Zarifian Philippe

Petits contes

 

 

 

L'enfant qui n'avait jamais pleuré.

C'est l'histoire d'un enfant devenu adulte qui n'avait jamais pleuré. Du moins aussi longtemps que son souvenir remontait.

Il est probable qu'il avait pleuré étant bébé, dans cette transition vers l'âge de l'enfance. Mais il ne saurait le dire.

On pouvait chercher de multiples circonstances : se faire très mal, être frappé, vivre le décès d'un proche, avoir peur, souffrir d'une punition, se retrouver honteux ou toute autre circonstance qui aurait pu normalement justifier qu'il pleure. Mais non. Parfois ses yeux devenaient rouges et on aurait pu penser qu'il était au bord des larmes, mais celles-ci ne venaient pas. Ce n'est pas qu'il ne voulait pas pleurer. C'est qu'il ne le pouvait pas. Ce n'est pas qu'il retenait ses larmes, c'est qu'elles ne venaient pas, ou tout juste une esquisse. Et lorsque les larmes se présentaient à lui, il commençait immédiatement à souffrir d'un mal de tête. Alors "le vouloir ne pas" se mêlait au "non pouvoir". Car qui aimerait souffrir inutilement d'un puissant mal de tête ?

Dans les moments où il aurait du normalement pleurer - là où l'on attend qu'un enfant pleure - son regard devenait fixe. Il regardait vers un point indéfini et semblait se perdre dans un rêve. C'est bien plutôt que son esprit se vidait et il devenait totalement réceptif aux affections de son environnement. A un enterrement d'un être qu'il aimait, c'est le mouvement des nuages dans le ciel qui attirait son attention. La scène dans le cimetière lui devenait irréelle, comme si ce qu'il percevait des propos et des actions de l'enterrement relevait d'un jeu de poupées sans vie.

On aurait pu dire, un psychologue aurait dit, qu'il souffrait d'un blocage dans l'expression de ses émotions. Mais un blocage de quoi ? La vérité est qu'au moment précis où il aurait du normalement pleurer, il ne ressentait aucune émotion, simplement des sensations.

Un jour, par exemple, en jouant au football sur le ciment d'un préau, la rotule de sa jambe droite sortit brusquement de son emplacement. Les ligaments s'étaient rompus. Il se retrouva, allongé par terre, dans cette curieuse position d'une jambe à moitié fléchie, à côté de laquelle, ostensiblement, la rotule se montrait. Il avait mal, très mal. Il ressentait la douleur, mais rien d'autre. Il regardait ceux qui s'affairaient, effrayés, autour de lui. La scène lui semblait irréelle. Lui ne pouvait rien faire d'autre que rester allongé. Cette agitation autour de lui l'énervait, surtout par son manque d'efficacité. Finalement vînt une ambulance destinée à le transporter vers un centre médical. Un des ambulanciers voulut le prendre par la jambe droite. La douleur fût telle qu'il cria. L'ambulancier - cet idiot - comprit son erreur et n'insista pas.

Une fois arrivé au centre, un médecin, manifestement compétent, lui remit la rotule en place et lui plâtra la jambe. Il lui expliqua qu'il avait les ligaments mal placés et qu'il serait bon de l'opérer. A défaut, il devait s'attendre à ce que cela recommence. Ce médecin lui indiqua comment il avait fait pour remettre sa rotule en place.

Il ne se fit pas opérer.

Bien entendu, une seconde fois, et d'autres encore, alors qu'il jouait au football sur un vrai terrain en terre, sa rotule se déboîta à nouveau. Il eût toujours aussi mal, mais il avait appris. Alors que des personnes assez épouvantées par l'aspect de sa jambe s'agitaient, s'apprêtant à appeler une ambulance, il refit les gestes du médecin et remis sa rotule en place. Mais cela lui provoqua un choc. Il faillit s'évanouir. Et puis, remis de ce choc, il se releva, un peu péniblement, et dit qu'il était inutile d'appeler une ambulance. Il n'avait pas pleuré. A aucun moment il n'en avait eu envie (car il semble que le pleur soit accompagné d'une envie de pleurer).

On aurait pu penser qu'il s'agissait d'un enfant taciturne et silencieux, qui, comme l'on dit, retenait ses émotions. Mais s'il est vrai qu'il avait une tendance au silence, il n'était en rien taciturne. Il savait jouer, rire, bavarder, se lier d'amitié, tomber amoureux. Il était d'un abord facile. Un rien l'amusait. Il riait facilement.

A vrai dire, pendant longtemps il ne se posa pas la question de savoir pourquoi il ne pleurait jamais. Il voyait bien d'autres pleurer parmi ses camarades, mais ce comportement lui semblait étrange. Il savait d'expérience et par de nombreux ouï-dire qu'il était normal - toujours cette fichue normalité ! - que des enfants pleurent. Il laissait donc passer.

Il lui arrivât de voir des adultes pleurer. Cela le mettait cette fois-ci très mal à l'aise. Il avait envie de leur demander d'arrêter, non par compassion, mais simplement pour qu'ils se reprennent, car il ressentait, dans les pleurs des adultes, quelque chose de pornographique.

Comme tous les enfants, il était sensible à la peur, surtout la nuit. Mais c'était une ambiance qui, en même temps, l'attirait. Il aimait sortir la nuit, quitter l'espace du jardin et aller marcher dans la forêt. La forêt, la nuit, est pleine de bruits étranges. Il faisait bien attention là où il mettait les pieds, car il risquait de marcher sur un serpent. Il avait peur, bien sûr, mais l'émerveillement l'emportait sur la peur.

De même, il n'avait que faiblement peur des examens ou des exposés à faire, dans le déroulement de ses études. Toute son attention se portait sur la manière de traiter le sujet et de le faire avec un maximum d'esthétisme. C'était la beauté de la résolution d'un problème ou la manière de capter l'attention d'un auditoire qui l'emportaient nettement sur la peur. Il ne détestait rien de plus que les devoirs qui faisaient seulement appel à la mémoire, au " il faut apprendre par cœur ".

