Zarifian Philippe

Sarkozy et le moralisme sécuritaire.

Dans ce texte, je voudrais soumettre, à la discussion, une analyse du "phénomène Sarkozy". J'indique tout de suite qu'il ne s'agit en rien de personnaliser ce phénomène. Je prends Sarkozy comme représentatif d'une évolution qui marque toutes les forces politiques dominantes en France et l'évolution même du politique comme "système" d'exercice du pouvoir d'Etat.

Le moralisme est une véritable plaie, politique en même temps que sociale, qui se rouvre sans cesse.

Sur sa critique, tout a été remarquablement dit par Nietzsche, aussi bien dans "Par-delà le Bien et le Mal" (1886) que dans "la Généalogie de la morale" (1887), deux textes que je garde le même intérêt à relire. L'essentiel avait déjà été énoncé, plus de deux siècles avant, en 1651 par Hobbes dans "Le Léviathan". Ce n'est pas un hasard si ces deux auteurs sentent, encore aujourd'hui, le souffre. S'attaquer au moralisme, c'est prendre des risques, c'est devenir soi-même une cible privilégiée de ce moralisme qui, n'ayant pratiquement rien à objecter sur le fond, face à la critique qui lui est faite, répond par ses techniques : la culpabilisation, le discrédit, le condamnation.

Que dit Thomas Hobbes ? Quelque chose de très simple : que la morale est une pure invention du pouvoir étatique, pour assurer et légitimer l'ordre, l'ordre que le pouvoir souverain absolu qui se présente alors ("le Souverain" dit Hobbes), une fois reçue l'autorisation des citoyens , doit imposer de manière radicale. Le Bien et le Mal n'existent pas, sinon comme pure fiction pour désigner ce que ce pouvoir veut et ne veut pas et légitimer ses actes (qui allaient facilement, à son époque, jusqu'à l'exécution des condamnés). Hobbes, l'un des plus grands matérialistes qui ait jamais existé, indique dans quel langage ce moralisme a été créé et quelle institution le porte. Le langage est le langage religieux et l'institution est l'Eglise (quelle que soit, d'une certaine manière, la religion que cette Eglise prétend défendre).

Derrière tout moralisme, il existe des techniques d'exercice du pouvoir sur les "âmes", qui tantôt balancent du côté du bon pasteur (dont Nietzsche a dressé le portrait de manière inégalée), tantôt se présentent sous la figure de l'Inquisition. Certes, Hobbes comme Nietzsche ont un point faible : ils n'opposent pas d'alternative autre au moralisme que leur exceptionnelle lucidité critique. Hobbes d'ailleurs est un clair défenseur du pouvoir absolu du Souverain, mais il énonce en même temps tous les mécanismes de sa légitimation et montre à quel point le moralisme est une construction artificielle. Aucun d'eux n'est parvenu à élaborer (dans le cas de Nietzsche) ou n'a voulu élaborer (dans le cas de Hobbes) une éthique et c'est ce qui les fait paraître cyniques, au sens immédiat de ce terme, alors qu'on sent bien qu'ils n'ont que la question de l'émancipation en tête, émancipation non pas du tout sociale, mais mentale et personnelle, émancipation dans la manière de penser le monde. Avec, chez Nietzsche, une sorte de tentative désespérée pour fonder un "Gai savoir", une pure philosophie de la Joie, mais qui ne serait accessible qu'aux plus grands esprits.

J'en viens au moralisme d'aujourd'hui.

1. Le moralisme sécuritaire du pouvoir d'Etat.

1.1. Caractères du moralisme actuel.

A travers les événements actuels dit des "jeunes des banlieues" ou "des quartiers sensibles", le moralisme s'établit au premier plan. Mais il n'a pas attendu ces événements pour se construire, et il n'est pas douteux que Sarkozy, quel que soit son avenir, en a été le metteur en scène.

Les énoncés de Nicolas Sarkozy sont clairs : racailles et voyous, ces jeunes (mais non tous les jeunes bien sûr) sont, par leur être même, dans le Mal. Ce qu'ils expriment, dans leur comportement et leurs actes, n'a pas à être compris et expliqué. C'est leur "être" mauvais qui parle. Le diable est en eux. Racaille est la désignation d'un être qui, comme tel, ne saurait être sauvé. Personne n'a la faculté de changer son être. Il faut donc que cette racaille soit enfermée, expulsée, neutralisée. Elle aurait du d'ailleurs ne jamais exister. En d'autres temps, on aurait fait comme au 17ème siècle : la mort. Débarrassez moi donc de cette racaille !

Racaille vient du latin : de "rasicarer" = racler, gratter et de "radere" = raser. Dans le sens populaire, elle désigne une populace méprisable, qui, comme le disait Gide, ne fait même plus partie du peuple. L'association de ces significations indique que cette racaille doit être soit emprisonnée, soit éliminée, ce qui a donné lieu à des multiples expressions qui vont toutes dans le même sens. Le Petit Robert cite cette phrase de Camus :" Et si l'on mettait cette racaille en prison...les honnêtes gens pourraient respirer".

