Zarifian philippe

Un Moins que rien

Cette expression de la langue française m'a toujours intrigué.

Qu'est-ce que moins que rien ? Peut-on soustraire quelque chose à rien, qui soit ce moins que rien ? Je pensais qu'en dessous de rien il n'y avait rien, laquelle chose n'était ni un plus ni un moins.

J'ai cherché dans le dictionnaire ce que rien voulait dire mais je n'ai rien trouvé de très probant. Il y est dit, par exemple, que rien est nulle chose ou aucune chose. Mais que peut-on alors soustraire d'aucune chose ? C'est rien ou bien quelque chose.

Mais comme la langue française est très subtile, il suffit d'un petit changement pour que tout s'éclaire. Non pas "moins que rien, mais "un moins que rien", proche de "un rien du tout", une personne méprisable.

Si cette question du "moins que rien" est venue à mon esprit, c'est que dernièrement, dans des circonstances précises, j'ai eu l'impression d'être traité comme un moins que rien. N'en ayant pas l'habitude, j'ai réagi par orgueil. Je me suis indigné. Toute une argumentation et une stratégie d'action pour contrer ce traitement se sont bâties dans ma tête. Comment, moi, puis-je être traité comme la dernière roue du carrosse !

Et puis, je me suis demandé, perplexe, qu'est-ce qu'un moins que rien ? Quelle expérience se forme-t-il de la vie ?

M'est alors revenu avec vivacité à la mémoire une enquête que j'avais menée, il y a déjà de nombreuses années, dans une usine de production de yoghourts de Danone France, située dans la région parisienne (et fermée depuis). J'avais réalisé cette enquête, car, à l'époque, je travaillais autour du concept d'organisation qualifiante et la directrice de cette usine (la seule femme directeur d'usine chez Danone France) s'était effectivement lancée avec enthousiasme et conviction dans cette démarche, et je venais, à la fois pour voir et comprendre ce qui s'était effectivement développé dans cette usine, et pour donner un coup de main, ce qui est la moindre des choses que l'on peut attendre d'un chercheur (il est vrai que certains sociologues du travail se délectent dans la dénonciation. Je n'aimerais pas être à leur place).

Je n'ai pas été déçu : effectivement les opérateurs que j'ai pu rencontrer s'exprimaient de manière très positive sur les progrès qu'ils avaient pu faire, grâce à la nouvelle organisation, et certains tenaient des raisonnements d'une qualité tout à fait étonnante. Je me demandais parfois qui, des deux, était le chercheur !

La preuve concrète en fut donnée : lorsque l'usine dût fermer pour des bêtes raisons de coût d'approvisionnement en lait, une partie de ces opérateurs fut reconvertie dans d'autres usines de l'entreprise et il fallût bien constater qu'ils manifestaient un niveau d'intelligence des situations et de compétence sensiblement supérieur aux autres ouvriers. Telle était bien l'étrangeté de la situation : on avait fermé l'usine qui avait la meilleure organisation et les opérateurs les plus compétents…

Mais je laisserai ici la critique des raisonnements des contrôleurs de gestion et des hauts dirigeants.

Donc, menant l'enquête dans cette usine, j'ai voulu exprimer le scepticisme que tout chercheur doit garder.

D'une certaine façon, la mariée était trop belle, même si je ne doutais pas un seul instant de la sincérité de ceux avec qui je m'entretenais. J'ai donc demandé à la directrice de rencontrer l'ouvrier le moins bien classé, et donc le plus mal rémunéré de l'usine.

Curieuse demande ! Je dus insister. Mais comme elle m'aimait bien et qu'il faut admettre qu'un chercheur ait des idées farfelues, elle accédât à ma requête.

Le grand jour arrive : je reçois, dans le bureau, proche de l'atelier de conditionnement que l'on m'avait prêté, le "moins que rien", le dernier des ouvriers de cette usine. Il entre, avec un grand sourire. C'est un homme assez petit, très râblé, ayant déjà la cinquantaine, le visage marqué, mais avec la main très ferme et rude, qui me salue.

Son grand sourire me décontenance. Je commence par la première question (ce qui, dans mon métier, est préférable) et je lui demande quelle est son activité dans l'usine. Il me répond qu'il est ramasseur de poubelles. Ou plus exactement, c'est lui qui a la charge de nettoyer régulièrement le grand hall de conditionnement (dans lequel plusieurs lignes, de technologies différentes, fonctionnent pour conditionner les pots de yoghourts) pour qu'il reste propre. Il ramasse tous les détritus - morceaux de pots cassés, traînées de yoghourts, débris de caisses, bouts d'emballage, bref : tout ce que les machines ou les opérateurs rejettent au moment de la production. Et il met ces détritus dans des grandes poubelles, pour ensuite… je ne sais plus. Il vide les poubelles quelque part.

Admirant son grand sourire, je lui demande si ce travail lui plaît. Mais oui, mais oui, tout à fait. Il est enchanté. Il circule dans tout le hall librement, il n'a personne sur le dos (du moment que l'atelier reste effectivement propre), personne ne l'embête et réciproquement. Il passe presque inaperçu et cela lui convient à merveille.

J'insiste alors bêtement : mais n'est-ce pas un travail pénible ? Est-ce qu'il tient le coup physiquement ? Et là, il part d'un grand éclat de rire. Je suis le chercheur le plus idiot du monde.

"Voyez, mon bon monsieur, j'ai commencé comme ouvrier agricole. Ce que je fais actuellement, dans cette usine, est d'une très faible pénibilité par rapport à mon activité passée. C'est du gâteau. Travailler comme ouvrier agricole était incomparablement plus pénible".