Mais tout ceci a-t-il un quelconque rapport avec le fait de ne pas pleurer ? Quand il y pensait, il se disait qu'il lui arrivait souvent de sentir les émotions le déborder. Il avait effectivement les larmes aux yeux. Mais ce n'était ni par douleur, ou peur, ou perte d'un ami, ou décès d'un proche, ou chagrin d'amour ou effet d'une sensation. C'était plutôt comme une vague, sans cause explicite, qui le prenait. Il se sentait devenir émotion pure, dénuée de sentiment. Mais les larmes ne devenaient jamais un pleur.

Sa mère ne le comprenait pas. C'est tout juste si elle ne le prenait pas pour un monstre d'insensibilité. Quand elle lui infligeait une punition, assorti d'un sermon ou d'une colère, il devenait plus calme que jamais et exécutait la sentence sans rien répliquer, sans rien contester.

Il aimait se battre physiquement. Cela lui procurait beaucoup de plaisir. Il ne cherchait aucunement à faire mal aux autres. Pour lui, le summum du " se battre " (pouvait-on appeler ça un combat ? Non, juste un affrontement physique) était de réussir à défaire l'adversaire avec un minimum de gestes et sans lui faire mal. Bien sûr, il lui arrivait souvent de rater son but, non pas qu'il se fasse battre lui-même - ce qui était rare -, mais parce que son copain se mettait soudain à pleurer, sous l'effet d'une douleur, ou de la peur, ou, peut être, par dépit de s'être fait battre. Cette situation l'embarrassait beaucoup. Plus il grandit en âge, moins il fût porter à se battre, non pas que l'envie en avait disparu, mais parce qu'il savait que les risques en avaient augmentés.

Il ressentait une confiance, largement irraisonnée, dans ses capacités physiques. S'il y avait un danger ou une bagarre, sa première pulsion était de s'en approcher, alors que les autres personnes avaient tendance à s'en écarter. Il ne savait pas pourquoi. Il aimait s'approcher du danger. Il s'agissait d'une attirance qu'il devait combattre par la raison. Un incendie par exemple : il s'en approchait jusqu'à en ressentir la forte chaleur. Mais la raison lui disait d'arrêter et de reculer. La traversée d'une rue : il aimait défier les voitures ou frôler leur passage. Il devait s'imposer une stricte discipline. Une bagarre, parfois ouvertement dangereuse, sur le quai d'une station de métro par exemple ou dans une rue sombre la nuit, ses pas le portaient vers elle. Mais il retenait ses pas.

Pourquoi cet enfant ne pleurait-il jamais ? Ce n'était certainement pas parce qu'il n'était pas viril de pleurer. Souvent il aurait aimé pleurer, ne serait-ce que par mimétisme (lorsqu'on porte un être cher dans sa dernière demeure, il aurait fallu pleurer). Il se disait même que cela lui aurait fait du bien. C'était du moins ce qui se disait dans son entourage. "Allez, pleures un bon coup, mon enfant". Mais le souffle du vent, dans les arbres du cimetière, captait son attention. Peut-on d'ailleurs se forcer à pleurer, sinon en épluchant des oignons ?

Je me suis fait une hypothèse : cet enfant venait du vide et y restait attaché. Le vide est un univers de lignes de force et de potentialités. Le vide est comme un volcan au milieu du désert. Cet enfant était sorti du volcan et son corps avait été séché par le vent du désert. Il s'était ainsi retrouvé dans la vie, ce qu'on appelle "la vie", en gardant en lui une espèce d'étrangeté et de distance. Rien ne lui paraissait totalement réel. Si des pleurs affleuraient, le vent du désert les séchait aussitôt.

Il adorait les orages. Il sortait dehors, se mettait au milieu d'un terrain, loin des arbres pour ne courir aucun risque inutile. Il se laissait emporter par les éclairs, les coups de tonnerre, le vent sauvage. C'était un plaisir intense. Cet enfant garderait toujours une part de secret. Mais ne croyez pas qu'il le fasse exprès. Il se développe dans un ailleurs, autrement.

Si un jour, vous croisez un pareil enfant, ne le blâmez pas pour son absence de comportement pleinement normal.

N'essayez pas de le comprendre. Respectez le et il vous en saura gré.


 

L'enfant silencieux.

C'est l'histoire d'un enfant étrangement silencieux.

Il ne parlait que rarement. Ou, plus exactement, quand on y prêtait attention, il ne parlait jamais quand on l'incitait à s'exprimer, d'une manière ou d'une autre. Il ne répondait pas et ne relançait pas une discussion à laquelle il était censé participer.

La légende familiale voulait que ses parents craignirent, pendant de longs mois, que leur enfant ne soit atteint de quelque insuffisance mentale, d'une forme quelconque de débilité. Car, à l'époque où tous les petits enfants doivent normalement commencer à apprendre à parler, il ne disait strictement rien qui puisse ressembler à un mot, pas même une ébauche de "papa" ou de "maman". Il ne disait rien. Et la même légende voulait que, tout d'un coup, il se mît à parler par phrases entières, de manière parfaitement correcte, comme s'il avait silencieusement réalisé seul dans sa tête l'apprentissage de la langue. Heureuse surprise pour des parents tout étonnés et émerveillés !

Mais ils n'étaient pas au bout de leurs peines.

Car voilà bien, cet enfant savait parler, mais il ne parlait que très peu, juste le strict nécessaire pour la vie quotidienne.

Il ne répondait pas. Vous lui faisiez un reproche, l'incitant à se justifier, vous lui posiez une question (du genre : "qu'as-tu fait aujourd'hui?" "L'école s'est-elle bien passée ?"), vous lui demandiez son opinion. Rien. Il regardait la personne fixement et ne disait rien.

Mais pourquoi donc ? Lui-même, ayant réfléchi à la question, hésitait entre deux explications : soit tout ce qu'on racontait autour de lui et les réponses ou relances qu'on sollicitait de sa part, lui semblaient totalement futiles et sans intérêt. Soit il soupçonnait que, derrière une sollicitation à s'exprimer, se dissimulait la brusque tombée possible d'un jugement moral. Car ce qui est dit est dit. Probablement, ces deux explications étaient valables.

