Zarifian philippe

Approche sociologique de l'expérience.

Intervention réalisée dans le cadre du club Stratégies, le13 juin 2006

1. Les caractéristiques de base d'une approche sociologique.

Par définition même, la sociologie considère l'individu comme un être social, ce qui précise et limite en même temps son champ de validité.

Il existe plusieurs façons de parler de l'être social, et, en particulier, deux d'entre elles :

- la première part des déterminations sociales qui marquent le mode de pensée et le comportement de tout individu, quitte à examiner comment l'individu parvient, non seulement à subir ces déterminations, mais à devenir actif, à déployer sa propre créativité ou à récupérer des marges d'autonomie qui lui sont propres, sans que les déterminations sociales ne cessent de jouer,

- la seconde, très différente, part des rapports sociaux et saisit l'individu comme protagoniste de ces rapports, à la fois agi et agissant, ces rapports sociaux tournant autour d'enjeux dont il faut, à chaque fois, préciser le contenu. C'est dans cette seconde orientation que je me situerai. Ces rapports sociaux sont historicisés : ils possèdent à la fois une structuration qui leur assure une certaine permanence et connaissent des transformations qui correspondent à des périodes historiques et à des événements qui peuvent en accélérer le cours. Dans ce cas, l'individu est un être social historicisé qui participent des rapports sociaux et de leur transformation.

Qui plus est, un individu est protagoniste de plusieurs rapports sociaux à la fois. Par exemple : - du rapport capital-travail en tant que salarié, - du rapport social de genre, entre hommes et femmes, - du rapport social de service entre producteur et bénéficiaire d'un service, qui devient le soubassement de la majorité des activités professionnelles aujourd'hui - du rapport à l'Etat et à la chose publique, qui s'exprime directement ou indirectement dans le statut de citoyen. Il pourrait sembler que cette référence à une pluralité de rapports sociaux complique singulièrement l'analyse. Mais l'objectif n'est pas, autour d'une question donnée (ici, celle de l'expérience) de faire le tour de tous les rapports sociaux, un à un, mais de voir les entrecroisements et les interpénétrations entre ces rapports qui forment "nœud" au sein d'une individualité. Quiconque a fait des enquêtes, par exemple, sur le thème des compétences sait parfaitement que les compétences, reconnues comme professionnelles, combinent en réalité des compétences développées dans l'univers familial, ou associatif, ou comme occupant des responsabilité d'élu dans une municipalité, etc. Ce n'est que par convention que l'on isole un seul type de compétences, alors qu'elles sont associées au sein de l'individu.

Il en est particulièrement ainsi pour l'expérience : toutes les expériences acquises dans différentes sphères de vie vivent dans le même individu , jouent les unes sur les autres, se combinent…

Cette banalité empirique nous indique qu'il y a souvent, sinon toujours, une non coïncidence entre l'expérience acquise et celle qui sera reconnue dans le seul univers salarié. Ce rappel sur la démarche sociologique de base impose, au sociologue, une limite et une possibilité :

- une limite : un sociologue cohérent ne peut en aucun cas souscrire à un modèle de "l'homme en général", un modèle générique du fonctionnement humain, valable pour toutes les sociétés et toutes les époques historiques. Parce que l'individu est un être social historicisé, il ne peut être naturalisé au sein d'un tel modèle. C'est un choix épistémologique fort, qui peut provoquer des incompréhensions durables avec certains courants de l'ergonomie, de la psychologie et de l'économie (sachant que le modèle de l'homme utilisé dans l'économie néo-classique est en fait une version très appauvrie de l'approche psychologique). Pour le sociologue rigoureux, cela n'a aucun sens de rechercher une définition générale et générique de l'expérience comme caractéristique de l'humain.

- une possibilité : loin de devoir embrasser l'ensemble des rapports sociaux et leur complet déploiement dans une période historique donnée, nous avons la possibilité de prendre chaque individualité comme un condensé et une trajectoire de polarisation des rapports sociaux, qui se forment dans les points nodaux que nous avons évoqués. S'agissant de son expérience à elle, individualité singulière, nous pouvons tenter de comprendre cette polarisation sans avoir recours à une compréhension globale du mouvement des rapports sociaux, même si de fait nous serons limités dans notre pouvoir explicatif. On gagne en profondeur ce que l'on perd en extension.

