Zarifian Philippe

 

L'importance du régime des affects dans les fluctuations des milieux de travail.

Dans le titre du séminaire figure un terme particulier : " l'instable " . La rencontre entre l' "instable " et la " subjectivité " permet d'évoquer une réalité que nous éprouvons en permanence : la fluctuation des passions, leur instabilité précisément.

S'il est vrai que, par certains côtés, les passions qui nous animent peuvent représenter une sorte de point d'ancrage dans notre existence - une passion amoureuse ou la passion pour le jazz par exemple -, il n'est pas douteux qu'elles sont en même temps très sensibles aux fluctuations. Le propos de cet article est alors d'examiner comment l'expression d'un régime des passions, par son instabilité constitutive, introduit, dans l'univers du travail professionnel, des fluctuations spécifiques qui affecte le milieu de travail, davantage, du moins dans l'immédiat, que le contenu du travail lui-même.

Si j'ai choisi, dans le titre de cet article, de parler de " régime des affects " et pas uniquement de " régime des passions ", c'est pour des raisons théoriques que je vais tout de suite éclaircir. Il faut donc considérer cet écrit comme le produit événementiel de l'évocation du mot " instabilité ", qui m'a conduit à remobiliser une recherche déjà réalisée dans la période récente, recherche qui n'avait été ni produite, ni rédigée dans le but de traiter de ce thème et que j'ai donc retravaillée sous ce nouveau regard. Je procéderai en trois temps : - d'abord je préciserai ce que l'on peut entendre par " régime des affects ", expression qui n'est pas d'usage courant dans les sciences sociales, en empruntant à titre principal à l'Ethique de Spinoza. - puis je prendrai l'exemple d'une recherche menée à La Poste au sein du milieu des facteurs, où j'étudierai la manière dont s'animent ces deux passions "tristes" que sont la peur et l'irrespect , - enfin, dans un troisième temps, j'essaierai de faire émerger, de cet exemple, quelques caractéristiques plus générales.

1. Que peut-on entendre par " régime des affects "?

Je partirai d'abord du mot " passions ". Les passions? Le régime des passions? Il faut remarquer la quasi-absence actuelle, dans les sciences sociales en général, en sociologie en particulier, de théories des passions, et lorsque les passions sont évoquées, telle que la bienveillance dans la relation de service à des usagers, c'est au passage, sans que l'on puisse voir une véritable théorisation, mise à jour et mise en scène de l'importance des passions dans l'activité humaine.

Or partons de quelques constats :

- les passions sont sans cesse évoquées dans la vie ordinaire : amour, haine, jalousie, peur, joie, envie, orgueil… Et personne ne saurait douter que ces passions, non seulement, constituent une large partie du tissu de notre vie personnelle, mais sont pleinement présentes dans l'univers du travail. Pensons simplement au rôle des jalousies, des haines, des ambitions. Pensons aux sympathies, aux entraides bienveillantes, aux espoirs, toutes passions que l'on ne cesse de rencontrer dans les milieux professionnels, dont les personnes concernées ne cessent de nous parler. Par quelle étrangeté, par quel intense refoulement et déni faut-il passer pour que la sociologie n'en ait pas fait l'un de ses principaux objets d'étude et de théorisation ? Peu de grands auteurs de la sociologie, à l'exception notable de Simmel , n'en ont fait mention. Flotte ainsi l'image d'individus agissant, soit de manière intégralement rationnelle, soit basculant dans le mécanique ou l'irrationnel , soit dont le comportement est déterminé par l'observation de règles et normes qui sont elles-mêmes rationnelles…

- pour trouver une mise en scène et des théories implicites des passions, nous devons nous tourner vers de grands artistes : romanciers, auteurs de théâtre, peintres, cinéastes… Citons au hasard, parmi une multitude d'autres, Dostoievski, ou Balzac, ou Molière, ou Faulkner… Et la mise en scène de ces passions suppose une exceptionnelle qualité d'observation et de compréhension du régime des passions, de leurs causes, leurs enchaînements, leurs entrelacements, leurs fluctuations, leurs effets. Les ouvrages de ces auteurs constituent davantage qu'un matériau : ils représentent un apport particulièrement précieux aux sciences sociales, même si tel n'est pas leur statut.

- si nous voulons allez au-delà et trouver des théorisations rigoureuses, exposées en tant que telles, c'est incontestablement vers la philosophie que nous devons nous tourner, et en particulier celle des 17ème et 18ème siècles, période où chaque grand auteur a offert sa propre théorie des passions, selon des définitions, et surtout une mise en ordre qui pouvaient différer d'un auteur à l'autre et donner lieu à débat.

Je me limiterai ici à l'Ethique de Spinoza. Pour Spinoza, tout être humain possède en lui une puissance d'agir et de penser, une puissance de son corps et de son esprit, qui exprime, de manière singulière, individuée, la puissance de la Nature, sa productivité. Or notre corps est en permanence affecté par des causes externes, qui s'impriment dans notre mémoire et peuvent donc continuer de nous affecter, même lorsqu'elles sont physiquement absentes. La vie sociale, par exemple, représente un véritable bain permanent d'affections exercées par les contacts avec les autres êtres humains, dans une multitude de situations.

Ces affections entrent en résonance avec le développement de notre propre puissance interne, elles se composent avec notre propre complexion interne, ou, à l'inverse, concourent à la décomposer (à l'image d'un poison) provoquant renforcement ou affaiblissement, variations qui s'expriment dans l'évolution du pouvoir de notre corps et de notre pensée. Spinoza distingue rigoureusement entre affections et affects. Bien qu'il n'emploie pas un langage de ce type, il me semble qu'on peut reprendre ici la distinction que fait Piaget entre assimilation et accommodation. Il y a assimilation lorsque les affections, tout en nous touchant, ne modifient pas notre psychisme interne. On passe à l'accommodation lorsque ces affections modifient durablement ce psychisme, poussent à sa réorganisation interne et produisent, au sens rigoureux, des affects. Ces affects ne sont pas réductibles à des pulsions, au sens psychanalytique du terme, ni même à des sentiments pour employer un vocabulaire plus usuel.