Il est vrai qu'il avait toujours eu l'impression que les gens parlaient pour ne rien dire, pour meubler le silence, à travers le déversement de flots ininterrompus de banalités. Mais il est vrai, également, que toute sollicitation à son égard lui semblait mouler dans la forme du reproche possible et de l'appel à se justifier. Or il détestait les jugements moraux et lui-même se gardait bien d'en avoir. Il détestait d'avoir à se justifier de quoi que ce soit.

Il lui arrivait cependant de parler, voire de parler longtemps. Mais on pouvait remarquer que c'était toujours à son initiative.

Il lançait une réflexion parmi ses camarades de classe par exemple et, si ces derniers se prenaient au jeu, cela pouvait durer longtemps. Il argumentait solidement. Il n'était pas simple de prendre le dessus sur ce qu'il affirmait. Et puis soudain, il s'arrêtait, soit que tout ait été dit, soit que, subrepticement, l'échange d'arguments n'ait dérivé vers l'énoncé de jugements.

Il était donc silencieux, mais aucunement triste. C'était un enfant qui s'amusait de tout, qui riait facilement. Mais il était difficile de savoir ce qui provoquait en lui amusement ou rire.

Une chose l'énervait par dessus tout : que l'on tente d'interpréter son silence. Or, s'il était silencieux, c'est qu'il n'avait rien à dire, ni à cacher. Sur un grand nombre de sujets, et en particulier tous ceux qui relevaient des relations interpersonnelles, des sentiments que l'on pouvait avoir sur untel ou des évaluations de tel ou tel comportement (ce qui est bien souvent le cœur des conversations), il était rigoureusement sans opinion.

Voici bien l'expression qu'il détestait le plus : "je sais bien que tu penses que…", qui parfois, pour sa mère par exemple, pouvait devenir : "je sais bien que tu ne m'aimes pas". Soit il répondait, et l'effort d'avoir à rectifier l'opinion qu'on lui prêtait lui semblait terriblement lourd et inutile, soit il ne répondait pas, et la personne se sentait confortée dans ce qu'elle pensait qu'il pensait… Face à ces cercles vicieux, l'expérience lui avait appris tôt qu'il était encore préférable de garder le silence.

Pourquoi ne pouvait-on admettre que s'il ne parlait pas, c'est qu'il n'avait rien à dire ? Certains s'imaginaient que c'était un enfant particulièrement réfléchi et sérieux, qui aimait la solitude. On l'imaginait étudiant beaucoup, lisant force livre, réfléchissant sans cesse. Une sorte de professeur Tournesol. Ses très bons résultats scolaires pouvaient le laisser penser.

Mais il n'en était rien. Il passait moins de temps à étudier ou à lire que la moyenne des gamins de son âge. Il ne commençât à lire que bien plus tard, une fois ses études terminées. Alors comment faisait-il pour apparaître comme un élève brillant ? Lui-même n'en savait rien. Il aurait été hypocrite d'affirmer qu'il n'aimait pas être classé premier et être remarqué par ses professeurs. Mais cela n'avait pas, pour lui, tellement d'importance.

Quand il arrivât en classe de terminal, il en eût soudain assez d'avoir des bonnes notes et des appréciations louangeuses. Il se dit qu'il viserait désormais la moyenne et qu'ainsi commencerait à disparaître l'image d'élève brillant. Il se sentirait plus libre.

Il lui arrivait donc de parler. Comme déjà indiqué, cela pouvait être à l'occasion d'un débat argumenté. Il se rappelât toujours, lui qui était très croyant en Dieu, sans être pour autant pratiquant d'une religion, avoir discuté des heures entières sur l'existence de Dieu et le sens de la foi. Dès l'âge de 8-10 ans, il se lançait dans ce type de discussion, souvent d'ailleurs avec des adultes, car le défi lui semblait supérieur.

Mais il pouvait également parler longtemps, en prenant une personne comme auditoire (si celle-ci en avait le goût et la patience). Il racontait ses pensées. On pouvait légitimement se demander si, au fond, il n'était pas quelqu'un qui méprisait autrui, ce qui aurait pu expliquer son silence. Mais il était difficile d'accréditer cette thèse, car il était toujours gentil, serviable, plutôt souriant et rien ne pouvait témoigner de marques de mépris de sa part. Lui-même détestait, au plus haut point, toutes les formes de mépris.

Une autre thèse, proche mais différente, aurait pu alors être émise : il se vivait comme participant d'une sorte d'aristocratie. Sans mépris, mais au-dessus des autres. Ce n'était probablement pas faux.

Mais l'explication la plus plausible, la voici : cet enfant rêvait. Il passait une large partie de son temps à rêver, et avoir à répondre d'une sollicitation à s'exprimer l'obligeait à revenir sur Terre, pour des questions qu'il jugeait (et sans doute était-ce bien là la preuve de son côté aristocratique) futiles. Le silence était le plus court chemin pour se sortir de ces situations.

Ainsi donc, parents, si vous avez un enfant qui parle peu, demandez-vous bien sûr, en premier lieu, s'il n'a pas quelque atteinte au cerveau, mais, une fois rassurés sur ce plan, dîtes vous qu'il s'agit probablement d'un rêveur, et respectez ses silences. Car il arrivera toujours un moment où il parlera de ses rêves et les fera s'affronter à la réalité. Et surtout, surtout, ne portez sur lui aucun jugement moral.


Je me souviens

 

Je me souviens. C'était dans le futur. Nous avions imaginé un jeu étrange.

Il consistait à devenir invisible, comme les anges.

Nous nous arrangions pour nous situer dans un angle mort pour que les passants ne nous bousculent pas. Le jeu consistait en un petit défi : saisir leur regard et l'attirer vers nous, alors que nous étions invisibles. Il y avait une règle rigoureuse à observer, bien sûr. Ne faire aucun bruit qui puisse retenir l'attention des passants.