Il s'agit d'une approche que nous qualifierons d'expressionniste : on saisit ce qui s'exprime dans une individualité singulière et on enrichit, par la saisie de cette expérience, notre patrimoine de connaissance plus globale des rapports sociaux. Pour reprendre une formulation de Spinoza, dans chaque individu, c'est un mode singulier d'expression des rapports sociaux que l'on tente de saisir, c'est une modalisation singulière. Mais cela suppose, malgré tout, de mobiliser certaines hypothèses relatives au mouvement global des rapports sociaux, et surtout relatives à la période historique que nous vivons.

La conclusion que j'en tire sur un plan méthodologique est simple :

- il ne s'agit pas de définir ce qu'est l'expérience humaine en général, vision naturaliste, que je récuse d'entrée de jeu en tant que sociologue,

- il s'agit d'abord de se poser la question : qu'est ce qui fait que la question de l'expérience vient à l'ordre du jour aujourd'hui ? quels enjeux son évocation recouvre-t-elle ? Si nous pouvons en déduire une ou plusieurs définitions de l'expérience, nous prendrons bien soin de dire qu'elles ont un champ de validité spécifié et limité.

2. Pourquoi la question de l'expérience se pose-t-elle aujourd'hui au sein de l'univers salarial ?

J'avancerai deux réponses :

- l'expérience n'est plus réductible à l'ancienneté. Elle n'est plus réductible à une mesure sociale implicite ou explicite (dans les systèmes de classification) en terme de nombre de mois ou d'années passés à exercer telle activité. Si je dis qu'elle n'est plus réductible, c'est qu'il a existé et existe encore des pratiques sociales solidement établies consistant à opérer cette réduction. Ce qui pose question, ce n'est pas l'association des deux : il reste juste de penser que l'ancienneté permet d'acquérir une "certaine expérience" - mais que l'on sait difficilement qualifier -, mais la réduction de l'une à l'autre n'est plus tenable. Dans l'idée d'expérience, se glisse celle de l'acquisition et du développement de capacités professionnelles qui sont et restent pertinentes dans l'exercice d'une activité, et qui, dès lors que progresse le modèle de la compétence, sous-tendent la mobilisation de cette dernière.

Or ce que masque la référence à l'ancienneté, comme quantum de temps, c'est à la fois :

o le fait qu'un acquis en capacité et donc en compétence puisse devenir obsolète, non-pertinent dans la prise en charge des situations de travail, telles qu'elles ont évolué,

o le fait que cet acquis, pour de multiples raisons, ne se développe plus, reste bloqué sur de pures routines.

Lorsque je dis que l'expérience peut de moins en moins être réduite à l'ancienneté, je ne dévalue en rien l'importance de l'expérience. Au contraire, j'essaie de la saisir dans ses formes contemporaines et de trouver de nouvelles modalités de reconnaissance sociale, au sein du rapport salarial.

- la deuxième affirmation vient corriger l'effet de la première : l'apprentissage de connaissances formalisées et coupées de la pratique, n'est, pas plus aujourd'hui qu'hier, opératoire. Nous ne sommes pas entré dans la "société de la connaissance". L'exercice de la compétence en situations concrètes mobilise l'intelligence affective et intellectuelle de cette situation, qui à son tour mobilise des connaissances formalisées. Agir avec pertinence et succès en situation ne consiste pas à appliquer des connaissances. Elle consiste à les mobiliser à bon escient, et du coup, à s'interroger sur leur validité. Loin d'être une application de connaissances, l'expérience du travail est une mise à l'épreuve de ces dernières, et donc, par émergence de nouveaux questionnements, une base pour l'évolution des connaissances formalisées.

En clair : la question de l'expérience se repose aujourd'hui dans des conditions où :

- son expression quantifiée dans un quantum de temps chronique est de moins en moins parlante. Elle relève d'une convention qui dit peu de choses sur les capacités et compétences acquises par une personne, et surtout sur leur pertinence, même si elle dit beaucoup de choses sur les rapports de force (la reconnaissance de l'ancienneté est un enjeu en soi, dans les systèmes de classification et de promotion, qui peut d'ailleurs diviser le salariat).

- Mais on découvre toute l'importance de l'expérience à travers la référence montante à la problématique de la compétence. Elle devient incontournable.

3. Quelques propositions au sujet de l'expérience telle qu'elle s'exprime aujourd'hui.

L'expérience ne vient pas du seul passé. Elle n'est pas ce quelque chose de mystérieux qui se serait accumulé au cours du temps. La mémoire ne ressemble pas à une armoire dotée de différents tiroirs et casiers, qu'il suffirait d'ouvrir pour que l'expérience "sorte".