En effet, considérant que ces affects expriment à la fois l'accommodation des affections du corps et les idées de ces affections dans la pensée, un affect peut être parfaitement réfléchi, pris en compte, porté à une série d'élaborations de la pensée, sans cesser d'être un affect subi, donc une passion. Pensons au jaloux : porté par sa jalousie, il peut calculer, supputer, raisonner, imaginer, agir de mille et une manière. Nous voulons dire par là que la soumission à un affect n'est pas du tout l'indice d'une passivité, ni corporelle, ni intellectuelle, si l'on voit la passivité comme une absence d'initiative ou un blocage de la pensée. Au contraire, de nombreuses élaborations intellectuelles sont souvent stimulées par des passions. Le passionné ne cesse pas de penser et de réfléchir et il serait à la fois vain et naïf de penser qu'on peut ou doit combattre les passions (du moins les passions tristes) par les seules vertus du raisonnement.

" Par Affect, j'entends les affections du Corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient la puissance d'agir de ce Corps, et en même temps les idées de ces affections. Si donc nous pouvons être cause adéquate d'une de ces affections, alors par Affect, j'entends une action; autrement, une passion "

Spinoza distingue trois grands types d'affects qu'il qualifie d'affects primaires :

D'abord l'effort de chaque chose de persévérer dans son être. Cet effort, quand on le rapporte à la fois à l'esprit et au corps, on le nomme " appétit ". Et le désir est l'appétit avec la conscience de cet appétit. Un premier affect consiste donc dans le désir de persévérer dans notre être, ce qui ne veut pas principalement dire, contrairement à ce qu'affirmait Hobbes, se conserver, se préserver de la mort. Cet appétit signifie avant tout le désir de développer du plus possible la puissance qui est en nous, et c'est ce faisant que nous nous conservons. Il ne serait pas faux, selon moi, de rapporter cet appétit de ce qu'on appelle, dans le cas d'un être vivant, l'appétit de vivre, en incluant, dans cet appétit, le désir de développer du plus possible l'ensemble de nos aptitudes (affaiblies ou renforcées par les contacts avec les corps et pensées externes). Ce désir de persévérer dans son être rencontre donc les affections permanentes dans lesquelles nous baignons.

Sous le coup de ces affections du corps, l'esprit peut pâtir de grands changements et passer à une perfection, tantôt plus grande (affect de Joie), tantôt moindre (affect de Tristesse). C'est parce que l'esprit pâtit de ces affections, donc, au départ les subit, que l'on peut parler rigoureusement parlant de " passions ". Les passions ne sont pas autre chose que les affects en tant que nous les subissons. Je laisserai de côté, pour l'instant, les affects actifs, qui échappent au régime des passions.

" Par Joie, j'entendrai une passion par laquelle l'esprit passe à une plus grande perfection ", et donc une passion par laquelle notre puissance de penser s'accroît.

" Par Tristesse, une passion par laquelle l'esprit passe à une perfection moindre ", et donc par laquelle notre puissance de penser s'affaiblit.

Désir, Joie et Tristesse, tels sont les trois affects primaires.

Lorsque l'affect de Joie concerne, non seulement l'esprit, mais le corps, Spinoza propose de l'appeler Allégresse. Et lorsque l'affect de Tristesse concerne l'esprit et le corps, il propose le mot de Mélancolie, selon une acception très proche de ce que l'on appelle, de nos jours, une dépression (la mélancolie étant d'ailleurs le nom clinique de la dépression). Au total donc, trois affects primaires, dont tous les autres découlent. En particulier, à Joie et Tristesse, on peut immédiatement associer l'amour et la haine. " L'amour n'est rien d'autre qu'une Joie qui accompagne l'idée d'une cause extérieure " et " la haine, rien d'autre qu'une Tristesse qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure ". Il est très important de toujours prendre en compte le fait que Joie ou Tristesse sont, non pas des " états ", mais des variations de puissance. La haine, par exemple, se marque, on pourrait presque dire : se mesure, par un affaiblissement de notre pouvoir de penser. On voit aussitôt que, qui aime, s'efforce d'avoir toujours en sa présence la chose qu'il aime et de la conserver, et qu'au contraire, qui haït, s'efforce d'éloigner la chose qu'il a en haine et de la détruire. Toutes les autres passions, toutes les déclinaisons de la Joie et de la Tristesse, toujours rapportées au désir de persévérer dans son être, en découlent. Dans la suite de cet article, je me centrerai sur trois passions : la peur (associée, comme je le montrerait à la crainte), l'irrespect et la bienveillance, la thèse étant que l'exercice de ces passions entretient des fluctuations permanents dans le rapport au travail. Et je me baserai sur un exemple : une enquête menée dans un centre de distribution du courrier et des colis à la Poste, en banlieue parisienne.

2. Un lieu de travail animé par différentes peurs et marques d'irrespect, compensées par des manifestations de bienveillance.

2.1. Eléments de contexte.

Ce centre de distribution, comme l'ensemble du courrier à La Poste, est confronté à une baisse du volume de courrier distribué - du, en particulier à la concurrence du Web et des messageries électroniques, ainsi qu'une évolution plus générale des modes de communication- , ainsi qu'à la séparation, voulue par la direction du groupe La Poste, entre courrier et colis (la distribution des colis étant progressivement regroupée dans des centres distincts, relevant de l'entité Coliposte). Il se manifeste en même temps une transformation dans la nature du courrier : un volume croissant de la publicité adressée, ainsi que, en termes relatifs, du courrier entreprise, qui, parce qu'il requiert des respects d'horaires rigoureux, se trouve traité à part du courrier " ménages ".

Cette double transformation génère un malaise au sein du milieu des facteurs, car elle leur fait douter qu'ils continuent d'assurer un " service public ". Plus la part relative du courrier publicitaire s'accroît - ce qui est clairement la tendance actuelle -, plus les facteurs ont le sentiment de perdre l'essentiel de la noblesse et du sens de leur travail. Par ailleurs, il s'est produit, dans les années récentes, un renouvellement important de la population des facteurs, avec une arrivée successive de deux générations différentes de jeunes :

- d'abord, une génération de " diplômés ", souvent qualifiée en interne de " surdiplômés ", dotés de diplômes universitaires,

- puis une génération de jeunes de niveau bac, sans diplômes universitaires, caractéristique de ce que l'on peut appelé : les sortants en échec universitaire. Cela a provoqué un double choc générationnel, au moment même où les nouveaux embauchés changeaient de statut : au lieu d'être embauchés sur concours sur un poste de fonctionnaire, ils étaient embauchés sur contrat, sans accès au statut de la fonction publique.