Quand je les regardais, marcher vite dans ce boulevard parisien froid et gris, je voyais des yeux vides de toute expression. Des espèces de zombies. Je n'avais jamais pu me faire à ce marcher vite des Parisiens. Par esprit de contradiction, mais aussi parce que je ne voyais nulle nécessité à se presser ainsi - s'il s'agissait d'un rendez-vous, il suffisait de prendre une marge pour ne pas risquer d'être en retard - je marchais assez lentement, sans cesse bousculé.

Strictement personne ne s'était jamais excusé. Quel peuple de sauvages, me disais-je. C'est pour cette raison d'ailleurs que je pris la décision de devenir invisible. Ainsi, je donnais, aux gens qui me bousculaient, une excuse. Le plus étrange, il faut bien le dire, c'est que peu de gens s'apercevaient qu'ils venaient de heurter un corps invisible. Ou bien, intrigués malgré tout, il faisait comme si de rien n'était. Ils faisaient semblant et continuaient à marcher, vite. J'ai toujours été étonné par la fantastique capacité qu'ont les humains, du moins à Paris, à faire comme si de rien n'était. Et peut être voulaient-ils réellement signifier que je n'étais rien.

J'ai donc rencontré un acolyte. Il était invisible et c'est pourquoi je le vis. Mais ce qui attira surtout mon regard est qu'il restait immobile. Il faisait pourtant gris et froid. Il souriait, mais très légèrement. Le sourire d'une joie tranquille, sans marque du moindre mépris ou sarcasme. Il avait l'air apaisé. Je m'approchai de lui et il me connût. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Mais aussitôt la question posée, je compris à quel point elle était idiote. Mais comme il était aimable, il me dit qu'il observait les passants. Moi aussi, pensai-je aussitôt. Mais cela devenait vite ennuyeux. Je lui en fis part, mais il me répondit que j'avais mal interprété ses propos. Ce n'était pas les passants qu'il regardait, mais chacun d'entre eux.

Et c'était vrai, à y bien regarder. Chaque passant présentait une singularité. Chacun, fictivement isolé du flux dans lequel il était embarqué, avait quelque chose d'étrange. Ma vision changea brusquement, au point de m'effrayer. Je ne voyais plus qu'une multitude de visages et de démarches étranges. C'était encore pire si je décidais de fixer l'un d'eux et de le suivre du regard, du plus longtemps possible. Je me mis à penser qu'ils marchaient mal. Chacun claudiquait, à sa manière. Peut être ne marchaient-ils aussi vite que pour masquer leur défaut ?

Pour m'évader de cette vision quelque peu horrible, je me dis : " ce sont tous des extra-terrestres ". Voilà bien la vérité : à première vue, on ne voit qu'un flux homogène, doté du côté rassurant qu'ont les phénomènes qui opèrent par régularité et symétrie. On se dit : " ce sont des terriens, qui plus est : des parisiens ". Mais on s'aperçoit qu'il n'en est rien. Alors, l'imagination peut se donner libre cours. Cela peut sembler bizarre, mais je préférais une multitude d'extra-terrestres à une masse de terriens claudiquant. Quelque fois, bien entendu, j'identifiais une jolie femme. Je m'attardais sur elle, par simple plaisir esthétique. Cela me rassurait. De quelle planète venait-elle et où la menaient ses pas aussi rapides ?

Ainsi donc, avec l'ami, nous avions décidé d'attirer leur regard et c'était à celui qui y parviendrait le mieux. Nous n'avions pas le droit de faire du bruit. Alors j'adoptai une technique ancestrale, celle que les parents de mes parents m'avaient transmise. Elle consistait à fixer quelqu'un droit dans les yeux, du plus longtemps possible. Eh bien, croyez moi ou non, mais ça marchait. On voyait s'afficher un léger trouble sur le visage du passant. Peu de choses certes, mais c'était suffisant. L'ami, lui, avait décidé d'une autre technique. Elle consistait à se régler sur le pas d'un passant et à l'accompagner, mais sans le toucher. Cette technique était délicate, car encore fallait-il qu'un autre passant, marchant en sens inverse, ne le heurtât pas de front. Encore fallait-il qu'il ne trahisse pas sa présence par le son de son souffle.

Je le soupçonnais de vouloir tricher. C'est toujours la même chose avec les jeux. Comment ne pas soupçonner que quelqu'un triche ? Mais en tous cas, ma technique, qui avait des siècles d'expérience derrière elle, fonctionna bien. Son secret est d'ailleurs simple : les gens détestent qu'on les fixe du regard. Ils font tout pour détourner les yeux. Et s'ils sentent - car cela ne peut relever que du sentir - qu'on les fixe, ils ne pourront pas s'empêcher d'esquisser un léger (et parfois important) mouvement de tête. D'ailleurs, je dois l'avouer, j'étais impressionné par la prouesse ordinaire qui consistait à marcher vite dans un flux dense sans ne jamais regarder droitement personne. Quelle agilité ! Les gens se frôlaient, et parfois ne pouvaient éviter une légère bousculade, mais à aucun moment ils ne regardaient l'autre personne concernée. Etait-ce par politesse, ou par peur, ou pour ne pas briser le rythme de leurs pas ?

Il m'arrivait, rarement, redevenu visible, de marcher vite. Mais alors je marchais plus vite que tout le monde, en m'exerçant à ne toucher personne. Quand on force le rythme, tous nos mouvements sont excités : on peut éviter quelqu'un en une fraction de seconde. Cela prend l'allure d'une sorte de danse, de ces danses très rapides qui font que les gens se frôlent sans jamais se toucher. On marche en zig zag, c'est très distrayant.

Mais du coup j'effrayais quelque peu les parisiens. Car ils avaient beau marcher vite, ils respectaient en réalité, en secret, un rythme assez équivalent. Ils gardaient le sens du troupeau. Dès lors que quelqu'un allait encore plus vite, leurs sens n'étaient plus préparés. Leurs pas hésitaient soudain. Il pouvait arriver que certains trébuchent, alors que je ne les avais même pas touchés.