Sarkozy ne s'embarrasse pas d'une morale complexe, il ne recrée pas une nouvelle religion. Il lui suffit de faire appel au "bon sens". La morale du "bon sens", du "sens commun" comme le disait Deleuze, n'a pas à être justifiée ni rationalisée. A elle aussi, il lui suffit d'être. Elle est, par la vertu de son partage par le plus grand nombre, par la majorité.

Sarkozy ne cesse de faire référence, dans ses propos, à ce "bon sens". Et on peut remarquer que personne n'ose le contredire sur ce terrain. Et il va de soi que le Mal que ce sens commun du plus grand nombre désigne "est". C'est une évidence qui n'a pas besoin d'être argumentée, ni expliquée. On pourra remarquer que, chez Sarkozy, comme chez pratiquement tous les hommes politiques actuels, il n'existe plus de définition du Bien. Le paradis et la rédemption ont disparu. Il ne reste que l'ordre, l'affirmation du pouvoir de domination à l'état pur.

En réalité, ce sont les Sarkozy qui sont désormais les grands cyniques : comme plus aucune promesse sur le Bien n'est formulable, ils disent ouvertement que leur haute fonction et leur dessein sont d'incarner l'ordre, dans l'absolu. Dès qu'une crise sociale apparaît, dès que des groupes sociaux entrent en lutte, d'une manière qui peut sembler irrationnelle, Sarkozy peut se présenter comme hautement cohérent : face à des fous, à des damnés, la question n'est pas de discuter, ni de penser rationnellement. Il devient légitime en soi d'exercer un pouvoir, non seulement de répression, mais de négation de l'humanité de ces damnés. Foucault a toujours insisté sur le fait que le pouvoir, c'est-à-dire l'action sur l'action des autres, n'existe qu'au travers de son exercice. Penser le pouvoir, c'est à la fois penser son mode d'exercice, ses techniques, et penser les savoirs qui donnent un fondement durable à ces techniques, tout en examinant quel est le type de problème qui rend, à un tournant historique donné, nécessaire l'invention de cet exercice. Or peut-être sommes nous, soit au-delà, soit en deçà de Michel Foucault. Car le retour brutal du moralisme, d'un moralisme du "sens commun", n'est pas simplement un mode d'exercice du pouvoir. C'est un mode d'affirmation du pouvoir de domination dans sa pure nécessité.

Lorsque la question du Bien est évacuée, lorsque ne reste que le Mal, lorsque ce Mal apparaît comme un pur danger, il devient évident qu'il faut l'éradiquer. Cela ne se discute pas. Un moralisme sans promesse ne peut pas être, ne plus être un moralisme de pasteur, conduisant ses coupables brebis vers le salut. Les brebis n'ont pas à être, passivement, orientées vers le paradis, car, du paradis, on ne sait plus ce qu'il en est. Seul reste le péché originel. Il faut que les brebis soient protégées du loup. Actuellement, ce loup a acquis le visage frappant, subtilement médiatisé (car, précisément, on ne voit presque jamais leurs visages) des " jeunes des banlieues". Il avait auparavant celui des terroristes à faciès islamique. Et, encore avant, celui des sans papiers. Le loup gardera éternellement celui de l'étranger, du barbare, de celui dont nous n'avons pas à comprendre les pensées et les motivations, car il n'y a en lui rien d'humain. Le barbare n'a pas besoin d'être étranger au sens de la nationalité. C'est au système et à ceux qui sont intégrables, qu'il est étranger.

Mais pourquoi cette désignation et condamnation du Mal sans promesse ?

1.2. Le désenchantement du monde.

D'abord à cause de ce que Max Weber avait clairement perçu : un radical désenchantement du monde. Sarkozy - mais je le prends comme l'illustration de la grande majorité des hommes politiques actuels en France - est un individu sans valeurs et sans convictions. Il incarne l'individu totalement désenchanté, qui ne fait pas mystère du caractère "bas" de ses ambitions.

Il produit ce fait inédit : pouvoir affirmer, tranquillement, qu'il n'a d'autre ambition que l'accès au pouvoir supérieur, celui du Souverain d'ici bas, le seul qui doit tangible dans ce monde sans Dieu ni paradis. Que fera-t-il de ce pouvoir lorsqu'il sera Président de la République ? Que fait-il déjà à titre d'exercices préliminaires ? Une chose simple et tautologique à la fois : il l'exercera avec fermeté, avec la fermeté d'un ferme moraliste. Le moralisme fournit à la fois le style et les techniques, mais il ne fournit plus le "pourquoi", le sens. Ce que Max Weber n'avait pas anticipé, c'est que la caractéristique d'un monde désenchanté ne pouvait pas résider dans le pur mécanisme, dans l'exercice d'un fonctionnalisme froid. Il faut toujours entraîner les masses, convaincre le peuple de vous suivre, et cela ne peut se faire qu'avec une certaine chaleur. La question est encore plus ardue lorsque l'on sait que ce peuple n'existe plus que dans un état décomposé et qu'il n'existe plus de masses. Cette chaleur doit nous toucher un à un, nous prendre dans une partie de notre individualité. Nous avons définitivement quitté l'époque du pur gouvernement des populations dont parlait Miche Foucault.

Mais comment nous toucher avec chaleur, personnellement, dans un univers désenchanté ?

