Zarifian philippe

Sur la prospective.

Intervention de Philippe Zarifian lors du Conseil d'orientation pour l'évolution des métiers et de l'emploi de la SNCF du 25 mai 2011

1. Le contexte de création de la prospective en France.

Cette création, spécifique à la France, a eu lieu dans les années1955 - 60, au cours d'une période de croissance forte, se réalisant autour de tendances bien identifiées, avec peu d'incertitudes. Ce sont les questions de fond que posaient les caractéristiques de cette croissance qui ont été interrogées. Pour dire vite : une croissance oubliant l'homme. Développement d'un taylorisme dur, d'une société de pure consommation, interrogations sur la place de l'homme (ce sont les termes de l'époque) dans le progrès économique. La naissance de la prospective a été portée par quelques grands personnages : Gaston Berger, Bertrand de Jouvenel, que l'on peut considérer comme de grands humanistes. Le principal, Gaston Berger, était un haut fonctionnaire et faisait partie de la direction du Ministère de l'Education Nationale. Ils vont avoir pour souci de ne pas se laisser enfermer dans le simple prolongement des tendances lourdes de l'époque, donc dans la prévision. Il s'agit de libérer l'imagination et d'ouvrir le débat sur les choix de société. " Voir loin, voir large, prendre des risques, penser à la place de l'homme " " Eclairer les décisions présentes en donnant à l'homme la possibilité de construire son avenir ". Il s'agit donc d'une démarche pleinement active = prendre en main son destin. Démarche, qui, lors de sa création, était clairement humaniste.

2. Le développement de la démarche ; Cette démarche va connaître un développement important, mais avant tout en lien avec l'appareil d'Etat. Les entreprises s'y associent peu. C'est en particulier en matière d'aménagement du territoire au sein de la DATAR et avec la création de cellules de prospective dans les administrations que le développement se fait. Citons le cas des scénarii de prospective de la DATAR qui ont eu un impact fort. Mais ce premier développement va retomber avec l'arrivée de la crise des années 70. La montée de l'incertitude, les problèmes immédiats de restructuration et d'emploi, la gestion de l'urgence, poussent à mettre en œuvre des politiques et stratégies principalement adaptatives. L'imagination n'est alors plus à l'ordre du jour. Cette démarche connaît actuellement un renouveau, que ce soit pour redonner vie au débat public, mais aussi, et c'est nouveau, pour ouvrir, malgré la crise et à cause d'elle, le champ des possibles et l'éventail des décisions au sein des entreprises, redonner un horizon de moyen-long terme. Par exemple, la prospective du présent à la RATP et à la Poste. La prospective quitte les administrations d'Etat pour commencer à entrer dans quelques grandes entreprises.

3. Les principes de base de la prospective.

1) Une analyse approfondie du présent, qui : a. saisit les émergences, les signaux faibles masqués par les tendances lourdes, ou par l'enfermement dans la problématique de l'incertitude. Par exemple, quelles sont les mutations qui sont déjà à l'œuvre au sein d'un métier ? b. et/ou sait projeter un autre regard sur le présent et le futur proche que le regard dominant. Exemple, à France Télécom, la recherche que nous avons menée, en lien avec l'institut des métiers, sur " Les métiers techniques à 5 ans ", en les regardant sous l'angle d'une stratégie de service. En quoi les métiers techniques sont porteur du service (principalement, offrir des moyens de communication à distance) et sont particulièrement impliqués dans l'offre des nouveaux services. Les métiers techniques sont des métiers du service. Ce changement de regard, que nombre d'ingénieurs et techniciens étaient en train d'opérer, a donné des résultats très stimulants. Dans cette analyse du présent, ne pas esquiver les tensions, éviter de se précipiter vers du normatif (voir ce que le futur peut être, avant de voir ce qu'il doit être), éviter de tracer des cibles qui ferment les choix et le recours à l'imagination.