Enfin, en toile de fond, et au moment de mon enquête, tous les centres de distribution ressentaient une hésitation dans la stratégie de la Direction du courrier de La Poste, entre deux orientations : soit pousser l'automatisation des centres de distribution, dans la suite de celle des centres de tri, et faire, des facteurs, de " porteurs de papier à flux tendus ", soit, au contraire, développer leur rôle de prestataires de services de proximité, autour, voire au-delà des services purement postaux. Tous ces éléments de contexte déterminaient une situation de dégradation des rapports sociaux, avec, en son centre, une décomposition sensible du milieu social des facteurs comme " métier " assurant une identité et une solidarité communes. Une des manifestations les plus tangibles de cette décomposition était la disparition de la prise en charge, à la fois collective et individuelle, des nouveaux facteurs, qui, affectés à une fonction de " rouleur " multi-tournées, éprouvaient les pires difficultés à apprendre leur nouveau métier.

2.2. La peur, les peurs.

La peur, les peurs, constituent une passion triste omni-présente dans ce centre, presque palpable physiquement. Elle se condense en un moment particulier : les 2h ou 2h30 de la matinée - entre 6h30 et 8h30 du matin - pendant lesquelles tous les facteurs sont présents pour réaliser les opérations de tri. Ensuite, une fois réalisé le tri de leur propre tournée, les facteurs sortent du centre, partent en tourné, le centre se vide très largement et la tension retombe, jusqu'à la matinée suivante. Indiquons tout de suite ce que j'appelle " peur " : la peur est le désir d'éviter par un moindre mal un mal plus grand que nous craignons. Elle n'est rien d'autre que la crainte, mais en tant qu'elle nous dispose à éviter un mal que nous jugeons devoir se produire par un moindre mal.

Je reviendrai sur l'affect de " crainte ". Cette définition est importante : les signes de peur ne viennent pas de la vision de personnes " apeurées ". Ils viennent d'une multitude d'évitements et de détournements qui font que des situations ne sont pas directement affrontées, que les personnes dérivent vers d'autres situations ou attitudes. Prenons un exemple simple : un facteur qui se centre et se replie ostensiblement sur le casier de sa tournée, sans tourner la tête, sans regarder ses collègues, en évitant les regards, exprime sa peur. C'était évident dans le cas de certains jeunes rouleurs (ceux qui avaient les plus grandes difficultés et qui n'osaient pas les exprimer ouvertement).

Parmi ces peurs :

- d'abord celle de la directrice du centre, bien que capable, lorsque nécessaire, de la surmonter. Femme remarquable, très ouverte aux facteurs, à la défense de leur indépendance, à la valorisation de leur rôle (dont elle estimait qu'il était très mal reconnu à l'intérieur de La Poste), et qui aurait donc du se sentier à l'aise parmi eux.

Mais elle vivait sous la pression de la direction du courrier du siège de La Poste, pression s'inscrivant dans les objectifs de son centre, avec un objectif central immédiat de " débit " : passer tout le courrier dans la journée, et un objectif à terme : réduire l'effectif (effectif déjà très perturbé par l'absentéisme , qui obligeait, chaque matin, à tenter de combler les vides, autrement dit : voir qui affecter aux tournées dont le titulaire était absent). Elle voyait la dégradation, à la fois du métier et de l'ambiance au sein du centre. Et sa peur, elle nous l'a exprimé très directement : non pas une peur pour elle, mais la " peur de ", la peur que la situation ne dégénère. Selon elle, à tout moment, en particulier pendant le tri général (celui où la pression exercée sur le débit est la plus forte, pression mise et rappelée par les chefs d'équipe), une étincelle pouvait mettre le feu à toute la plaine. Autrement dit, à tout moment, pour un prétexte imprévisible, un mouvement spontané de grève peut partir. Il va de soi que si les facteurs décident localement d'arrêter le travail, la distribution de toute la journée est annulée. Mais cette distribution sera à réalise le lendemain, s'ajoutant à la distribution journalière normale et venant donc accroître encore plus les éléments de tension… L'étincelle, c'est donc le départ d'un engrenage qui peut avoir des conséquences fortes.

Arrêtons nous un instant sur cette peur. On sent qu'implicitement, la préoccupation quotidienne de cette directrice est d'éviter ce " mal ", le fait que l'étincelle ne se produise (sachant que le terrain est déjà propice à l'incendie). Cette peur n'est pas celle d'un présent. Lorsque la directrice m'en parle, elle est très calme, s'exprime sur un ton humoristique, comme pour mettre une distance d'avec la gravité de ce qu'elle me dit. C'est la crainte d'un événement virtuel qui s'alimente : - des image passées d'arrêts réels du travail des facteurs et vécus par elle, - et d'images futures de ce qui pourrait se produire. Ces deux images, passée et future, se conjuguent au présent de son énoncé en une peur présente, comme si l'arrêt de travail était déjà là, sur le point de surgir, au moment même où, dans son bureau jouxtant le grand hall de tri, elle me parle calmement. Cette peur est à la fois raisonnée et irraisonnée. Raisonnée : la directrice énonce clairement les risques et raisons qu'auraient les facteurs de provoquer un arrêt. Irraisonnée : en réalité ces arrêts sont peu fréquents et rien n'indique a priori que cela pourrait se produire aujourd'hui. La peur s'exprime bien ainsi : cette directrice fait tout, dans son mode de management, pour éviter qu'un arrêt de travail ne se produise. Par exemple : elle évite de mettre une trop forte pression sur le débit, elle évite de faire des remarques "déplacées", qui pourraient être mal interprétées, elle calcule, sans le dire, un temps de tournée qui permet aux facteurs de respirer, de réaliser des multiples services à l'attention des destinataires du courrier, etc.