La réponse réside dans la tautologie elle-même : nous nous devons d'adhérer au pouvoir qui se présente à nous, non pas seulement pour son efficacité, mais pour sa pure existence face au Mal. Sarkozy ne dit pas autre chose : je suis le Pouvoir, je vais vous protéger du Mal, le Mal porté par les barbares, le Mal aussi qui est en chacun de nous et qui fait que nous ne pouvons pas nous auto-protéger, nous faire justice nous-mêmes. Voici le péché originel que les religions instituées ont toujours désigné : le Mal n'est pas seulement à nos portes, il est en nous. Le Mal consiste ici à refuser l'ordre, alors que nous avons toutes raisons d'avoir peur.

Un univers désenchanté n'est pas froid et mécanique. Il est chaotique et incertain. Il est univers de la jungle. L'anomie est définitivement installée, Durkheim est mort. Mais dans cette anomie définitive, pour éviter qu'elle ne soit livrée à la pure barbarie, il faut, comme pure nécessité, que le Mal existe. Telle est la tautologie.

Le pouvoir de domination existe et est légitime parce qu'il a besoin d'exister. Il faut écraser les barbares, ces barbares que les jeunes des banlieues incarnent temporairement (après les terroristes, les sans papiers, les socialistes mous, après les tout ce qu'on voudra, pourvu que la peur puisse être rapportée à une figure concrète). Le Mal est incarné dans la peur qu'il doit provoquer. Il réside dans la production d'un rapport permanent à cette peur.

La peur, nous dit Spinoza, est le désir d'éviter par un moindre mal un mal plus grand que nous craignons. Elle n'est rien d'autre que "la crainte, mais en tant qu'elle nous dispose à éviter un mal que nous jugeons devoir se produire par un moindre mal". Actuellement, l'activation de la peur est censée, dans la pensée sarkozienne, nous dire ceci : il vaut mieux une bonne domination qu'une mauvaise anarchie. Il vaut bien un ordre violent et imposé qu'une instauration du désordre tout aussi violente et subie. La grande majorité des hommes politiques semble bien partager cette pensée. Il n'y a plus réellement de choix. Il n'existe plus de liberté possible. Ce n'est absolument pas depuis le mouvement des jeunes que ce discours est tenu et cette peur activée.

1.3. Le tournant du 11 septembre.

Pour comprendre ce qui se passe en France, il faut à la fois le resituer au niveau mondial et cerner les spécificités françaises. C'est assez clairement depuis les lendemains du 11 septembre 2001 et de la déclaration de guerre au terrorisme faite par Bush que le moralisme a resurgi avec force, dans cette nouvelle variante sécuritaire.

Sarkozy ne fait que la transposer dans le contexte français. Il tient le discours et importe les pratiques de Bush. Progressivement, insidieusement, s'instaure l'idée qu'une forme de dictature est nécessaire. Il est d'ailleurs impressionnant de voir à quel point, aux Etats-Unis, pays s'il en est, des libertés individuelles, ces libertés ont fondu. Il est impressionnant de voir à quel point, en France, elles sont en train de fondre. Que nous soyons tous en permanence fichés, surveillés, identifiés, barbares et coupables potentiels, voilà la norme que le moralisme de cette nouvelle époque est en train d'instaurer. Cette police du traçage et fichage n'est jamais apparue aussi clairement qu'au Royaume Uni, au lendemain de l'attentat dans le métro londonien. On savait que la police (et le contre-espionnage) britanniques étaient parmi les meilleurs du monde en matière de renseignements, produit d'une longue tradition. Mais j'ai été impressionné, moins par la vitesse avec laquelle les responsables de ces attentats ont été identifiés dans la mesure où ils ont eux-mêmes laissé des indications sur leur identité, que par la technicité qui s'est révélée à mon regard. Je savais que la surveillance s'était technicisée, je savais que les échanges sur internet étaient surveillés en permanence par exemple (du fait d'un système anglo-américain), mais autre chose est de le voir fonctionner dans une enquête.

Là ici, là encore, effet pratique et effet idéologique se combinent. Car, quand ces systèmes de surveillance sont donnés à connaître au grand public, c'est aussi que les gouvernements cherchent à les faire connaître, qu'ils envoient un message préventif pour doubler la peur de l'étranger (en l'occurrence : des terroristes anglais, mais d'origine pakistanaise principalement) d'une peur de la police. C'est une technique qui vise à paralyser l'action contestatrice, à déjouer les velléités de résistance. Chez Bush, la référence explicite et massive à la morale est assise sur une forme radicalisée de protestantisme. Si l'on ne sait plus ce qu'est le Bien, du moins peut-on se référer le Mal au diable et se faire le chantre de la civilisation occidentale.

Dans cette forme particuière de protestantisme, l'enfer est beaucoup plus tangible que le paradis et, face à lui, certains peuples ont été choisis par Dieu, sont prédestinés. Ce n'est pas la bénédiction (le peuple béni de Dieu) qui compte, mais l'élection (le peuple élu par Dieu). L'Amérique, nous dit Bush, est une nation choisie (chosen nation) et c'est d'abord ici bas que ce choix s'exprime. C'est ce qui fonde son rigorisme. Les Américains doivent, par leur comportement ici bas, mériter d'échapper à l'enfer, et être fidèles à leur statut de peuple choisi, bien plus encore que d'essayer d'accéder au paradis extra-mondain.