Il n'est pas impossible qu'il en ait été ainsi dans le passé et que notre mémoire ait vu sa configuration se modifier. J'ai personnellement l'intuition que le fonctionnement de la mémoire s'est modifié, compte tenu des types de sollicitation dans les individus sont l'objet dans nos sociétés contemporaines, mais je serais incapable de le démontrer.

Cela dit, si l'on considère la mémoire dans sa relation à l'initiative - qui renvoie elle-même aux conditions actuelles d'exercice du travail salarié - l'expérience relève de ce que j'appellerai le "presque présent", et de la tension qui, dans ce presque présent, s'instaure entre passé vécu et futur anticipé.

Pourquoi "presque présent" ? Parce que le présent est occupé par la prise d'initiative et ce qu'elle mobilise, intellectuellement et affectivement. L'expérience se situe juste en-deçà de l'engagement de l'action immédiate et de sa conduite. Elle se place au moment où, face à une nécessaire prise d'initiative face à un événement, le sujet se pose la question : quelle serait la bonne initiative à prendre, face à un ensemble d'options possibles, donc face à un vide, face à un "je ne sais pas encore comment m'y prendre" ?. De nombreux sociologues, tous les sociologues d'inspiration durkeimienne, régulationnistes, seraient alors tentés de répondre : le salarié va rechercher la bonne règle à appliquer, la règle du métier ou du genre professionnel. Mais la prise d'initiative, au présent de l'action nécessaire, déborde le répertoire des règles connues. C'est ce débordement qui fait appel à la fois :

i. à l'intensité des vécus qui ont marqué la mémoire. La mémoire n'est pas alors un ensemble de tiroirs. Elle est composée de moments intensifs, forts, qui nous ont marqué, et qui reviennent à l'avant-scène lorsque la réalité immédiate les fait revivre. Moments intensifs, marquant par leur importance affective et les leçons que nous avons tirées. La mémoire apparaît alors comme une trame d'événements sans date parce que leur force évocatrice dépend de leur intensité. Non pas des événements "objectifs", de la réalité d'alors, mais une charge cognitivo-émotionnelle que ces événements ont provoquée en nous, et qui sont prêts à revivre. Je dis "charge", plutôt que "trace" pour bien rendre compte de l'intensité.

ii. aux défis du devenir. Car si la charge ressurgit au presque présent de l'initiative, elle ne suffit pas encore pour faire expérience. Car l'initiative fait appel au devenir. Au présent de la situation, de ses problèmes, de ses enjeux, de ses difficultés, le salarié va, par son initiative encore potentielle, conduire un advenir. Il va faire advenir une réalité nouvelle ou rectifiée. Et la pensée de cet advenir fait nécessairement appel à l'anticipation risquée du futur. Risquée, parce que nous ne savons jamais rien du futur, parce que nous ne pouvons poser que des conjectures. Le risque peut être petit ou grand : un client mécontent qui raccroche au téléphone, le déraillement d'un TGV… L'expérience est donc ce qui, au presque présent de l'action (et qui se prolongera dans le courant de cette action), réunit les charges intensives que porte notre mémoire et les leçons que nous avons tirées, avec ce que nous anticipons des advenirs possibles.

Une précision me semble ici nécessaire au sujet de la manière dont opère l'anticipation au sein d'une situation évolutive, instable, événementielle. La meilleure réponse se trouve chez Pierce. Ce dernier a rajouté, en logique, un nouveau processus, celui d'abduction. Il consiste à poser des hypothèses sur l'avenir, non pas à destinée déductive, mais pour conjecturer et agir "comme si" ces conjectures étaient bonnes, avec une vigilance permanente à leur rectification au fur et à mesure de l'avancée dans les mutations du futur. On comprend mieux, dès lors, comment agit la réminiscence du passé : non pas refaire ce que nous avons toujours fait, mais nous aider à poser les meilleures conjectures possibles sur l'advenir, sur les advenirs ouverts à l'initiative.

En fin de compte, la prise d'initiative compétente mobilise l'expérience, au sens où elle apparaît, au sujet qui l'effectue, comme la meilleure initiative possible au sein de cette tension entre passé mémorisé et avenir conjecturé. D'où l'importance de considérer le présent de l'action comme une tension, entre la remontée vers le passé et la descente vers l'avenir, mais tension dans laquelle le sujet est engagé, dont il est partie prenante.