On peut prendre un exemple que j'ai vécu en direct : cette directrice a tenu, par correction envers les facteurs et pour qu'ils évitent de se poser des questions inutiles, à me présenter et à présenter les objectifs de ma recherche devant tous les facteurs de son centre. Elle l'a fait au moment du tri général, lorsque tout le monde est là. Donc, le tri s'est arrêtée et elle s'est exprimée au milieu du hall. Elle l'a fait très sobrement, sans solliciter de questions. Cela s'est bien passé. Mais je sentais - et probablement tout le monde sentait - qu'elle n'était pas à l'aise, qu'elle craignait que la présentation de ma présence ne soit l'occasion d'une interpellation sur un sujet sensible ou que je n'apparaisse comme un espion de la direction…

On voit ici d'ailleurs comment se mélangeait peur et courage, comment elle était capable de surmonter sa peur pour affronter (et non pas éviter) une situation difficile. Posons-nous d'ailleurs la question : existe-t-il du courage sans peur ?

- ensuite celle des deux chefs d'équipe : peur associée, chez l'un d'eux, à un affect d'indignité, qui, manifestement, le mine (et donc il s'est ouvert très franchement à moi).

Le premier chef d'équipe - celui que je viens de mentionner - arrive à 5h30. Il aide les manutentionnaires à acheminer le courrier qui arrivent en vrac vers les postes du tri général. Vers 6h30, les facteurs (et le second chef d'équipe) arrivent. Tout doit être prêt. Le rôle essentiel de ces chefs d'équipe est double : - résoudre le casse tête quotidien que sont les absences et donc l'organisation des remplacements, - surveiller la cadence pendant le tri général - tri qui répartit le courrier arrivé en vrac par tournée - en minimisant les temps d'arrêt et les baisses de rythme dus à des discussions spontanées. Mais pour exercer ce rôle, ils vivent dans la crainte et la peur permanentes, et ceci pour une raison simple : ils se savent sans pouvoir réel et largement "méprisés" par les facteurs. Comme déjà dit, s'ils font preuve de trop d'autorité, les facteurs peuvent arrêter brusquement le travail… Le premier chef d'équipe réagit à la fois à la crainte et au mépris par un surcroît d'activités, pour de multiples tâches manuelles, qui, manifestement, ne sont pas de son ressort. Colmatant les mille et uns incidents, il s'éloigne de son rôle officiel et fuit les situations dans lesquelles ce dernier doit s'exprimer. Ce n'est pas que ces petites tâches l'intéressent, loin de là. Elles le rabaissent à ses propres yeux, tout au contraire. Mais, comme je l'ai indiqué, il choisit un moindre mal. Lorsque je l'ai interrogé, c'est davantage le mépris que la peur qui est ressorti. Le mépris consiste à faire de quelqu'un moins d'état qu'il n'est juste. Il ressentait ce mépris, par exemple, dans le fait de devoir, à partir de 5h30, réaliser un travail de manutentionnaire dont personne ne lui savait gré. Les facteurs se présentaient à lui comme des aristocrates, pour qui tout devait être prêt et en ordre au moment de leur arrivée.

L'autre chef d'équipe est quasi-terrorisé. Comme il s'agit d'une femme, elle doit, en plus de l'inconfort de son rôle, affronter le machisme latent de bien des facteurs (hommes) , de ces hommes expérimentés qui ne sauraient être dirigés par une femme… Concrètement, elle se réfugie dans son bureau vitré et se concentre sur les tableaux d'ordonnancement des remplacements. La souffrance associée au mépris est bien présente, mais elle la dissimule. Du moins, elle n'a pas souhaité m'en parler.

- à ces peurs, il faut associer bien entendu la crainte des facteurs eux-mêmes : crainte de voir leur métier se dégrader au point de devenir de simple porteurs de publicité, crainte des réductions futures d'emploi lorsqu'on expérimente cette réalité physique qu'est la baisse du volume journalier de courrier. Cette crainte des facteurs ne s'étaie pas d'un événement massif et immédiat, mais elle se nourrit d'une multitude de petites transformations : l'évolution de la composition du courrier, les variations de son volume, l'arrivée de courriers pré-triés, l'insuffisance de l'effectif et la raréfaction des temps consacrés à la formation, l'abandon du sens du service public (identifiée par les anciens par le comportement des jeunes embauchés), etc.

- je pourrai distinguer, au sein du groupe des facteurs, le sentiment très net des jeunes rouleurs de se sentir abandonnés à leur sort, à leur inexpérience. Certains facteurs expérimentés et titulaire de leur tournée les aident, mais à titre individuel. Il n'existe pas d'appui du groupe.

Du coup, ces jeunes craignent, tout simplement, de ne parvenir à maîtriser à la fois la complexité du tri et celle du déroulements des tournées (qui, pour eux, peuvent varier d'un jour à l'autre). Donc, soit de perdre leur emploi, soit de ne pas réussir à un examen de tri (basé sur la vitesse et justesse du tri général) qui constitue le sésame pour accéder à l'emploi envié de facteur titulaire d'une tournée.

Après l'énoncé de ces peurs, il me semble utile d'aborder la question de la distinction et association que fait Spinoza entre crainte et peur. La crainte est une tristesse inconstante qui naît de l'idée d'une chose future ou passée, mauvaise pour soi, sur l'événement de laquelle nous avons des doutes. Ou dit autrement, la crainte est une tristesse inconstante née de l'image d'une chose mauvaise douteuse. Si le doute est supprimé de cet affect, la crainte devient désespoir. Quant à la peur, nous l'avons vu, elle n'est rien d'autre que la crainte, en tant qu'elle dispose l'homme à éviter un mal qu'il juge pouvoir se produire par un moindre mal.

On voit bien ici comment crainte et peur s'enchaînent, et j'ai tenté de le montrer dans les exemples cités. Mais j'insisterai sur cette expression : tristesse inconstante. Cette crainte n'est pas stable. Elle fluctue sans cesse. Des signes ou des affections peuvent l'accroître, d'autres au contraire l'apaiser. L'attention constante à ces signes et à ces affections, la sensibilité que l'individu développe à leur propos fait complètement partie de la crainte. Cette crainte/peur peut affecter un individu, mais aussi un groupe entier (ici: l'ensemble des facteurs), le groupe n'étant, pour Spinoza, qu'un individu composé, de niveau supérieur à l'individu "individuel".