Si le protestantisme initial, celui de l'aube du capitalisme, celui dont nous parle Max Weber, porte le culte de l'individu (c'est à chaque individu qu'il revient de se sauver de l'enfer en se vouant au "travail" comme vocation), le nouveau protestantisme radicalisé de Bush, à l'époque du complet désenchantement, va encore plus loin. N'ayant plus aucun idéal à proposer, pas même celui de la salvation par le travail, n'ayant plus rien à dire sur la démocratie, sinon un perpétuel rabâchage, il affirme aux Américains qu'ils doivent accepter, non seulement le régime salarial, mais l'ordre du Souverain, appuyé sur ces deux piliers que sont la police et l'armée, pour faire face au Mal. Le peuple américain doit réaliser la liberté, mais, par un étrange paradoxe, la liberté appelle désormais, pour être défendue, son recul permanent. Contre les barbares externe, mais aussi contre eux qui, parmi la nation américaine, trahiraient désormais la mission dont la nation américaine est investie. Dans le curseur du recul de la liberté (freedom), et pour mieux la défendre, les Américains savent de quel point ils partent, mais ils ignorent, et Bush également sans doute, jusqu'à quel point il faudra reculer.

En France, contrairement à Bush, Sarkozy ne s'embarrasse pas de références religieuses. Il imite Bush, mais va plus loin que lui en étalant ouvertement le cynisme lié à l'exaltation de la peur. Nous plongeons totalement dans l'idéologie du moindre mal. Il n'existe pas d'illustration plus frappante de la définition de l'affect de peur donnée par Spinoza. L'idéologie moralisatrice du moindre mal est, sans jeu de mots, celle du moindre Mal. Le paradis a définitivement disparu. C'est en même temps l'appel à la résignation. Coupables et résignés, voici le nouveau visage des citoyens de cette démocratie radicalement désenchantée.

Mais il nous faut faire un pas de plus pour comprendre jusqu'au bout la transposition française de l'idéologie et des pratiques de Bush. En effet, derrière la peur, nous trouvons la crainte. La crainte, indique Spinoza, est la tristesse inconstante née de l'image d'une chose mauvaise douteuse. Si le doute est supprimé de cet affect, la crainte devient désespoir. Quant à la peur, nous l'avons vu, elle n'est rien d'autre que la crainte, mais en tant qu'elle dispose l'homme à éviter un mal qu'il juge pouvoir se produire par un moindre mal. La chose mauvaise, le Mal, la barbarie, risque d'arriver et cette survenue possible nous jette dans l'angoisse. Sarkozy et, avec lui, implicitement la grande majorité des hommes politiques dans notre douce France, disent ceci : " la chose mauvaise frappe à la porte. Le doute n'est plus permis. Le désespoir est proche. Moi, Sarkozy, je vais l'éviter en prenant les choses en main ". C'est en se rapprochant du désespoir, le long d'une mince ligne de crête, que la crainte appelle la peur et que la peur appelle la domination. A l'époque du capitalisme désenchanté, le culte de la peur remplace la croyance dans le paradis. Il n'existe plus de valeurs ni d'idéal. Il n'existe plus que le moindre Mal.

Rarement, tout en respectant les institutions de la démocratie représentative, sans populisme ni dictature ouverte, sans aucune reproduction du fascisme (contrairement à des analogies faciles), on aura été aussi loin dans la légitimation de la domination d'Etat et dans celle du déploiement de ses deux piliers traditionnels - mais désormais techniquement sophistiqués - que sont la police et l'armée.

Si, ici, en France, la police prédomine aussi ouvertement, c'est que la France n'a manifestement plus aucun rôle significatif à jouer au plan mondial. Aux vieilles ambitions, encore tentées de Gaullisme, d'un Chirac, Sarkozy répond ouvertement : au plan international, la France n'a plus le choix, elle doit s'aligner sur les Etats-Unis. Au sein du nouveau régime de guerre, dans lequel front interne et front externe tendent à se confondre, la nouvelle droite française, dit, face aux vieux Chirac, " Priorité au front interne ".

Le langage de Sarkozy est celui de la guerre civile. La police avant l'armée et, si nécessaire, l'armée avec la police.

Il existe sans nul doute une cohérence dans l'avancée, en France, de ce moralisme. Il n'est pas seulement centré sur le front interne du régime de guerre. Il faut l'ancrer sur la base de nos propres traditions. La France n'a pas les mêmes traditions que les pays anglo-saxons. La défense des libertés individuelles y est moins présente, donc plus fragile (comment d'ailleurs les lois Perben ont-elles pu passer à l'Assemblée Nationale avec une pareille facilité ?). Par contre les libertés collectives ont acquis une solide tradition d'expression et de défense et le moralisme dont nous avons hérité n'est pas passé par le tamis du protestantisme, de l'autodiscipline individuelle. Il est passé par le républicanisme, donc par l'affirmation de "valeurs universelles", républicanisme lui-même associé à un solide fond nationaliste, à l'affirmation de la supériorité française en matière de vision du monde et d'institutions (la France, pays des droits de l'homme). Pour que le sarkozisme puisse donc se développer au sein de notre propre milieu politique, il faut tout à la fois :