C'était toutefois une exception. En temps normal, je marchais assez lentement, et, bien entendu, j'en énervais beaucoup. Je devenais un bouchon. Je me suis souvent posé la question : est-ce que les gens pensent quand ils marchent vite ? Bien entendu me revient en mémoire le film de Wim Wenders, les Ailes du désir. Mais je ne suis pas un ange (un véritable) et je n'ai en aucun cas la capacité à capter ce que les gens disent quand ils pensent. Et l'aurais-je, qu'il y a bien des pensées que je n'arriverais pas à comprendre, faute d'en maîtriser la langue. Je trouverais cela d'ailleurs parfaitement indiscret. Si réellement les anges ont la faculté de saisir nos pensées, alors que je les considère comme des démons et ne me sens pas prêt à transiger avec eux.

Est-ce que les gens pensent quand ils marchent vite ? Il est probable que non, ou, plus exactement, ils pensent au ralenti, ayant la pensée fixée sur quelque objectif très pratique. Cela m'amuse de penser ainsi, d'établir une loi selon laquelle, plus on marche vite, plus on pense lentement (ou peu), et inversement. Ce qui démontre bien que les gens qui marchent vite perdent leur temps le plus précieux. Mais alors comment font les parisiens pour paraître intelligents ? Ils paraissent précisément.

Mais que font tous ces gens, une fois arrivés ? Est-ce qu'ils continuent sur le même rythme, ou alors, le devoir accompli - ils sont arrivés à l'heure - ne vont-ils pas paresser quelque peu, surtout s'ils travaillent dans un bureau ? " Voulez-vous un café ? ". Combien de fois ne m'a-t-on posé la question ? Je réponds presque toujours négativement, d'abord parce que le café est mauvais, ensuite parce que je ne suis pas venu pour prendre un café.

Il me semble que les parisiens manquent de cohérence. Ils passent beaucoup de temps dans des réunions inutiles, ou mettent un temps fou à se préparer à travailler, alors qu'une fois dans la rue ou dans le métro, ils courent. Allez comprendre ?

Reste malgré tout ce mystère : à quoi donc pensent les personnes lorsqu'elles marchent vite ? Mon ami, me suis-je dit, à raison. Personne ne pense la même chose. C'est une question idiote. Peut-être après tout ne pensent-elles qu'à arriver à destination et à ce qui se passera à ce moment là (ce qu'elles auront à faire, à dire, etc.).

Oui, cela doit être ainsi. Quand elles pensent en marchant, leur pensée n'est pas dans le présent, mais dans le futur. C'est peut être pour cela que, même lorsque je reste visible, elles ne me voient pas. Mais je sens que je reste généreux en procédant à une telle affirmation. Je suppose qu'elles pensent et qu'elles ne fuient pas intentionnellement mon regard.

On pourrait risquer une autre hypothèse : ces personnes pensent au temps. Aller vite, c'est se mouler dans la dictature du temps calculable. C'est comme si elles avaient en permanence une montre devant les yeux. Cela ferait un joli dessin : des personnes qui se pressent, en tendant un bras devant elles, et, au bout de ce bras, une main tenant une grosse montre. Mais j'ai comme ça, des pensées enfantines!

Je sens que je risque de devenir injuste. Après tout, les gens ont bien le droit de marcher au rythme qu'ils veulent, sans que l'on n'ait à leur prêter telle ou telle pensée ou intention. Oui, je devrais faire l'effort d'être plus bienveillant à l'égard des parisiens. Ne suis-je pas l'un d'eux ?

C'est plutôt vers moi que je devrais me retourner : arrêtes donc de faire le disgracieux et de jouer au déviant. Oui, mais alors le plus simple n'est-il pas de se placer quelque part, dans un angle mort ou sur une terrasse de café, et de devenir invisible ?

Je me souviens depuis le futur.

C'était le bon temps.

 


Faisceaux de lumière

Il y a ainsi des traits de lumière qui passent.

Je n'arrive pas à capter leur origine. Ils viennent de l'avant et de l'arrière, ils se composent en moi, se propagent. A chercher à les immobiliser, je les affaiblis et me fige. Je les laisse m'emporter tout en opérant un saut de côté, pour me décaler de ce mode d'existence et mieux les observer me faisant penser et agir.

Je ressens parfois des douleurs dans le cerveau, non des migraines classiques, mais quelque chose d'à la fois plus vif et moins martelant, plus supportable, mais qui me plonge dans une souffrance irréelle, comme si quelque chose se dédoublait dans mon cerveau ou l'enrobait. Les médecins consultés, après moultes radios et analyses, ont rendu leur latin. Je n'ai rien de tangible, sinon une céphalée de tension, cliniquement dit. C'est bien cela, une tension dont tout mon corps est fait, mais qui se trouve comme retenue, enfermée, polarisée sur mon cerveau et qui fait alors douleur.

Mais il arrive que je ne ressente aucune douleur, sinon une certaine poussée et un amusement d'enfant.

J'existe comme pure tension.

Non pas tension du corps, mais tension dans le corps, le traversant. Je souris à me décaler, à voir les feux follets, les traits de lumière qui me traversent. Quand il y a souffrance s'exprime une forme de douceur, à moins que ce ne soit l'inverse. Tout se mélange. Je fais effort pour agir. Je pourrais m'enfermer dans la pure pensée-rêve, ne plus même me lever, comme si je frôlais la drogue.

Mais il y a trop de force dans les faisceaux pour que je m'endorme. Une sorte d'urgence permanente me pousse. J'agis beaucoup en réalité, je me déplace.

En me déplaçant, j'essaie de maintenir la distance d'avec ce que je ressens de mon corps. Je parle avec autrui, je m'exprime en public dans toutes les apparences de la raison intelligente, avec toujours un temps d'avance, l'introduction d'une incertitude (pour autrui) sur ce que je suis déjà en train de penser. Mais ce temps gagné n'est que l'expression du décalage, du fait que je vis sur plusieurs plans à la fois, en permanence, à vitesse variable. Si je vais trop vite, c'est qu'ailleurs je vis à un rythme adapté. Et parfois, plus rarement, je suis trop lent, je n'arrive pas à suivre ce que disent et font les autres.