2.3. L'irrespect et son corollaire : le vécu du mépris.

J'ai déjà parlé du mépris, mais il me semble utile de le considérer en tant que tel, en le dissociant intellectuellement de la peur.

Un double clivage marque de manière flagrante ce centre de distribution :

- le clivage entre rouleurs et titulaires d'une tournée,

- le clivage entre générations, qui peut recouper le premier, mais partiellement.

Ce n'est pas l'existence de ces clivages, que l'on peut analyser dans des termes sociologiques traditionnels qui pose question du point de vue de mon propos, mais la manière dont ils marquent les passions. Le sentiment très net des rouleurs débutants est qu'ils sont abandonnés à leur sort, à leur inexpérience. Comme déjà indiqué, certains facteurs titulaires les aident à titre personnel, mais ils doivent rapidement partir pour faire leur tournée. Ce devrait être aussi le rôle des facteurs de secteurs de les aider, mais ces facteurs sont très largement absorbés, eux aussi, par les tournées qu'ils doivent réaliser. Au total, il n'existe que très peu d'aide ni de transfert de savoir de la part du collectif.

Pour donner une illustration concrète, il arrive que des facteurs titulaires rentrent de leur tournée en fin de matinée, alors que certains rouleurs n'ont pas encore terminé leur tri, et donc, a fortiori, n'ont pas encore commencé leur tournée !

L'affect de subir le mépris - que l'on pourrait peut être exprimer sous le mot de "déconsidération", que je proposerai de définir comme la passion triste qui affecte un individu dès lors qu'il se trouve privé de l'estime dont il a droit relativement à l'exercice réel de sa puissance et à ses actions - se développe, moins par des témoignage d'irrespect que par des marques d'indifférence qui, pour ces rouleurs, sont parlantes en soi. Par exemple, pendant le tri de la tournée (le dernier tri, le TG4 en langage postal), les autres facteurs ne les regardent pas et contournent leur poste de travail au moment de partir.

Dès lors que ces rouleurs ont le sentiment qu'il est fait d'eux moins d'état qu'il n'est juste, l'affect de déconsidération se nourrit d'injustice. Cela les affaiblit. On peut penser, mais je n'ai pas pu vérifier cette hypothèse, que les rouleurs qui se sentent le plus affectés par cette passion, sont aussi ceux qui auront le plus de difficultés à progresser dans la maîtrise de leur métier. J'ajoute que le sens de l'injustice est d'autant plus fort que, objectivement, la fonction d'un rouleur est nettement plus difficile à exercer, à compétence et expérience donnée, que celle d'un titulaire. Un titulaire fait tous les jours la même tournée. Il finit bien sûr par très bien la connaître, par assimiler des routines. Le rouleur, bien au contraire, change de tournée de manière aléatoire, au gré des remplacements. Pour être parfaitement à l'aise, il lui faudrait connaître à fond toutes les tournées (il y en avait 25 dans ce centre), ce qui, bien entendu, est impossible, même pour le plus expérimenté d'entre les facteurs.

Autrement dit, l'hypothèse que je fais est que ce mépris use leur force et leur volonté, sape leur désir d'apprendre, finit par rendre particulièrement difficile le défi d'"être à la hauteur". Ces considérations ouvrent à la question de la justice : qu'est-ce qui est juste? Qu'est-ce qui ne l'est pas? Je n'entrerai pas bien sûr dans cet immense débat. Je me limiterai à dire qu'est juste ici ce qui tient compte concrètement de l'exercice de la puissance de l'individu (ou du groupe) en question : est juste ce qui contribue ou aide à cet exercice et développement. Est injuste ce qui, au contraire, le sape, y compris par omission.

Pour dire les choses simplement : les rouleurs pensent qu'il est juste qu'on les aide, non pas du tout par pitié, ni même bienveillance, mais en considération de leur situation réelle et de ce qu'on leur demande de faire. J'ai pu observer que certains rouleurs se révoltent ou se barrent d'indifférence. Ils vont puiser, dans cette révolte, les ressorts et ressources d'un apprentissage rapide, sur le mode du défi ou d'une sorte d'autisme, qu'il est très difficile de cerner.

Pour citer un exemple, existait dans ce centre un jeune rouleur, qui avait déjà deux ans de présence, aurait pu sans peine devenir titulaire, mais ne le voulait pas, et qui était parvenu à la prouesse incroyable de connaître toutes les tournées du centre et d'être le plus rapide ! On le surnommait : speedy man ! Bien entendu, on pouvait penser qu'il se contentait de distribuer le courrier, de bien faire ce qu'on lui demandait, en ne perdant aucun temps à discuter avec un concierge ou rendre un service à une personne âgée. Mais c'est là un cas très surprenant. J'ai interrogé ce jeune. Il n'avait rien à dire. Il était content de son sort et ne pouvait expliquer comment il faisait pour maîtriser toutes les tournées. Tout le monde m'a confirmé qu'il ne parlait à personne…

Pour la nouvelle génération, celle embauchée à un niveau bac - en ayant ou non réussi son bac - et qui se présentait avec le look et l'accent du "jeune des banlieues" - , que ces jeunes soient rouleurs ou titulaires, revenait sans cesse cette expression : on leur manque de respect. "On", c'est-à-dire l'encadrement, mais aussi les autres facteurs.

Ici, je me suis trouvé face à un véritable dialogue de sourds :

- autour de ces jeunes s'est construit tout un discours, depuis les membres de la direction du courrier, au siège de La Poste, jusqu'à une partie des facteurs de ce centre, qui stipule que ces jeunes n'ont pas le sens du respect élémentaire de la discipline et de l'image de La Poste (les facteurs "anciens" ajouteront : de l'image du service public) qu'ils doivent incarner. Tout y passe : manque de ponctualité, refus de porter l'uniforme du facteur, dégaine nonchalante, vivacité et impolitesse dans les échanges verbaux, etc.. Pour la direction du courrier se posait explicitement la question de la "reprise en main". Pour les facteurs expérimentés, c'était plutôt l'expression d'une incompréhension et d'une rupture, sur le mode: "ces jeunes, on ne les comprend pas. Ils ne s'intéressent pas à ce qu'ils font, n'ont pas de conscience professionnelle".