C'est pourquoi je proposerai de parler de "remémoration", plutôt que d'expérience du passé, et d'advenir, plutôt que d'avenir.

On pourrait penser qu'en procédant de cette manière, je tombe dans ce que j'ai critiqué, à savoir une théorie générale de l'action humaine. Mais tel n'est pas le cas. Je n'essaie absolument pas d'élaborer une théorie générale de l'expérience ou de la mémoire, mais de penser ce que sollicitent les situations de prise d'initiative par des sujets salariés compétents et qui sont responsables (devant la hiérarchie, devant les clients ou publics) de la pertinence des initiatives qu'ils prennent. Je m'inscris totalement dans l'actualité des transformations du rapport capital-travail et du rapport social de service. Et je me repose sur ce que nous savons déjà des démarches valorisant la compétence. Cela a des conséquences très concrètes : si on doit interroger un salarié sur ses acquis de l'expérience, il est totalement vain, à mon avis, de lui faire lister toutes les activités qu'il a exercées et ce qu'il pense avoir acquis. En réalité, il faut l'interroger sur les moments forts, marquants de sa vie (quitte à se limiter à sa vie professionnelle), les leçons qu'il en a tiré et la manière dont il se projette dans l'avenir (donc pense son propre devenir) en fonction de ces leçons.

4. L'expérience collective.

Comment se pose alors la question de l'expérience collective dont un groupe social ou un métier serait le dépositaire ? Là encore, un sociologue classique, régulationniste, fera appel à la production, au partage et à la transmission de règles et savoir-faire tacites, qui ont fait leurs preuves. Je ne conteste pas la validité de cette proposition, mais je ne pense pas qu'elle soit suffisante, ni même qu'elle touche à l'essentiel. Dans un univers de mutations permanentes, les règles ne disent des choses pertinentes qu'à propos de ce qui se reproduit ou reste proche des situations passées, et à propos de la régulation de cette reproduction (l'observance de la règle). Mais lorsque la régulation est débordée, selon la formulation que j'ai proposée, l'enjeu se trouve ailleurs.

Dans la tension entre le passé et le futur, entre les remémorations et les conjectures, ce qui fait qu'un collectif existe et reste solidaire, c'est la communauté de l'engagement de ses membres. C'est ce que j'ai proposé d'appeler : une communauté d'action.

J'ai avancé le concept de "communauté d'action", en me référant explicitement au concept d'action tel que développé par la philosophe Hannah Arendt, dans mon ouvrage : "Le modèle de la compétence", éditions Liaisons, avril 2001, p.60. Nombre d'auteurs convergent actuellement vers une notion similaire, bien que chacun avec ses propres préoccupations.

Et, dans cette communauté d'action - que je préfère désormais dénommer : communauté d'engagement -, les options partagées sur l'advenir l'emportent nécessairement sur la préservation ou la remobilisation des règles déjà établies. Quand je dis "nécessairement", c'est au risque que ce groupe ne soit tout simplement dépassé par les mutations du devenir et ne reste raidis dans une posture défensive (ce qu'exprime la notion, peu adéquate, de "corporatisme").

Pourquoi "communauté d'engagement" ? Pourquoi donc, à mon sens, c'est la capacité à produire des engagements communs qui rend le groupe fort et solidaire, et non plus simplement la référence aux règles ? Parce que, se confronter au devenir, dans une période troublée, mouvante, incertaine, essayer de poser des conjectures valables, c'est prendre parti.

Ce parti pris commun peut être, certes, soutenu par des connaissances, mais il est avant tout d'ordre éthique : il se prononce sur ce qu'il serait bon qu'il advienne, en connaissance des leçons du passé et de certaines régularités du social. D'où la double face du concept, pour moi central, du "faire advenir" une réalité future :

- la face pratique, celle de l'efficacité, des actions pertinente de ce point de vue, ce que l'on peut toujours qualifier de "sens pratique",

- la face éthique, celle, pour reprendre les termes de Ricoeur, de la visée d'une vie bonne et juste. Cette double face se résume facilement dans l'expression ordinaire : faire advenir un monde meilleur.

