Zarifian philippe

 

Les humains de la nouvelle civilisation.

Pour un monde alternatif, libéré de l'économique capitaliste

 

1. Nous sommes comme des poissons dans l'eau.

Nous savons nager dans l'océan, identifier l'orientation et la force des courants, nous laisser emporter par eux, tout en sachant nous dériver, utiliser le moins d'énergie possible. Cette nage sous-marine nous procure beaucoup de joie, ne serait-ce que celle qui découle de la possibilité qu'à notre corps de glisser dans l'eau, comme si nous retrouvions quelque très ancienne connivence. Elle procure de la paix également, comme si notre psychisme s'en trouvait modifié. Nous avons appris à éviter les dangers, mais surtout les autres espèces ont appris à ne pas nous voir comme un danger. Nous sommes devenus une parmi tant d'autres.

2. Autrement que les poissons, nous disposons d'embarcations, légères et très solides, qui nous permettent de circuler juste au-dessus de la ligne de flottaison.

L'attention à la direction et à la force des vents s'ajoute à celle des courants. Nous naviguons presque sans effort, à l'écart de toute course, compétition et autres niaiseries que nos ancêtres avaient pu imaginer. Nous n'avons pas de performance à réaliser, sinon celle, essentielle, de savoir prendre les vagues par le travers et de nous mouler dans une tempête lorsqu'elle se produit. L'avantage de ces embarcations ne tient pas seulement à la faculté de nous porter longtemps, bien au-delà de ce que la nage pourrait nous offrir, mais aussi celui de nous coucher sur le pont et de regarder le ciel. Le ciel ne commence à exister qu'à la nuit tombée. A l'éclairage, direct ou indirect, du soleil, se substitue alors une multitude de sources de lumière. Nous pouvons deviser poétiquement sur les évocations de ces assemblages d'étoiles. Mais nous pouvons tout autant adopter le plaisir procuré par l'intelligence croissante que nous avons de l'expansion de l'univers.

Nous croyons discerner la croissance de cette expansion, comme si d'une nuit à l'autre, deux étoiles s'étaient éloignées l'une de l'autre. Mais c'est notre savoir scientifique qui parle en nous et s'associe à l'évocation poétique. Cette confusion fait partie de notre manière de penser. Elle en constitue l'une des richesses principales.

Toujours allongé sur le pont, nous nous regardons nous-mêmes, humains, fruit d'une poussière d'étoile, peu de chose dans le vaste univers. Mais en même temps nous ressentons la grâce de notre existence, sa singularité. Une chose parmi la multitude des choses existantes, mais chose précieuse, à sa manière, car unique.

Nous avons, depuis longtemps, cesser à jouer à ce jeu puéril et prétentieux qui consisterait à trouver des êtres semblables à nous sur une autre planète. C'est la différence qui nous émerveille. Nous avons également abandonné, mais ce fut le plus difficile, toute dramaturgie du "vivant". Nous savons que toute chose se transforme et exprime sa puissance d'existence. Le vivant ne détient que le privilège de s'auto-reproduire, mais ce privilège est coûteux en cruauté potentielle. L'existence dynamique d'une pierre a pris autant de signification et de valeur que celle d'une créature dite vivante. Elle est source d'autant d'enseignements. Nous sommes devenus plus savants et rêveurs à la fois; nous avons considérablement élargi notre spectre d'intérêt et d'étonnement en nous intéressant aux choses non vivantes, mais dynamiques, qui sont le creuset du vivant.

3. Nous connaissons la forte association qui existe entre l'astro-physique et la connaissance intime de la matière.

Nous utilisons, pour notre propre existence, aussi bien la captation des forces cosmiques (dont celle, sans cesse renouvelée, de l'océan ou des rayonnement du soleil, ou de la force de la rotation de la Terre, dans lesquelles nous nous sommes glissé) que la recréation de micro-particules dont l'énergie est fabuleuse. Nous avons définitivement exclues les impasses mortelles auxquelles nous menaient le gaspillage des énergies fossiles ou l'accumulation de déchets radio-actifs. La science de la physique et de ses effets n'est plus considérée comme une décoration pittoresque ou un savoir hyper-spécialisé, mais comme le fond commun de la culture humaine, celle qui permet d'éclairer nos choix collectifs.