J'agis et me déplace par la pensée, sur plusieurs faisceaux à la fois. Je saute de l'un à l'autre, car ils ne se croisent jamais et je ne suis pas sûr qu'ils possèdent une origine. Quand je saute dans un faisceau, je le me laisse porter par sa poussée, puis j'attrape mon devenir d'alors. J'agis.

Il y a des mains et des bras qui ne sont pas à leur place, qui prennent le devant de la scène. Seul le regard maintient un centre, évite la pure dislocation.

Je souris à ne pas me prendre au sérieux. J'ai appris à prendre le "temps pour", à m'évider de moi-même, à me pencher sur mon propre vide. J'ai appris la douceur.

J'aime profondément à penser que je suis un martien, une chimère donc, un être semi-consistant qui n'existe qu'en tant qu'il passe et qui ne se fixe furtivement que dans l'œil de l'appareil photo de mon propre regard.

J'aime à penser que personne ne me voit, tout en me laissant toucher par leur présence et en leur signifiant qu'ils pensent me voir, pour les rassurer, me rassurer. J'aime à penser qu'ils existent de manière bien terrestre et que je peux compter sur eux pour me retenir.

 


 

Une journée ordinaire.

Aujourd'hui, je me réveille lorsque le sommeil me quitte. Sans réveil.

Il est encore tôt, le jour peine à se lever. Je le comprends.

Je prends un mauvais café (décidemment, les filtres Mélita et les innombrables marques de café que l'on trouve en France ne remplaceront jamais le goût merveilleux d'un café dont les grains sont à moitié abîmés et qui est filtré dans une chaussette, qui, à force d'usage, respire l'odeur agréable du "vrai" café). Le café à la chaussette, tous les vrais amateurs vous le diront : rien de mieux.

Puis je pose mon corps dans un délicieux fauteuil fait de cuir noir, au sein duquel je me moule. Je me dis qu'une bonne journée va commencer.

Dehors, comme il est encore tôt, les gens s'agitent. Après avoir absorbé un mauvais café (mais ont-ils conscience qu'il est mauvais ?), dit ce qu'il fallait dire aux enfants, à l'épouse, au mari, aux animaux ou à soi-même selon les cas, je les vois qui marchent vite pour atteindre le métro, à moins qu'ils ne décident de partir en voiture. Où vont-ils, de ce pas si empressé ?

Au travail bien sûr. Chacun sait que rien n'est plus important que d'arriver à l'heure. Certains, parmi les cadres, ont déjà des rendez-vous, ils se précipitent particulièrement. Il ne faut les manquer à aucun pris. Il est bien possible qu'ouvrant leur agenda, ils constatent que leur journée entière ira de réunions en rendez vous. Mais ils se disent, car ils sont consciencieux, qu'il leur restera toujours un moment, en fin de soirée, ou le Week End à défaut pour travailler seuls sur le fond des choses. Il est bon, je trouve, qu'ils puissent se le dire. Car sinon, où irait-on ?

Les autres, les non-cadres, sont plus tranquilles quant à leur emploi du temps. Ils arriveront à l'heure (si aucune grève des transports ne vient perturber leur parcours spatio-temporel) et feront consciencieusement leur boulot qu'à l'heure du départ. Il est bien possible, voire probable, que des imprévus ou des clients récalcitrants ou un chef de mauvaise humeur viennent perturber l'ordre des choses. Mais il faut faire avec. Ils savent que la meilleure des choses à faire est de ne pas s'énerver et d'agir avec professionnalisme. Il ne faut pas gâcher sa journée.

Donc, tout va bien, rien à signaler, comme disent les militaires.

Moi, de ma salle de séjour, je jette un coup d'œil dans la rue sur cette agitation de courte durée. Ensuite, les retraités occuperont le terrain. J'ai remarqué que nombre de retraités, dans mon immeuble, ont des chiens, mais je ne saurais expliquer pourquoi. Je me promets de lancer un jour une véritable étude sociologique sur ce sujet. L'heure des retraités est donc aussi celle de la ballade des chiens. Je déteste les chiens. C'est un mauvais moment à passer. C'est l'heure à laquelle je ne sors jamais.

Pour ceux qui, comme moi, ont acquis une solide expérience du déroulement d'une journée ordinaire, le meilleur moment pour mettre le nez dehors est le tout début d'après-midi. Qu'on se le dise (mais pas trop). Je pense que les Français - ceux qui ne travaillent pas bien sûr - mangent trop et qu'ils ont du mal à digérer. C'est pourquoi le début d'après-midi est aussi calme.

Donc, je m'asseye dans un délicieux fauteuil de cuir noir et je commence ma journée. Auparavant, car je suis prévoyant, j'ai préparé un lecteur de CD, qui me permet d'écouter 5 disques de suite, avec un mélange de Chopin et de musique de chanteuses de jazz à la voix harmonieuse. Ne croyez pas que j'aime spécialement Chopin, mais cela me permet de me sentir enveloppé de musique, sans avoir réellement à l'écouter. Voici d'ailleurs une recette que je vous conseille : un bon fauteuil et une musique mélodieuse.

Que fait-on dans un bon fauteuil ? Certaines mauvaises langues vous diront : paresser. Voici bien, celui-là : "pendant que les autres triment, il se laisse aller" ! Mais les choses ne sont pas si simples. Mon véritable idéal de vie, je dois le confesser, serait de parvenir, non seulement à m'asseoir de façon confortable, mais à ne penser à rien. Ce serait sans doute le bonheur absolu. Pourtant je n'y parviens jamais, sinon pendant le court passage qui va de l'éveil au sommeil (car on peut s'endormir délicieusement dans ce genre de grand fauteuil, avec une musique douce en arrière-fond). Mais, circonstance aggravante, je viens tout juste de me réveiller et n'ai pas encore sommeil. Donc, je pense.

A quoi? Les choses peuvent varier, mais il existe une constante : je pense en langue française. Je dois dire que cela m'énerve. J'aimerais bien penser, par exemple, dans une langue africaine ou dans un idiome connu de moi seul. Et pourquoi pas : penser sans l'usage d'aucune langue. Quand je pense (et oui, je pense) que certains doctes savants nous expliquent qu'il n'existe pas de pensée sans langage, je me dis, non seulement qu'ils énoncent une banalité, mais qu'ils manifestent ainsi leur côté pervers.