Bref : était produite l'image de jeunes qui ne respectent rien, ni la discipline, ni le professionnalisme inhérent au (beau) métier de facteur !

- Mais en interrogeant les jeunes en question, je me suis aperçu de ce curieux paradoxe : ils exprimaient un jugement identique, mais en sens inverse. Ils insistaient sur le fait que c'était eux qui n'étaient pas respectés ! Ils se disent prêt à respecter les autres, pourvu qu'on les respecte !

On voit ici qu'autour du couple mépris / respect, un même type d'affect peut se polariser sur des objets très différents. Pour la direction du courrier, d'une manière assez proche d'ailleurs des facteurs "anciens", il y avait l'objet : respect des règles (du métier et de l'institution), renvoyé explicitement à : respect du public (distribuer du courrier en jean et basket, ce n'est pas seulement manquer au règlement, c'est ne pas respecter, pendant la tournée, le public et les destinataires du courrier).

Pour les jeunes, il y avait un autre objet : eux-mêmes. Etre respecté était une attente d'autant plus forte que manifestement bloqués dans leur image de "jeunes des banlieues", ils avaient du endurer cette situation dès leur plus jeune âge. Ces jeunes donnaient comme exemples concrets au sein du centre : le manque de politesse à leur égard, des mots déplacés, l'impossibilité de discuter avec les anciens, etc.

L'effet concret que cet affect de déconsidération provoquait, dans l'exercice de leur puissance, était complexe. Certains étaient pris dans une spirale d'affaiblissement : ils étaient de moins en moins présents, ne parvenaient pas à développer leurs capacités professionnelles. Ils coulaient ou se laissaient couler, avec une évidence : soit ils partiraient d'eux-mêmes, soit La Poste mettrait fin à leur contrat. D'autres à l'inverse devenaient des "virtuoses". Compte tenu de la puissance spécifique de leur corps (due non seulement à leur jeunesse, mais à leur manière de vivre), ils faisaient tout nettement plus vite et aussi bien que les "anciens". C'était donc par une manifestation ostentatoire de leur puissance qu'ils combattaient le mépris et l'injustice qu'ils ressentaient. Mais cela avait un prix : l'isolement social.

2.4. La bienveillance.

Par bienveillance, je propose d'entendre un affect de joie, qui est en réalité composite.

Sous un premier angle, si je suis Spinoza, il s'agit d'abord d'un affect de tristesse né de la difficulté ou du malheur d'autrui, né d'une forme de pitié. Tristesse cet affect affaiblit, voire paralyse la puissance de pensée et d'action. Le malheur ou la difficulté d'autrui tend à nous faire nous sentir impuissant et à nous projeter dans la pitié sans chercher à comprendre intellectuellement les causes de la difficulté d'autrui. Qui plus est, cette pitié peut se mélanger d'indignation, c'est-à-dire d'une haine, passion triste s'il en est, envers ceux qui ont fait, directement ou indirectement, du mal à cet autrui.

Cet affect renforcé de tristesse, on le trouve, dans ce centre de distribution, clairement exprimé par les facteurs de secteur, facteurs très expérimentés, à qui La Poste confie la double tâche, de réaliser, en tant que remplaçant, l'ensemble des tournées d'un secteur (une sous partie de la zone couverte par le centre) et d'animer l'équipe des facteurs, en prenant en charge, par exemple, des activités de formation et d'amélioration des tournées.

Or ces facteurs sont doublement indignés :

- du sort fait aux rouleurs débutants,

- du sort qui leur est fait, car, sans cesse pris par les remplacements, ils ne peuvent consacrer que très peu de temps à la partie "animation" de leur fonction, ce qui leur a valu l'appellation, bien connue dans tout le milieu des facteurs, de "super-rouleurs".

Indignation contre leurs collègues, les facteurs titulaires, dont ils dénoncent l'égoïsme, indignation vis-à-vis du management de La Poste, incapable de trouver des solutions organisationnelles à cette situation. Mais il me semble devoir ici modifier la caractérisation de Spinoza : cet affect de tristesse (la pitié, doublée de l'indignation) se transforme en affect de joie lorsqu'il s'agit de supprimer l'existence de ce qui le provoque.

Dans ce cas, le désir de faire du bien, qui naît de l'aspiration à délivrer quelqu'un, non seulement de ses difficultés et malheurs, mais de l'injustice qui lui est faite, s'exprime en ce j'appelle bienveillance .

Concrètement, les facteurs de secteurs vont agir, à la fois pour aider les débutants et pour améliorer le travail de tous, de diverses façons sur lesquels ils concentrent leur intelligence et énergie (en plus de leur travail courant) : - en aidant les débutants et en les formant, à la faveur de leur maigre temps disponible, - en améliorant le déroulement et la facilité des tournées (qui ne leur sont pas réservées, puisque par définition ils roulent sur toutes les tournées de leur secteur, tournées que, grâce à leur expérience et à la délimitation du secteur, ils finissent par très bien connaître) en écrivant, sur un carnet, disponible pour les rouleurs, les caractéristiques et difficultés de chaque tournée, en faisant poser des étiquettes sur les boîtes aux lettres, etc. - en proposant de réorganiser le centre par petites équipes sur 3 ou 4 tournées encadrées par l'un d'eux, mini-équipes qui s'auto-organiseraient pour prendre en charge les remplacements.

J'emploie ici le mot " bienveillance " au sens précis de "veiller au bien". Cela introduit à préciser ce que l'on peut entendre par "bien", tel qu'il se trouve sollicité dans cet affect. Ici, le bien n'est absolument pas une norme morale abstraite. Il est l'expression d'un désir : les facteurs de secteur, qui aident à la fois les rouleurs et le fonctionnement collectif du centre, ne le font pas parce qu'ils jugent que cette action est "bonne". Ce ne sont aucunement des "bons samaritains". Ils jugent qu'il est bien d'aider les rouleurs et ce fonctionnement collectif, parce qu'ils aspirent à ce que la situation change concrètement. Et ils le désirent parce que, dans les jeunes rouleurs par exemple, ils se retrouvent eux-mêmes, à la fois dans ce qu'ils pratiquent en tant que "super-rouleurs" et dans le sens qu'ils désirent donner à leur rôle au sein du centre de distribution. Cet affect de bienveillance peut ouvrir vers l'affect actif de générosité, mais cela reste une simple possibilité. Nous n'avons rien vu, dans ce centre, qui permette de parler rigoureusement parlant d'une expression de générosité de la part des personnes que nous avons rencontrées et/ou observées.