Mais plus encore, nous retrouvons, dans la beauté des paysages et de notre cadre de vie, ce qui nous est utile et bénéfique. L'esthétique et l'efficience se sont réconciliées. L'écologie est constituée à la fois par les corps de savoirs, par les expériences et par l'ensemble des pratiques qui réassure notre corps et notre joie de vivre dans l'ensemble des processus naturels dont ils dépendent. Prise dans ce sens, la frugalité n'est aucunement une privation, mais une manière de mieux vivre, aussi bien dans le ressenti de notre propre corps que dans le plaisir esthétique.

4. Nous sommes tous métis.

La diversité est en chacun de nous et nous la découvrons avec d'autant plus de plaisir dans la diversité des autruis. La curiosité nous pousse dans l'écoute et l'accueil des "étrangers", car nous savons qu'ils sont source directe de richesse. Nous apprenons d'eux et réciproquement. Les cultures font mariage. Mais le qualificatif d'étranger devient désuet, dès lors que nous repérons dans autrui ce qui est tout à la fois commun et différent de nous, et que nous découvrons en nous-même un pré-individuel qui nous parle avec étrangeté. Nous savons que la communication naît dans l'affectif, dans la manière dont nous nous affectons réciproquement par des passions et des émotions. Nous nous sentons amis, avant même d'avoir échangé des paroles.

C'est à partir de ce parler affectif, pré-conscient, mais néanmoins puissant, que l'intelligence rationnelle se développe dans les énoncés du langage formalisé (parlé et écrit). Dire que nous sommes tous métis, être ouvert à la poétique du divers, c'est naturellement, sans avoir à se forcer, et au nom d'aucun devoir moral, développer sympathie et générosité.

Le maillage qui s'opère entre ouverture affective et activation d'une pensée rationnelle permet que les découvertes, dans tous les sens du terme, opèrent par rencontres. Dialoguer, c'est rebondir en permanence, d'une manière qui ne peut jamais être définitivement close, car rien, aucune idée, ni aucun sentiment n'est définitivement fermé sur lui-même et n'a le dernier mot, au risque de s'étioler. Nous n'avons même plus l'impression de faire un choix. Il suffit de nous laisser porter par le courant de relations interhumaines dans lesquelles nous sommes immergés. Division, séparation, sentiment de haine et de jalousie n'ont pas disparu, mais ils sont circonscrits et porteurs de malaise. Nous avons désormais naturellement tendance à les expulser de nous-mêmes. Et celui qui les pratique et les encourage s'isole de lui-même.

5. Ce qu'on appelait "société" n'existe plus.

Nous pouvons encore la trouver dans des manuels d'histoire ou des vestiges d'institutions, mais elle n'a plus de présence. Désormais, nous avons appris à naviguer entre la prise en compte des problèmes et projets qui engagent dès aujourd'hui le devenir global de l'espèce humaine, de l'humanité concrète, mais à effet en partie différé dans le temps, et les communautés d'action territorialisées, plus restreintes mais plus denses, à effet rapproché. Naviguer constamment, physiquement, mais aussi intellectuellement, entre ces deux pôles de la vie collective nous est devenu nécessaire.

Du même coup, nous avons largement remplacer les règles et conventions qui étaient, au sein d'institutions diverses, en particulier au plan national, supposées formater notre comportement, par la mise en forme et le partage de ce qui nous est temporairement commun. Et c'est à partir de ce partage et contre-partage que les comportements réciproques se règlent avec souplesse. Plus besoin d'obéir à des règles figées en normes, à des ordres, à des injonctions. L'auto-discipline se forme d'elle-même parce que ce partage nous est devenu vital, il fait partie de notre nouvel être social.

Du coup se révèle à nous la véritable égalité. Celle-ci ne signifie pas que nous sommes tous égaux, dans nos puissances de pensée et d'agir, pas davantage qu'elle ne ressort d'un "devoir" moral, lointain rejeton du républicanisme. Il y a égalité dans la liberté d'affirmer notre singularité. Il n'existe plus de "petits" et de "grands", pas davantage que des "tailles moyennes". Nous sommes de différentes taille, mais nous avons un pouvoir égal à faire valoir de ce que nous sommes, apportons, partageons, parce qu'entre singularités et dans la communication véritable, rien ne se mesure et rien ne se retranche. Tout se compose. Tout a même valeur.