Ce que je viens de dire reboucle sur la difficile question des remémorations du passé et de leur partage. Difficile question, car rien n'est plus personnel et singulier que notre propre vie passée et les moments que nous avons vécus de manière intensive. Il serait illusoire et même dangereux d'en faire un bien commun. C'est pourquoi je dirai exactement l'inverse de la fameuse devise : "le tout est davantage que la somme des parties"; Dans ce qui nous occupe ici, c'est l'inverse qui est vrai : la partie personnelle excède toujours (et parfois de beaucoup) le tout, elle est plus que la mise en commun et la synergie des parties. Ce que chaque personne assumera de la partie remémorée de son expérience face à un collectif ou face à un chercheur qui l'interroge, c'est rarement la charge intensive en tant que telle, mais la part d'affect et d'engagement passé qu'elle comporte. C'est qu'elle exprimera, ce sont à la fois des leçons pratiques qu'elle en a tiré et des convictions éthiques qui, dans sa mémoire actuelle, l'animent (peu importe ce qu'il en était "réellement" à l'époque).

Quand je dis : "convictions qui l'animent", je devrais dire, en toute rigueur : les convictions qui l'ont animés dans son expérience passée. Mais ce dont elle parlera, c'est bien de ses convictions actuelles. Il ne faut pas demander à la mémoire d'être fidèle, ni à une personne de revivre des convictions qu'elle n'a plus. C'est avec ses convictions actuelles que la personne se remémore le passé, même si, dans ces convictions, se glisse toujours une part d'engagements passés (sur lesquels le sujet souhaite ou non revenir).

Si je reviens à la communauté d'engagement, ce qu'elle peut partager, ce sont les leçons pratiques du passé et une actualisation des convictions qu'elle partage et qu'elle engage face à l'avenir. On pourrait m'objecter que je ne laisse que peu de place à la "raison raisonnante" et à la "connaissance adéquate". C'est vrai. Ce n'est pas que je les sous-estime. C'est plutôt une réflexion sur…ma propre expérience. Je pense, intuitivement, que la mise en jeu et l'explicitation de connaissances adéquates (les connaissances du deuxième genre chez Spinoza) ne peut venir qu'après ce dont je parle, car, dans le monde contemporain, tiraillé par des enjeux et des nécessaires prises de parti, l'engagement est premier par rapport à la connaissance et d'autant plus que cette dernière s'affronte à beaucoup d'incertitude. Mais il me semble clair que toute avancée vers une connaissance adéquate partagée sera un atout de taille. D'ailleurs, le présent texte que je suis en train d'écrire n'est pas autre chose que la tentative d'énoncer une partie de cette connaissance.

En dernière analyse, et contrairement au sens commun, l'expérience d'aujourd'hui a beaucoup plus affaire avec les prises de parti sur le devenir, qu'avec le passé. C'est une idée contre intuitive, mais qui me semble essentielle. Il s'agit aussi d'une expérience qui fait clivage, mais un clivage face aux enjeux du monde actuel; Elle n'est donc pas fonction de la préservation des boutiques et des garde-meubles !!!

5. Expérience et expériences.

Echapper, sans la nier, à l'expérience - ancienneté, s'engager dans une trajectoire d'expériences (au pluriel), découvrir du nouveau, ne pas se scléroser ou se dogmatiser, penser la richesse des situations et la singularité des êtres, affirmer l'importance de la dimension affective et des choix éthiques, ce sont là, bien que considérées dans un autre vocabulaire, des similitudes avec la Sociologie de l'expérience proposée par François Dubet (Sociologie de l'expérience, éditions du Seuil, octobre 1994). L'apport essentiel de Dubet me semble être le passage du singulier - l'expérience - au pluriel - les expériences -, en montrant que ce pluriel avait beaucoup plus de résonnance dans la jeunesse que le singulier que souvent les "anciens", leur oppose.

Il cite deux exemples différents:

- l'expérience amoureuse, qui se noue essentiellement sur le registre des affects,

- les expériences volontairement choisies et préparées, tel qu'un voyage.

Dans ce cas, il existe nécessairement une part de sens pratique et de rationalisation de l'action. Mais cela reste une expérience, de relative courte durée. Elle n'engage pas une vie entière. Elle relance au contraire vers la diversité d'autres expériences; Voici, probablement, ce que les nouvelles générations affirment, quand elles parviennent à dépasser l'insécurité de l'emploi : voyager dans l'univers professionnel, dans et malgré les subordinations à l'employeur et le tracé figé des "carrières", ouvrir de nouvelles perspectives, multiplier les expériences. Cela peut représenter une "fuite en avant", et, par certains côtés, tel est le cas. Mais cela témoigne aussi de la grande richesse de la jeunesse. Cela ouvre incontestablement à de nouveaux registres de la négociation, soit institutionnalisée, soit, par défaut, interpersonnelle.

 

 

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