- a) une forte perte de crédibilité dans la croyance en ces valeurs républicaines et en l'exception française. Cette perte ne s'est pas réalisée de manière immédiate. Il a fallu toute une période historique pour qu'elle s'installe. Mais le doute a fini par sérieusement prendre place : sales guerres coloniales, montée du racisme, faillite partielle du modèle d'intégration par l'Ecole, net affaiblissement des forces qui avaient incarné, dans sa vision de gauche, ce modèle, et en particulier du Parti Communiste de l'après guerre, mai 1968 et sa contestation du poids oppresseur des autorités instituées, et aussi, tout simplement, renouvellement des générations, avec l'arrivée des générations "métisses" et une avancée de l'aspiration, non pas à l'individualisme comme on a voulu le faire croire, mais à la prise en compte de l'individualité, de la singularité de chaque individu, irréductible à une universalisme abstrait, montée des mouvements féministes qui ont sérieusement interrogé la pertinence et la signification réelles de la problématique des "droits de l'homme" (dans un pays où il a fallu attendre aussi longtemps pour que le simple droit de votes soit reconnu aux femmes !), etc.

Bref : la perte de croyance dans le républicanisme est beaucoup moins venue de sa mise en cause par un camp politique que d'une prise progressive de conscience qui, sur le fond, est tout à fait positive, révèle une exigence d'émancipation beaucoup plus forte et s'éloigne de l'aspect que le républicanisme a toujours incarné : la légitimation de l'ordre et de la morale, sous une version "de gauche", qui, il est vrai, a beaucoup fait pour les droits collectifs. Néanmoins, la difficulté, et elle est de taille, est qu'aucune éthique de l'émancipation n'a eu le temps de prendre une importance sociale et politique équivalente à la tradition républicaine. Il est probable aussi que ceux qui possèdent, dans leur histoire familiale et sociale, la référence à la morale républicaine et à ses acquis se rendent mal compte du point auquel cette morale a pu apparaître étrangère et oppressive pour ceux qui ont eu une autre trajectoire et expérience. Le passage de la morale à l'éthique est en soi exigeant : on bascule du respect d'une morale ordonnatrice à la construction d'un idéal de vie concrète. On bascule d'une obéissance à des prescriptions collectives à l'affirmation de la puissance de pensée et d'action d'individualités qui ont grandi dans le métissage, qui ont appris à associer le respect et la mise en valeur des différences à la construction du vivre commun. Le résultat est là néanmoins : un Sarkozy peut s'affirmer sur un fond de déroute de la morale républicaine. Le désenchantement, la perte du paradis ont pris, en France, un chemin différent de celui des pays anglo-saxons.

- b) le peuple français est tout aussi "mélangé" du point de vue de ses origines nationales que les Etats-Unis, mais l'intégration s'y est faite, non seulement par l'intermédiaire du républicanisme, mais aussi par l'affirmation forte et institutionnelle de l'existence d'une Société. Le concept même du Société, dans son acception sociologique, doit beaucoup à la pensée qui s'est développée en France. Or la Société, aussi bien dans sa réalité pratique que dans sa valeur conceptuelle et symbolique, est très sérieusement et très durablement en crise, avec le mélange, bien caractéristique de la trajectoire française, entre société civile et institutions publiques .

Cet éclatement de la Société, non seulement a nourri des regrets - il faut voir à quel point, dans le vocabulaire du militantisme français et dans les formes de sa pensée sociale, sont présents des mots comme "lien social", "intégration", "tissu social", etc, et à quel point on peut dépenser d'énergie à vouloir recréer cette Société, alors que les forces de désintégration sont, de manière puissante, à l'œuvre - mais produit un vide relativement vertigineux.

Je pense qu'il faut tenir compte de cette trajectoire française pour comprendre comment le sarkozisme (et il n'est sans doute pas indifférent que, dans son histoire personnelle, Sarkozy soit un fils d'immigré : la question du respect des minorités revient en permanence dans ses propos et ce n'est pas par démagogie et c'est sans doute, parmi la droite actuelle, le "moins républicain" de tous les hommes politiques qui la constitue) est en train de s'imposer et de se banaliser, au point d'imprégner tout l'univers des responsables des grands partis.

Les dirigeants socialistes hésitent. Au fond, dans le débat Sarkozy / Chirac, ils aimeraient croire Chirac, ils aimeraient croire en la France, ils aimeraient croire en l'Europe. Ils aimeraient que ces ambitions ne soient pas abandonnées. Ils aimeraient croire en leur futur rôle, avec un minimum de contenu d'alternance. Mais quand ils sont mis "devant les réalités" (ah, comme le réalisme est nécessaire désormais !), ils se rapprochent, sans le dire, de Sarkozy. Que la police passe au premier plan pose le risque d'une erreur d'analyse, qui peut particulièrement se produire dans ces temps d'affrontements violents avec les "jeunes des banlieues" (jeune + banlieue = jeune des banlieues : c'est une caractérisation d'une grande valeur conceptuelle !).