2) Elaborer des scénarii Sur la base d'une analyse approfondie du présent (signaux faibles et changement de regard) élaborer des scénarri, en libérant l'imagination, en se plaçant de façon active face au futur, en jouant sur des effets de contraste entre différents scénarii. Mais l'élaboration de ces scénarri, non seulement doit être ancrée dans le présent (voir ci-dessus), mais aussi doit intégrer une exigence de cohérence. On trouve le " voir large " et le " voir loin ". On peut soutenir ce paradoxe : plus on voit loin, moins l'incertitude est forte. On peut faire le lien avec la notion de Vision, mais une Vision " nourrie " par tout ce que la prospective apporte.

3) Faire des choix, en tirer les conséquences pour l'action immédiate. Penser " devenir " (le futur au présent) et non pas simplement " avenir ". Remarque : dans ce qui sert de référent aux choix, il n'y a pas que des aspects relatifs à la stratégie de l'entreprise. Il est bon qu'y figurent des choix éthiques, aptes à susciter l'engagement des salariés de l'entreprise. On retrouve " l'humanisme " qui a présidé à la création de la prospective. Choix éthiques, donc des valeurs autour desquelles s'organise le " vivre ensemble "

4. Un exemple : la recherche sur " les métiers techniques à 5 ans à France Télécom . 60 000 personnes directement concernées, identifiées au départ autour de deux grandes disciplines techniques : le réseau et l'informatique, et au sein de ce découpage de base, des filières métiers, construites sur un plan prévisionnel selon une pratique de GPEC classique.

Notre démarche : - Ne pas reproduire la GPEC qui existe déjà - Partir de grandes questions et les formuler explicitement. Les deux questions majeures :

- Est-ce que les métiers techniques n'étaient pas en train de devenir des métiers du service ? La technologie produit en elle-même du service : l'usage du réseau, les serveurs informatiques qui délivrent les nouveaux services, le traitement de chaque client à partir des bases de données, etc. De plus, c'est bien davantage au sein des métiers techniques, et non pas dans ceux de la relation client, qu'apparaissent les choix les plus importants en matière de services que l'entreprise peut offrir. Réponse de la recherche : clairement OUI en mettant en lumière en quoi c'était le cas.

- Est-ce que, pour identifier les métiers et penser leur devenir, le découpage de base entre métiers de l'informatique et métiers du réseau de télécom reste pertinent, compte tenu de l'imbrication croissante entre les deux technologies ? Par exemple : présence décisive des serveurs informatiques (qualifiés de " plateformes de services ") au sein du réseau. Réponse de la recherche : OUI et NON. Oui, car chaque technologie garde sa cohérence et renvoie à des savoirs spécifiques. Non, car émergence de nouveaux métiers qui se révèlent stratégiques, qui se situent " entre " l'informatique et le réseau, dont on peut faire l'hypothèse que ce sont des métiers du dialogisme (dialogue inter-machine, dialogue entre homme et machine, dialogue inter-humain) = passer d'un paradigme de l'information à un paradigme du dialogue. La mise en lumière et le rôle des métiers stratégiques : - Les chefs de projet, - Les architectes - Les personnes qui supervisent la qualité de la transmission par le réseau, en permanence et de bout en bout (en partant toujours du client final) Pour ce métier de la supervision de bout en bout : sortir d'une vision séquentielle, du type chaîne additive de services, mais voir l'impact d'une action locale sur le global, sur la qualité du service final (effet à distance, peu visible à partir du local)

Conclusion :

La prospective sollicite :

- Une connaissance approfondie des mutations déjà existantes dans le présent et des émergences

- " l'imagination créatrice "

- Le choix raisonné entre plusieurs options et scénarii

- Une stratégie orientée vers des résultats concrets, mais aussi et plus encore : des valeurs éthiques (valeurs de vie en commun)

- Et dans tous les cas : une posture active face au futur.

 

 

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