3. Régime des affects et fluctuations du milieu social.

Pour un chercheur, développer une analyse centrée principalement sur les passions tristes présente un risque : il se confronte à un effet moral de convenance : il n'est pas bien, particulièrement en sociologie, de "dire du mal" des salariés de base, ici : les facteurs. On s'affronte même à une sorte de préjugé implicite :si les directions ou les "patrons" peuvent être affublés de toutes les mauvaises intentions du monde et de toutes les perversités possibles, par contre "l'homme de base" se doit d'être bon, et s'il ne l'est pas, c'est parce qu'on (les directions, les patrons, les circonstances,…) le force à être "mauvais".

Mais le lecteur aura compris que mon propos se situe sur un tout autre plan. Il est radicalement hors du jugement moral. Il se situe même explicitement en-dehors de tout jugement. Il ne s'agit pas de juger, mais d'expliquer.

Un individu qui subit une passion triste n'est pas "mauvais". Par définition même, si, comme je l'ai fait, on s'en tient rigoureusement à l'approche de Spinoza, il connaît une diminution de sa puissance de pensée et d'agir. C'est tout et énorme à la fois. Que les effets de cette passion soient repris dans des normes de jugement morales ou relèvent de la mise en mouvement de l'appareil judiciaire, cela existe en permanence, mais il n'était pas du tout dans notre propos d'en traiter.

Qu'un homme jaloux finisse par commettre un meurtre, il sera jugé pour ce meurtre. On peut étudier les attendus, causes et formes de ce jugement. Mais cela ne dit pas : que signifie la jalousie? comment l'expliquer? Or une théorie des affects se donne pour objet de l'expliquer.

Là où une telle théorie rejoint directement des préoccupations d'ordre sociologique, c'est dans la manière dont le régime des affects s'imbrique dans l'existence d'un milieu social.

On rejoint la question des fluctuations. Toute passion d'abord est instable. Non seulement parce que les variations de puissance d'un individu sont incessantes, avec de multiples combinaisons et effets réciproques entre affects de joie et affects de tristesse - et ce qu'on appelle les fluctuations de l'humeur d'une personne est, à sa manière, un indice de ces variations -, mais tout individu est soumise en permanence aux affections nées des relations avec les autres personnes, au sein d'une sorte de "bain relationnel" qui est en fluctuations incessantes et qui oriente ses passions dans telle ou telle direction. Pour dire les choses autrement : les affects sont sous l'influence incessante des affections. Lorsque le milieu social est solide, ce qui a été longtemps le cas des facteurs, les fluctuations gardent un caractère interpersonnel et n'empêchent pas que s'exprime la stabilité de ce milieu. Ce qu'on appelle souvent les "règles du métier" peut être interprété comme un auto-contrôle, par le milieu lui-même, des débordements passionnels qui risqueraient de le faire éclater.

Qui plus est, si nous considérons, comme nous y invite Spinoza, qu'un collectif appartenant à ce métier est lui-même un individu, on voit que le métier met en œuvre des rencontres, des institutions, des règles globales, des négociations internes qui permettent, dans cette phase de stabilité, de rendre purement "intra-individuel" des conflits passionnels entre collectifs (ou entre générations). Le milieu social dans son ensemble reste protégé. Or, pour des raisons que je n'ai pas explicité ici, car elles auraient très largement débordé du sujet, nombre de métiers sont en crise et en décomposition, et c'est particulièrement vrai pour les facteurs.

L'analyse du régime des passions ne permet pas d'expliquer cette décomposition, quant à ces causes principales. Il va de soi que c'est uniquement en replaçant l'évolution du rôle et du métier des facteurs dans la transformation générale de l'organisation et de la stratégie de La Poste, que l'on pourrait comprendre les causes majeures de cette dégradation. Par contre, une fois ce cadre établi, l'instabilité du milieu qui naît de cette décomposition est fortement accrue par l'exercice du régime des passions, et en particulier des passions tristes. L'instabilité inhérente à ce régime se déploie dans un milieu déjà instable, provoquant des effets d'ondes que les règles et cadres déjà affaiblis du métier ne parviennent plus à endiguer.

On entre dans une sorte d'univers hobbesien, dans lequel tout le monde se méfie de tout le monde, où les craintes se renvoient les unes aux autres, où chacun se sent méprisé, avec pour seul recours pratique : l'isolement. Mais précisément le milieu social des facteurs détient cette ressource : une partie de l'activité du facteur est réalisée de manière individuelle, physiquement indépendante du milieu social. L'isolement veut dire que cette ressource est dérivée vers une solitude, qui n'est plus seulement physique, mais psychique. On peut alors interpréter le déploiement des passions tristes comme une sorte d'accommodation de cette solitude psychique, retournant vers chaque individu la manière dont il pourra ou non la réaliser et vivre avec.

Et si les passions tristes dominent empiriquement, c'est que la dislocation du milieu et la montée des contraintes de débit qui sont imposées aux facteurs rendent considérablement plus difficile l'expression des passions joyeuses, telles que la bienveillance, la générosité , la solidarité. Il aurait fallu, bien entendu, pour être complet, que je montre comment ces passions joyeuses s'expriment et comment elles contrebattent les passions tristes, mais cela aurait demandé des développements dépassant les limites de cet article.

Le lecteur attentif aura pu toutefois observer que, dans les exemples concrets que j'ai donnés, on voit se manifester des retournements : des passions tristes se retournent en passions joyeuses. Ou pour dire les choses autrement : des affaiblissements de puissance peuvent être transformées en une sorte de surcroît, au moins temporaire, de cette puissance.