Dans le moralisme, la police a en réalité une double figure. C'est d'abord une figure symbolique : c'est elle qui symbolise de la manière la plus forte la protection contre la montée du désespoir, contre le basculement d'un mal douteux dans un mal certain. C'est aussi, bien entendu, un dispositif concret d'exercice du pouvoir, de la violence légitime dont parlait Max Weber, dont les points d'aboutissement sont l'emprisonnement ou l'expulsion , avec une forte reprise en main (sur laquelle le gouvernement Raffarin a beaucoup œuvré) de l'appareil judiciaire (les lois Perben).

Néanmoins, un pouvoir de domination s'affaiblit toujours lorsqu'il doit faire donner visiblement la police et la répression. L'instrument le plus représentatif de la police actuelle, sur longue durée, n'est pas le CRS, mais le fichier. Le CRS ou la descente du police sont en train de devenir les prolongements du fichier. Nous sommes passés dans l'ère du fichage de chaque individu et de la surveillance permanente (par video, écoutes téléphoniques légales, interception des messages passant par le mail ou les SMS, contrôles d'identité incessants, etc.). C'est ce qu'en informatique on appelle : un traitement point par point. Autrement dit, on peut, dans des fichiers qui concernent des millions de personnes, retrouver chaque individu et son "itinéraire". La traçabilité des marchandises se double désormais de la traçabilité des individus. Les jeunes qui sont actuellement arrêtés n'écopent pas simplement, pour une partie d'entre eux, de peines de prison. Pour la totalité d'entre eux, c'est durant toute leur vie qu'ils seront désormais fichés et placés sous une surveillance vigilante. Il suffit d'ailleurs de croiser quelques fichiers pour que, par exemple, l'accès à l'emploi leur soit, en toute légalité, interdit (car personne ne peut forcer un employeur à une embauche et parce que le futur embauché ne sait pas quelles sont les informations que cet éventuel employeur détient sur lui). Il suffit d'ailleurs de décider que la demande d'emploi doit être accompagnée de l'extrait du casier judiciaire pour que l'effet d'exclusion soit produit au grand jour, sans avoir besoin de croiser les fichiers.

2. Les causes de la montée du moralisme sécuritaire.

Il est nécessaire bien sûr d'aller plus loin et de considérer un second aspect des choses : comment expliquer cette réémergence du moralisme et sous une forme aussi radicalisée ? Comme toujours, il faut aller aux causes.

2.1. A propos du libéralisme.

Je partirai de ce qu'il y a de plus étrange : comment ce qu'incarne Sarkozy peut-il être associé au mot "libéral", mot que toute la gauche - y compris une partie de la gauche la plus contestatrice - lui accole et que celui-ci revendique ? Comment la montée d'un régime sécuritaire peut-elle être associée à la caractérisation d'une politique comme étant "libérale", donc, au sens propre, promotrice de la liberté de l'individu ?

C'est là où il nous faut revenir au capitalisme et à la compréhension de la phase actuelle. Ce terme de "libéral" n'aurait pas obtenu une telle audience s'il ne recouvrait pas une réalité concrète, non pas du côté du système politique, mais de celui du système économique. L'invention de l'expression "politiques libérales, voire ultra-libérales" provient de deux choses : d'une part de l'ouverture des secteurs du service public à la concurrence et à la privatisation; d'autre part du démantèlement progressif, mais certain, de l'Etat Providence. Dans les deux cas, on voit que cette caractérisation se fait entièrement, lorsque le mot "libéralisme" est utilisé dans un vocabulaire de la dénonciation, au nom du passé et en revendiquant, implicitement, le retour à des situations de monopoles (monopoles des grandes entreprises de service public, monopole des grands appareils redistributeurs associés à l'Etat Providence). On énonce donc une orientation nouvelle des "politiques" au nom d'une mise en cause du passé.

Mais qu'est-ce qui est alors revendiqué implicitement ? Le retour au passé, sous une seule valeur : la solidarité (en laissant de côté la liberté, car personne ne pourra jamais soutenir, sauf à changer l'usage socialement établi de la définition du mot : liberté - définition qui, dans l'idéologie dominante, reste celle du libéralisme politique - qu'une situation de monopole est l'indice d'une situation de liberté).

Lorsque Sarkozy et ses alter-égos endossent le qualificatif de libéral, ils envoient plusieurs messages à la fois :

- Le retour au passé est impossible. Il est impossible, à l'ère de la mondialisation économique et de la crise endémique des finances publiques.

- La liberté passe avant la solidarité. Non pas la liberté comme valeur (car, en France, contrairement aux Etats-Unis, on ne trouve que très peu d'odes à la liberté, le désenchantement est nettement plus poussé sur ce registre libéral), mais la liberté comme pouvoir. Tout le monde, c'est-à-dire dans l'absolu, chaque individu, a le droit d'agir sur l'action des autres, de bousculer son voisin pour tracer son chemin propre.

- Le libéralisme est synonyme d'efficience économique, et donc, indirectement, de progrès social. C'est par lui désormais que passeront les futures sources de redistribution (qui deviendront liées aux revenus que chaque individu y consacre par et pour lui-même, et non à un système redistributif étatique, paritaire et solidaire).