Mais, étant d'un naturel optimiste, et ayant fait quelques lectures, je me rassure : certes j'ai l'impression de penser en langue française et de contrôler d'autant plus ce que je pense, mais en réalité quelque chose parle en moi, d'une langue inconnue. Bien entendu, je n'ai aucun accès conscient à ce parler-penser, mais cela me rassure. J'aime imaginer que cela existe. Je n'ai jamais eu aucun goût pour l'affirmation d'une quelconque "volonté". En réalité, il faut bien l'avouer, le plus dur est de savoir qu'on ne peut pas s'empêcher de penser. C'est fatiguant. Il semble que les grands amateurs de musique y parviennent. La beauté musicale les traverse et leur cerveau cesse de penser. Je les admire. Mais j'ai parfois des doutes. Pourquoi ces mélomanes font-ils autant de mimiques pour signifier que la musique les enchante ? S'agit-il de mimiques purement automatiques ou sont-ils en train de signifier à autrui - donc de parler et de penser - que cette musique les enchante et les inspire à la fois ? Et qu'ils sont, bien sûr, de grands mélomanes, sachant apprécier les plus beaux passages (ceux où on relève la tête et affiche un air de l'au-delà). J'aime beaucoup les grands pianistes, mais sur CD seulement, car dès que je les voie, en concert ou la télévision, je ne peux m'empêcher de rire à la vision de leur air inspiré.

Donc, confortablement installé et pour plusieurs heures - un nombre indéfini - je pense.

J'ignore s'il s'agit d'une singularité, mais je pense en élaborant, soit des discours, soit des écrits. Je m'imagine, écrivant un article ou préparant une intervention, voire un cours, et cela se déroule dans mon esprit. Et je sais que cela va rester. On peut donc se rassurer : en réalité, je travaille. Encore bien ! Serait-il donc payé à ne rien faire ? C'est un petit secret. Quand je dois me mettre devant mon clavier (pour les articles) ou mon stylo (pour les cours et les interventions), tout est déjà préparé dans ma tête.

C'est la raison pour laquelle j'écris si vite, au point que mes collègues se pâment d'admiration, m'imaginant comme un bourreau de travail (mais enfin, Philippe, comment arrives-tu à écrire autant et en si peu de temps?). Comme en réalité, je suis très paresseux et incapable de préparer quoi que ce soit d'avance, il arrive que, pour une intervention dans un colloque ou pour un cours, je me lève de très bon matin (en mettant le réveil cette fois-ci) et prépare ce que je vais dire au dernier moment. Mais je peux le faire car quelque part, non pas dans une case de mon cerveau, mais dans la réactivation de ma pensée, les choses sont déjà prêtes.

Voici bien, chers amis, tirez en leçon. Semblez paresser dans un fauteuil et vous serez aisément prêts. Je ne cache pas bien sûr que cette pratique est risquée : tout préparer formellement au dernier moment, voilà qui pourrait vous paniquer. Mais bon, je suis ainsi fait que je ne panique pas. C'est aussi, je peux le garantir, une excellente méthode pour préparer les examens (mais il ne faut surtout pas la révéler aux jeunes !). Qui plus est, jugez de la prouesse, j'écris ainsi des livres entiers dans ma tête. Et quand on me demande : "combien de temps as-tu mis pour écrire ce livre?", je réponds : "un mois environ", le temps de le taper. C'est moi qui suis alors surpris : comment fait-on pour mettre un an ou davantage ? Et pire encore : comment fait-on pour passer trois ou quatre ans à écrire une thèse? C'est, pour moi, un complet mystère.

Il est possible qu'ils n'aient pas penser à investir dans un bon fauteuil. Je concède que les règles académiques nous obligent à citer des auteurs. Retrouver ces auteurs est en réalité ce qui me prend le plus de temps, car je le fais toujours après coup. Je me dis : "bon soyons sérieux, les auteurs que tu as utilisés, même si tu en gardes un souvenir vague, se doivent d'être cités". C'est la règle. Donc, je retrouve les auteurs, les livres et les pages, et je cite. Cela ne me sert à rien, mais je le prends comme une formule de politesse. Encore faut-il rester honnête et ne citer que les auteurs qui vous ont réellement inspiré. C'est la seule raison pour laquelle mes citations sont rares et mes bibliographies aussi courtes. Quand j'étais jeune, cela m'a valu quelques ennuis, mais comme je ne le suis plus…

Revenons donc au début de mon histoire. Je suis confortablement assis dans un fauteuil en cuir noir et une agréable musique m'enveloppe. Je pense. Mais surtout j'imagine.

Quelque chose flotte, entre l'imaginaire et l'imagination. Voici bien : ce jour là, je m'imaginais regardant une pianiste jouer. J'imaginais Hélène Grimaud, dans sa maison, parmi ses loups. On pourrait dire que je triche, car comment imaginer femme plus belle et au regard plus lumineux ? J'ai d'ailleurs tous ses disques. Mais laissons ce sujet de côté. Malgré tout, j'ai une admiration pour tous les grands pianistes, femmes et hommes confondus.

Comment font-ils ? Comment font-ils pour avoir mémorisé dans leur tête, leur corps, leurs doigts, des pièces de musique entières et jouer, qui plus est, dans l'inspiration du moment, avec art et singularité, et sans aucune erreur ? Cela reste pour moi le mystère le plus complet et l'admiration la plus totale.

Mais comme ma pensée vagabonde, je me remémore un cousin de ma mère, à Lausanne, qui avait installé un grand et beau piano dans sa chambre. Il le gardait toujours ouvert. Il adorait jouer et quand il revenait du bureau le soir, c'est la première chose qu'il faisait. Mais il n'avait jamais réussi à "percer" et, après quelques mornes expériences de piano-bar, il occupait un triste poste de bureaucrate dans un lointain recoin de la municipalité.

