui ne laissait place à aucune distinction interne. C'est dans le flux du mouvement et dans sa productivité que la distinction et la diversité ont pris corps et que des individualités sont apparues en nombre sans cesse croissant.

Je te le dis : penses d'abord au vide et fait le vide en toi. Le vide est ce qui nous dit le plus de choses sur la productivité du Cosmos. Le vide est comme la pièce d'un appartement que tu ouvrirais et qui se présenterait, vide, à toi. Alors tu pourrais imaginer comment la meubler, la décorer, l'éclairer. Mais si la pièce est pleine, ton imagination sera pauvre, car empêchée par le plein d'objet et de souvenirs dont la pièce est encombrée.

Ami,

Arrête un seul instant de penser à toi. Cesse, l'espace de cet instant, de te considérer comme un individu achevé. Tourne alors la tête, regarde derrière toi, au lieu de rester les yeux aveuglés par la mesquinerie de quelque but ou finalité. Tu te verras au sein d'une propension de vie, inconsciente et involontaire, pré-individuelle, Cette propension se présente comme une espèce de surabondance, comme celle d'une source dont le trop plein s'écoule, comme celle d'une lumière qui se diffuse. Nous sommes pareil au Cosmos qui nous est immanent.

Tout individu est en réalité doté d'une sorte d'expansion, au caractère pré-individuel, devenir permanent bien plus qu'être achevé, qui caractérise la pleine individualité. La réalité de cette individualité, qui est toujours plus qu'individu, est semblable à la source ou à la lumière qui se diffusent, qui ne perdent rien à se répandre et gardent en elles toute leur réalité. Pour voir l'individualité, il faut se décaler de l'individu qui la cache. Mais il faut en même temps faire l'effort, soutenu par la modestie, de voir le Cosmos, non seulement comme une réalité lointaine, celle d'un astrophysicien, mais comment inhérent à notre désir de vie.

Car ce désir est toujours premier. C'est grâce à lui que notre puissance de penser et d'agir peut s'exprimer et grandir, mais c'est en même temps lorsque ce désir s'affaiblit ou que nous en perdons le sens, qu'arrive notre déchéance et que nous sombrons dans la tristesse.

En vérité, je te le dis, ton individualité est ton bien le plus précieux. Encore faut-il la sentir, en saisir par intuition l'existence. L'individualité est un plus d'existence, un virtuel en demande d'actualisation, un potentiel en recherche d'expression. L'individualité est ce qui, en toi, est le moins individué, ce qui communique avec le reste du Cosmos, et d'abord avec les autres êtres humains et la nature. Nous sommes fait d'une transindividualité qui permet que des êtres, par ailleurs totalement singuliers, puissent communiquer affectivement. Ce n'est qu'ensuite que la communication devient langagière et intersubjective. Mais dès que le langage codifié apparaît, dès que la pure affectivité est refoulée, même s'il est vrai que ce langage nous permet de penser avec conscience et intelligence, nous tendons à nous enfermer dans le pur individu, nous perdons, ou risquons de perdre le sens de notre individualité. Nous cessons, tout simplement, d'être créatif.

Car si nous pouvons créer avec des mots, ce ne sont pas ces mots qui sont le moteur de cette création.

Crois moi : l'individu n'est pas tout l'être ; il reste en nous de l'être non-individualisé, une affection interne venant du Cosmos qui permet de donner une consistance et une force plus grandes à notre pensée et à notre action.

Il faut chercher à rattacher l'individu à l'univers. Et c'est ainsi que nos actions s'orientent d'elles-mêmes, sans le besoin d'être tirées par une finalité, vers le reste de l'humanité et au-delà d'elle. C'est par le secours de son individualité que l'individu apprend qu'au-delà de son égoïsme, par ailleurs inévitable, il est un être qui, par ses actions, non seulement s'insère dans le monde, mais participe à son incessante création. Un être qui prend pleinement sens du devenir, du futur au présent, du mouvement en train de se faire.

Ami,

Penses à ceci : c'est la puissance qui est rationnelle, et non la raison qui, en soi, serait une force. La raison doit s'emparer de la puissance et donc apprendre à la regarder, à la sentir, à la connaître, à l'orienter. L'homme et ce qu'on appelle la nature - expression la plus immédiate du cosmos -, nature qui commence par notre propre corps et nos sensations, doivent être embrassés comme une totalité. C'est lorsque l'on coupe l'homme de la nature et du pré-individuel qu'il s'affaiblit.

Ami,

Nous, Occidentaux, devons retrouver le sens du Cosmos.

Paris le 5 juin 2006

 

 

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