Or cette manière "sarkozienne" de voir le libéralisme est parlante en elle-même. Elle signifie qu'il n'y a plus d'engagement solidaire possible à l'échelle sociale. Elle signifie que la "liberté" de l'individu "entrepreneur de soi" doit être mise au centre de l'attention. Elle signifie enfin que l'Etat, très loin de voir son rôle diminuer, se déplace. Il n'a plus rien à faire dans le domaine économique, laissé du plus possible à l'initiative privée. Il a de moins en moins à faire dans la redistribution et la sécurisation sociale. Par contre, il a beaucoup à faire dans la sécurisation politique.

La politique sécuritaire remplace la politique solidaire. Sarkozy, sur ces différents attendus de l'adjectif "libéral", est un vrai libéral. Il ne s'agit pas d'un masque, mais d'une facette totalement complémentaire du moralisme de la peur.

Faut-il alors se poser la question : est-ce que le libéralisme économique, ainsi revendiqué (par la droite et la gauche rose bonbon) et ainsi mis en accusation (par la gauche dénonciatrice) correspond à une évolution tangible du capitalisme lui-même comme système économique ? Ma réponse est catégorique : non !!!

La privatisation des grandes entreprises publiques a conduit à la constitution de puissants monopoles privés qui entrent dans la globalisation économique.

La concurrence n'est pas régulée par les "lois du marché". Elle l'est par une bataille permanente pour la conquête et la domination de territoires de clientèle. Sa logique est semi-féodale.

La remise au centre du fonctionnement économique de l'individu n'est absolument pas induite par le soutien au retour à l'initiative privée. Elle est induite au contraire par un remodelage et un élargissement de la contrainte salariale. En laissant aux "individus", le soin de se débrouiller par eux-mêmes dans des secteurs croissants de la vie, on laisse jouer à plein la sélectivité et la ségrégation, en même temps qu'on affaiblit toute vie collective, laissant le fameux individu placé dans un face à face totalement inégalitaire avec le capital.

Enfin, comme effet indirect, les tensions sociales qui en résultent inévitablement peuvent être cyniquement utilisées pour légitimer le recours à un régime politique sécuritaire.

On voit donc que l'usage surabondant du mot "libéralisme" entre parfaitement dans une stratégie sarkozienne. Idéologiquement, il permet d'utiliser un mot riche en significations implicites positives (le mot "liberté") pour caractériser un réajustement profond du système capitaliste et du mode d'exercice de la domination du capital sur le travail.

Du coup :

- la gauche rose bonbon, n'ayant aucune alternative à proposer sur ce terrain, et ayant elle-même pratiquée et assumée ce tournant dit libéral, ne peut plus se dire "anti-libérale". Elle acquiesce de fait au réajustement actuel du capitalisme.

- Une partie de la gauche contestatrice, sous le drapeau de l'anti-libéralisme, si elle peut faire jouer les réflexes de défense des systèmes de solidarité bâtis pendant les Trente Glorieuses, ne peut produire et caractériser aucune des tendances réellement à l'œuvre dans le capitalisme d'aujourd'hui et ne peut pas éviter, malgré tous ses efforts, d'apparaître ringarde, défendant un paradis perdu (et faisant apparaître comme paradisiaque l'époque des Trente Glorieuse, grande période de pénétration du taylorisme en France et de contrôle disciplinaire du salariat). En pénétrant par cet usage de l'adjectif "libéral", on comprend mieux les causes de la montée en puissance du "moralisme sécuritaire".

2.2. Mondialisation économique et repositionnement de l'Etat.

On peut mettre en parallèle ce qui se passe du côté des grandes firmes globalisées et du côté de l'Etat.

D'abord, ces grandes firmes développent à la fois la sélectivité à l'entrée (ne salariant directement qu'un minimum de personnes, suite à une sévère sélection qu'elles contrôlent directement) et la sécurisation interne. L'individualisation des contrôles et des parcours autorise cette sécurisation préventive. Et si malgré tout, un conflit social apparaît, elles font jouer l'arme de la peur… Non la peur du barbare, mais la peur du chômage.

Ensuite ces grandes firmes globalisées utilisent une nouvelle forme de contrôle du salariat, que j'ai proposé, à la suite de Deleuze, de qualifier de "contrôle de modulation". Autrement dit, fournir nettement plus d'autonomie et d'initiative aux individus dans l'exercice du travail, sortir du contrôle disciplinaire taylorien, mais insuffler un contrôle fort par le couple "objectifs - résultats". C'est un contrôle par élastique : plus le salarié va loin dans le déploiement de son initiative, plus il aura à rendre des comptes sur des résultats de niveau élevé. Le retour de l'élastique, au moment de rendre des comptes, peut être violent. Ici, le parallèle avec Sarkozy est net : il a entièrement repris à son compte cette "culture du résultat" et les directions des grandes firmes pratiquent, en interne, le "libéralisme" : elles fournissent, incontestablement, plus de liberté d'action à leurs salariés, mais en contrepartie augmentent les moyens de la traçabilité "en point à point", salarié par salarié. Elle étendent en même leur territoire de monopole, non seulement sur la clientèle, mais aussi sur la main d'œuvre, en ayant recours à des contrats commerciaux : sous-traitance, achats de prestations de services, contrôle de réseaux, etc. Ces contrats sont, en apparence, plus libéraux : dans le contrat commercial, on ne retrouve pas la clause de subordination du salarié à l'employeur qui figure explicitement dans le contrat de travail. Mais cela étend l'espace de leur domination - par développement des dominations à distance, en réseau - et renforce l'efficacité du contrôle, y compris dans sa souplesse, car la firme mondialisée n'est plus directement responsable des personnes qu'elle fait, en réalité, travailler pour elle.