Le cas du roulant "semi-autiste", devenu le "champion" des performances du centre, ou celui des jeunes qui deviennent des virtuoses, en témoignent.

L'analyse de ces renversements n'est pas simple. Dans le cas du roulant est le plus déroutant. Je n'ai pas les matériaux pour l'interpréter, mais mon intuition est qu'il a réussi à élever une barrière entre les autres (le milieu social, l'encadrement du centre) et lui, s'est mis, en quelque sorte, à l'abri des affections, a intégré les objectifs et pratiques professionnels d'une manière strictement fonctionnelle, comme ne le concernant pas en profondeur - quitte, certainement, à délaisser la relation de service aux destinataires, mais il se trouve que La Poste ne demande officiellement rien aux facteurs sur ce registre, sinon le respect des règles déontologiques de base - et qu'il s'est bâti une vie personnelle ailleurs, dans un autre domaine.

D'ailleurs sa vitesse - c'est lui qui rendre le plus tôt au centre et donc réalise sa tournée le plus vite (sachant que sa tournée peut varier tous les jours) - est l'indice probable qu'il a une seconde vie. Il n'aura fait ici que pousser à l'extrême ce que tous les facteurs font plus ou moins (puisque l'attrait de base du métier est de disposer de son après-midi).

Le cas des jeunes est a priori plus simple à comprendre : révolte et défi viennent soutenir leur virtuosité, associé à un corps qui, compte tenu de leur âge, de leur mode et conditions de vie, contient objectivement un dynamisme particulier. Mais il me semble qu'il faut aller, dans ce cas, plus loin. Révolte et défi sont des comportements, mais ce ne sont pas des affects. Or il y a un aspect dont je n'ai pas parlé : ces jeunes ont un goût prononcé de leur indépendance, de leur liberté de mouvement. Là où la direction du courrier voit plutôt un "défaut", une indiscipline, on peut y voir une force.

Cet affect joyeux m'apparaît être une sorte de composé entre Fermeté et Orgueil au sens de Spinoza. Je propose de l'appeler : esprit d'indépendance, en entendant par là un désir par lequel un individu s'efforce d'affirmer sa puissance en vertu du seul commandement de l'orgueil qu'il manifeste ainsi, en entendant par orgueil l'amour-propre par lequel un individu fait de soi plus d'état qu'il n'est juste. Cet orgueil est l'inverse du mépris. Il en est aussi la réponse.

Cet esprit d'indépendance est un affect de joie, mais doublement limité.

Par son origine, qui est un affect triste. C'est la réponse à un affaiblissement lié à la déconsidération.

Par son devenir : cet amour-propre achoppe sur l'absence de mesure et d'auditoire. Ce qui a une portée dans un collectif restreint, à la mesure des défis que les individus se lance entre eux, n'en a plus dans un univers professionnel, dans lequel la prouesse ne rencontre aucun spectateur et donc où elle n'a plus d'étalonnage. Comme pour le cas précédent, c'est la "seconde vie" du facteur qui peut éventuellement remplir un vide, ou bien, comme l'un des jeunes nous l'a dit, la vie professionnelle est vécue comme un sport, mais un sport dans lequel l'endurance est nécessaire.

La nécessité objective de cette endurance est ce qui vient étalonner la dépense de puissance (en particulier corporelle).

Quant aux facteurs de secteur, c'est de manière explicite et concrète que leur affect de tristesse se transforme en bienveillance et en actions positives, qui sont le début d'une reconstruction du collectif, et, plus largement, du métier de facteur.

Conclusion.

S'appuyer sur un exemple pose toujours la question de la généralisation possible. Il existe une première manière d'y procéder : prendre un ensemble d'autres exemples qui auraient parlé des mêmes affects et des mêmes fluctuations. Je pense toutefois qu'on peut se risquer à un autre type de généralisation : cet entrelacement de peurs, d'irrespect, mais aussi de force de l'esprit d'indépendance et de manifestations de générosité (dont je n'ai pas parlé dans cet article) me semble présent dans tous les métiers qui sont en péril, qui se dégradent, mais qui, dans le même mouvement, tentent de se recomposer, mais non par la voie du groupe (ou du milieu social), mais par celle d'individualités qui sont en recherche de la production d'un nouveau milieu. De ce point de vue, j'affiche une position qui est l'inverse de celle d'Yves Clot , tout en lui étant proche : le style précède le genre. Les affects, leurs fluctuations propres, leurs enchaînements viennent déstabiliser un milieu social déjà instable.

La recomposition d'un nouveau milieu, ou du même milieu, mais sous une forme nouvelle, est un enjeu des rapports sociaux qui dépasse toute considération sur le régime des affects. Dans l'exemple que nous avons pris, il s'exprime simplement : quel est le devenir des facteurs ? Ce que la prise en considération des affects apporte de spécifique par rapport à cet enjeu, c'est tout à la fois :

- que la décomposition du milieu est plus intense qu'il n'y paraît, parce qu'elle s'inscrit dans la transformation psychique des individus. En ce sens, le péril est fort.

- que tout redressement de la situation - qui, à partir d'un certain point de dégradation ne peut qu'interroger tous les acteurs institués : Direction du Courrier à La Poste, direction des centres, syndicats - suppose un vrai travail sur les affects, pensé comme tel, ou plus exactement - car un affect ne se commande pas -, un travail sur les conditions sociales favorisant le déploiement et l'orientation d'affects de Joie qu'on pourrait qualifier de "potentiellement reconstructeurs",

- qu'enfin on doit penser le désir. Comme l'indique Spinoza, il n'y a pas d'affects sans appétit et sans désir de persévérer dans son être. Mais, dans ces contextes de crise, ce désir est ambivalent : il fluctue entre la générosité et l'égocentrisme. Derrière Spinoza, se dissimule Hobbes.

Si l'on désire qu'un milieu social se crée ou se recrée, il faut que la persévérance dans l'être puisse capturer des solidarités et des coopérations qui fassent, pour elle, sens, c'est-à-dire qui puissent être désirées comme renforçant la puissance des individus concernés. La restabilisation d'un milieu social ne me semble pas pouvoir être un but en soi ou une motivation. Par contre elle peut parfaitement être considérée comme la condition sociale de l'expression positive des puissances.

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