6. L'individu n'existe plus.

Ce mot a disparu du vocabulaire. La notion d'individualité l'a remplacé. Nous avons appris que notre être résulte d'une association intime entre un individu qui se présente comme totalement adulte, achevé, figé dans son rôle et son identité, enfermé dans le rationnel comme dans le raisonnable, donc relativement pauvre, et le pré-individuel, c'est-à-dire le milieu humain et collectif à partir duquel, filtré par notre constitution singulière, par notre "génie propre", se développe en permanence notre potentiel de transformation, notre imagination, notre capacité d'invention, le surgissement poétique de l'utopie et s'enrichit notre apport original au collectif. Nous nous ressourçons en permanence dans ce pré-indivuel, comme la plante le fait dans le terreau qui l'entoure et où elle plonge ses racines.

Nous sommes à tout instant, à la fois un individu fini, achevé, identifiable, et un potentiel pré-individuel, mais singularisé en nous, qui s'actualise, se modifie, se développe. Nous sommes à la fois arbre et racines. Nous avons appris que l'on peut être "unique", une pure singularité, un être humain différent de tous les autres, et en même temps l'expression d'un potentiel naturel (dans notre corps) et collectif (dans notre pensée) qui ressort de la commune humanité. Le singulier s'associe au commun et remplace l'ancienne manière de voir les choses où le général prétendait commander le particulier. Toutes les relations interhumaines s'en trouvent bouleversées, et en particulier s'effondrent tous les édifices prétendant, souvent au nom du "bien-être général" ou de "valeurs universelles", hiérarchiser les groupes humains. La tendance à la domination revient en permanence, mais elle est devenue éthiquement illégitime et révoltante. Elle est combattue à ce titre et peu à peu dépéri..

7. Nous n'opposons plus production et consommation, pas davantage que biens industriels et services.

En réalité, production et usages se combinent et se co-déterminent étroitement. Nous produisons ce dont nous avons ou aurons usage, en fonction de ses effets utiles et de la valeur éthique et écologique qu'il incarne. Et nos usages font retour sur ce que nous produisons, pour le rectifier, le réorienter en permanence, les améliorer. Tout bien matériel est considéré comme un service potentiel, et non comme une marchandise à consommer.

C'est autour à la fois :

- des attentes des citoyens-usagers,

- de la manière de nous concilier et de respecter l'ordre de la Nature et la beauté des paysages,

- enfin de la définition et du partage d'un nouvel art de vivre, fondé sur le respect réciproque et la douceur de vivre,

que se régule la production de biens ou de services. Et l'expression de ces attentes ne se laisse pas enfermer dans la problématique étroite et productiviste des "besoins'". Tout être humain, même le plus démuni, est être de culture et de nature à la fois. Ses besoins, même les plus vitaux, sont toujours médiés par sa culture, et donc, en fonction même du triple essor, de l'individualité singulière, des communautés territorialisée et de l'humanité concrète, par des attentes subjectives.

La destinée de tout travail professionnel, de tout acte productif, n'est autre que la réponse à ces attentes et l'accompagnement de leur évolution. Et la productivité de ce travail professionnel ne réside nulle part ailleurs que dans la manière dont dialoguent, se composent et coopèrent des compétences, des expériences, des savoirs diversifiés.

8. La citoyenneté est désormais naturellement inscrite dans notre puissance de pensée et d'agir.

Nous devenons citoyen en nous associant pour prendre en charge, par nous-mêmes, l'organisation de la production (matérielle et intellectuelle), des modes de vie et des usages dans leur dimension collective et en fonction de choix éthiques. L'éthique ne se commande pas. Son énoncé résulte des dialogues démocratiques. Et sa mise en œuvre dépend, en définitive, d'un difficile, mais nécessaire apprentissage de l'usage de la liberté au sein d'une vie communautaire et humaine à la fois. L'éthique se rapporte à ce qui peut être énoncé, partagé, pratiqué, en vue de promouvoir une "vie bonne". L'écologie se rapporte à ce qui peut être compris et pratiqué comme nous intégrant avec souplesse dans l'évolution et l'apport indéfini des forces naturelles, tel un poisson dans l'eau. La pratique démocratique, la mise en œuvre de la démocratie active, conditionne les choix productifs et guide les usages collectifs. Place est laissée à toute les expérimentations d'usages personnels et au déploiement des ressources de création artistique, que n'importe quel humain, porté par sa sensibilité, possède, pour autant qu'ils s'intègrent dans l'éthique et les contraintes du "vivre ensemble".

L'Etat reste, au moins temporairement, axé sur le seul registre où il apparaît à la fois légitime et nécessaire : l'accès de tous à la culture et la prise en charge du maintien de la paix (qu'on appelait faussement : sécurité).

Paris le 24 septembre 2006

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