En clair, derrière le plus de liberté se dissimule le plus de monopole et le plus de puissance de domination capitaliste.

Enfin, par une sorte d'effet induit, les grandes firmes globalisées, celles qui sont les plus solides économiquement, peuvent se payer le luxe d'apparaître comme les nouveaux lieux de déploiement des "valeurs éthiques" et de l'humanisme. Plus la sphère politico-étatique devient sécuritaire, oppressive, moralisatrice, plus les dirigeants des grandes entreprises peuvent se permettre d'apparaître, par effet de contraste, ouverts, préoccupés des évolutions sociétales, "à l'écoute". Et de fait, pour la frange la plus stabilisée du salariat, celle qui arrive à maîtriser la course à la sélectivité (ou qui bénéficie encore de statuts particuliers), la grande firme capitaliste de l'ère actuelle peut apparaître comme un lieu plus libre et ouvert au débat, plus humain, que ce qui se passe au niveau sociétal. Immense paradoxe !

Cet effet induit n'est pas nécessairement voulu. Mais il existe. Les grandes firmes ont le beau rôle. D'ailleurs, qui les critique dans le monde politique actuel ? Plus la sécurisation se développera, plus les tensions se centreront sur le comportement de l'Etat et l'écroulement du secteur public (et de l'Etat Providence), plus les directions de ces firmes seront tranquilles.

Qui plus est : on leur fait le cadeau d'attaquer désormais, non le capitalisme (qu'elles ne peuvent pas ne pas incarner), mais le libéralisme (comme "politique", incarnée par le pouvoir d'Etat). Comment n'iraient-elles pas profiter de ce magnifique cadeau ? Non seulement l'opposition syndicale s'est considérablement affaiblie, non seulement ces dirigeants du capitalisme actuel ont, au fil des années, sécurisé leur périmètre interne, mais ils n'ont même plus face à eux d'opposition politique. Pour eux, le meilleur comportement est de devenir les moins visibles possibles, de pratiquer les abonnés absents, sauf lorsqu'une campagne médiatique permettra de faire valoir leur humanisme et leur sens de la solidarité ! Ce sont les grands patrons qui, aujourd'hui, se préoccupent de l'écologie, militent pour la diversité (Bébéar), autrement dit pour le fait que l'on trouve, dans les entreprises, un échantillonnage de l'origine des salariés (en terme d'appartenance nationalitaire) qui soit le reflet de l'ensemble de la société française, etc.. Si l'évolution suit ce cours, dans peu d'années, les grands patrons se situeront à la pointe de la gauche française. Et que peuvent-ils souhaiter de mieux ? Rien de plus confortable pour eux que la politique de la chaise vide dans le débat directement politique et social.

Pendant qu'une opposition apparemment totalement désinformée s'acharne contre le Medef - syndicat patronal dont les grands dirigeants se foutent royalement et depuis longtemps -, ils peuvent agir tranquillement et déployer leur stratégie; Du coup on voit apparaître la complémentarité et le deal entre direction des firmes mondialisées et pouvoir d'Etat.

Les directions de ces firmes, en lien pour la plupart d'entre elles avec le capital de placement mondialisé (d'origine très principalement anglo-saxonne), les investisseurs financiers, ne demandent qu'une seule chose à l'Etat : " laissez nous tranquille ". Elles revendiquent le moins de réglementation, de contraintes juridiques, de charges fiscales et sociales possible (ici le Medef peut servir de caisse de résonance). Elles n'ont plus besoin d'appui actif de la part de l'Etat, sinon un système éducatif qui fonctionne dans la formation et la sélection des futurs salariés et des élites dirigeantes.

Le pouvoir d'Etat, quant à lui, se recentre sur ses " fonctions régaliennes ", ordre et sécurité, réoriente ses dépenses, invente un nouveau discours moralisateur, doit mobiliser des moyens sur l'accompagnement des effets de la destruction de la Société. Entre grands capitalistes et gouvernement s'ouvre alors un grand gouffre : l'effondrement progressif, mais durable, de l'Etat Providence.

Les grandes firmes mondialisées se retirent du jeu. L'Etat français sait qu'il doit désormais affronter des années difficiles, mais il déploie tout à la fois :

- le dispositif pratique et idéologique sécuritaire pour faire face à un regain de tensions sociales qu'il sait inévitables, mais dont il pense que, en ne cédant pas sur le fond, elles s'affaibliront, du moins dans leur expression explicite (renvoyant dans les profondeurs de la détérioration de la santé psychique des citoyens leur expression implicite),

- et la réorientation des problèmes et des financements qui étaient derrière l'Etat Providence vers la sphère assurantielle individuelle, suivant en cela le modèle nord-américain.

Paris, le 13 novembre 2005.

 

 

 
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