J'étais encore jeune et j'adorais le voir jouer. En plus, je voyais les touches frapper les cordes. Et quand il jouait vite, la sarabande des touches blanches frappant les cordes tendues (juste ce qu'il faut, bien accordées), me fascinait.

Dans cette chambre, résidait un chat. C'était "sa" chambre. On avait tout intérêt à se faire bien voir de lui, car il était impitoyable contre ceux qu'il n'aimait pas. Mais il m'avait accepté, sans plus. Il ne réservait les caresses et son ronronnement que pour mon grand cousin. Je l'ai toujours soupçonné d'être affreusement jaloux. Mais jaloux que quoi ? Toujours est-il que le royaume de cette chambre, mon grand cousin et le piano lui appartenaient.

Parfois, il sautait sur le clavier. Sa queue bien dressée, il avançait sur les touches, patte après patte, avec lenteur et délicatesse, et nous donnait un récital. Je mentirais en disant que le résultat était mélodieux, mais au moins je m'amusais follement. Bien entendu, j'évitais de rire. Je suis sûr qu'il n'aurait pas apprécié. Il était plein de ressources, car parfois, il s'arrêtait, refaisait demi-tour et revenait vers les aigus (car c'est toujours des aigus qu'il partait). Puis faisait demi-tour à nouveau et se dirigeait vers les graves. Une fois le récital terminé (cela se passait toujours en l'absence de mon grand cousin, pas fou le chat !), il sautait directement à terre, sur le tapis.

Comme je suis quelque peu bête, ma pensée, dans le creux de mon fauteuil noir, m'emmène à imaginer que moi aussi, un jour, je décidai de sauter sur le clavier. Catastrophe ! Ce n'est pas que le piano s'écroulât (je l'imaginais d'une complète solidité), mais le vacarme fût épouvantable. Ma vieille tante, qui avait environ quatre vingt ans et vivait dans le même appartement, entrât, épouvantée. Elle récitât quelques prières (comme toute lausannoise qui se respecte, elle était protestante, mais en plus d'une grande et véritable foi) et me fît de sévères remontrances. Mais comme elle était d'une immense bonté, ayant constaté que le piano était encore entier, elle me dédiât un sourire malicieux dont elle avait le secret et sortît de la chambre.

Mon imagination, toujours ce même jour où je m'étais levé de bon matin, m'entraîne alors à penser que j'ai la taille du chat, mais sans son agilité. Je suis donc sur le clavier. Le chat m'observe, un rien railleur. J'essaie, entre mes doigts de pied et mes mains, de sortir quelque son. C'est vraiment inférieur à la prouesse du chat. J'essaie de faire comme lui, je vais et je reviens, des aigus aux graves et inversement. J'essaie de donner un peu de rythme, me rapprochant davantage du jazz que de Chopin. Mais le résultat est catastrophique.

Enfoncé dans mon fauteuil en cuir noir, je fais grise mine. Je me dis : "tu ne pourrais pas imaginer autre chose ?". Mais croyez vous que l'imagination se commande ? Mais arrive le pire. Je ne sais pas comment j'avais réussi à grimper sur les touches du piano. Mais, toujours de la taille d'un chat, mais avec un corps bien humain, reste un problème majeur : comment sauter sans me faire mal ?

Ouh la la ! Heureusement que je suis bien calé dans le fauteuil (toujours en cuir, notez le bien). C'est dans ce genre d'occasion que l'on voit la supériorité de l'intelligence humaine. Car, prêt d'un piano, il y a toujours un tabouret. Donc, avec une longue patience, m'accrochant d'une main au piano (qui, heureusement, était ouvert) et étirant du plus possible mon autre bras (qui heureusement était muni d'une main), je réussis à rapprocher le tabouret. Le tour était presque joué. Je sautai sur le tabouret. Mais bien sûr, sous mon poids - car malgré ma taille de chat, j'étais réellement plus lourd et maladroit - le tabouret vacilla et se retourna. Et je fis une lourde chute sur le tapis.

Mais, bon, le chat était tordu de rire (mais ne le montra pas, ce dont je lui sais gré) et je me relevai entier.

Je me recale dans le fauteuil. Je regarde ma montre. L'heure passe. Il faut désormais vraiment que je prépare mon cours, si je ne veux pas avoir, le lendemain, à me lever à six heures du matin. Je ramasse donc quelques idées, je les mets dans un ordre logique impeccable (je ne connais personne ayant un esprit aussi logique que le mien) dans mon esprit et je me dis : "prends un peu d'avance, couche les idées sur le papier". Mais non, mon corps ne veut pas bouger. Je suis tellement bien dans ce fauteuil. Ce sera pour plus tard. Et la musique aidant, je m'endors du sommeil du juste. Je laisserai la culpabilité pour demain, vers les six heures du matin; Et d'ailleurs, je me suis acheté un excellent réveil.

Juste avant de m'endormir, je me dis : au sortir de ton sommeil, il faudra commencer à construire ton prochain livre. J'ai déjà quelques idées à ce sujet : il s'agit de reconstruire, de manière critique, l'histoire de la civilisation occidentale, en insistant sur la période post-weberienne. Un jeu d'enfant.

Avez-vous remarqué qu'à aucun moment le téléphone n'a sonné ? Mais je possède un grand secret : je n'ai pas de téléphone mobile et personne, sinon mes proches, ne possède le numéro de mon téléphone personnel. Mais comme il y a, dans ce bas monde, des gens réellement malpolis et assez sadiques pour trouver mon numéro dans les Pages Blanches (elles devraient bien le rester), je crois, à force de ne pas répondre, avoir découragé à peu près tout le monde.

Voici vraiment le début d'une excellente journée, comme je les aime.

J'espère que vous aurez lu ce récit avec l'humour nécessaire. Je sais que les Français sont des gens sérieux, un peu trop peut être...

Il en est comme dans les contes de fées. Où se trouve le conte et où la réalité ? Mais existe-t-il une réalité qui ne soit enveloppée dans un conte ?

Le 13 février 2006

 

 

 

 

Philippe Zarifian

Le 4 janvier 2006

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