Depuis qu'il a trouvé cette place dans cette usine, c'est comme des vacances. Il se la coule douce. Pourtant, pour l'avoir observé dans le hall, son travail m'était apparu vraiment fastidieux et pénible physiquement…

Très vite, nous avons fait le tour de son activité. Mais je sens qu'il a des choses à me dire. Je lui demande alors :"comment ça se passe, dans cet atelier ?". Et voici qu'il démarre, se lance dans une immense histoire, absolument passionnante, qui est le récit vivant de tout ce qui se passe, en effet, tous les jours, dans ce hall. Car voici, passant inaperçu de ligne en ligne, et ceci quotidiennement et depuis des années, il a pu tout observer, tout entendre, il sait tout.

Suit une longue description, très précise, tout à la fois des relations sociales et des rapports interpersonnels dans ce hall. Bien entendu, se manifeste, dans son récit, un côté "pipelette", mauvaise concierge. Mais cela m'importe peu, d'autant que j'ignore de qui il veut parler lorsqu'il emploie des noms.

Peu à peu émergent des lignes de force.

D'abord la hiérarchie interne, très nette selon lui : la noblesse, ceux qui non seulement commandent, mais refusent catégoriquement de faire des tâches qui ne sont pas de leur niveau et d'aider les autres en cas d'incidents. Ceux qui ont le droit d'engueuler. Il existe un double hiérarchie : celle des hauts de ligne (les hommes qui occupent les postes de surveillance de doseuses) vis-à-vis des bas de ligne, majoritairement des femmes, qui s'occupent des encaisseuses et, sur les anciennes lignes, ont encore des tâches manuelles à faire pour trier et empaqueter les pots. Celle de ceux qui travaillent sur les deux nouvelles lignes, vis-à-vis du reste de l'atelier. Les rois, bien entendu, sont les pilotes (hommes) des doseuses des nouvelles lignes, personnes que j'ai rencontrées en entretien et qui me sont parues si intelligentes et compétentes (ce qui reste vrai, bien entendu).

Ensuite les traits majeurs du royaume des passions. Ce qui domine l'atelier, c'est l'envie, la jalousie et le mépris. Il me donne des détails très précis ("tenez, l'autre jour,…"), m'énonce qui est jaloux de qui et qui méprise qui et comment cela se manifeste dans leur comportement. La palette colorée des différentes passions qu'il m'offre à voir converge bien, sous des multiples détails, vers envie et mépris. Elle est cohérente, bien sûr, avec l'exercice de la domination sociale.

Deux personnages sont particulièrement méprisés : les deux… chefs d'équipe ! Ce sont ce qu'on appelait à l'époque des "jeunes pépinières" : jeunes techniciens supérieurs, voire jeunes ingénieurs, qui font leurs premières armes comme chefs d'équipe, pour apprendre le métier. Bien entendu, ils ne connaissent rien à rien (et à personne), n'arrêtent pas de faire des bourdes et, non seulement ne parviennent pas à se faire respecter, mais sont, de fait, tenus à l'écart et progressivement réduits au silence. Le "moins que rien" qui m'en parle les plaint sincèrement. Il n'aimerait pas être à leur place.

Enfin, il m'explique les croche-pieds et les pièges qui sont tendus en permanence, ceux qui trébuchent et perdent la face, ceux qui rigolent. Et les clans qui se forment, pris soit dans un mépris tel que chaque clan ignore souverainement l'autre, soit dans des petites guerres usantes à la longue, qui sapent l'action des "pacifiques". Il a un sens aigu de la pénibilité du travail, non seulement pénibilité constante (qui, pour lui, n'est pas élevée), mais surtout pénibilité événementielle et l'un des pièges majeurs consiste à faire en sorte que la pénibilité des incidents retombe toujours sur les mêmes.

Bref : un univers hobbesien ! Il ne me parle, ni de technique, ni de production, car manifestement, il ne connaît rien dans ce domaine. Mais c'est le tableau précis de la vie sociale et interpersonnelle qu'il m'offre. Les gens parlent, agissent, réalisent bien entendu leur activité professionnelle, mais ce qu'il y a de significatif dans leur "parler-agir" n'entretient aucun rapport direct avec la production et la technique, sinon comme éléments affectant autrui. J'attends en vain que ressortent de ce tableau des comportements de sympathie ou d'entraide. Nulle trace. Soit cela ne l'intéresse pas, soit ils sont trop rares pour être notés dans sa mémoire.

Il me raconte tout cela avec son grand sourire, les yeux pétillants de malice. Je sens qu'il est heureux : avoir enfin quelqu'un à qui parler, à qui dire ce qu'il sait. Je pourrais bien entendu le soupçonner de jalousie ou de tenter de régler des comptes. Mais j'ai beau être aux aguets, je ne vois aucun signe allant dans ce sens. Il se comporte plutôt comme un peintre, un Bruegel, un peintre de la multitude. Dans ce tableau, personne ne ressort particulièrement. Chacun est assorti de la même valeur. Il semble, quant à lui, n'en vouloir à personne. D'ailleurs personne ne le remarque et il n'est victime d'aucun croche-pied.

C'est pris globalement, tout à la fois dans ses lignes de force et ses détails, que s'exprime son jugement. Car il en a un, bien sûr, un jugement sur l'espèce humaine. Parfois, il fait des rapprochements avec son ancien univers d'ouvrier-paysan, comme pour monter, ce qu'il dit, en généralité. Son jugement est sévère, sans complaisance. Ce n'est pas un jugement d'accusation, mais un jugement de mise à jour des secrets de l'existence humaine.

Comme il est moins que rien, il n'apparaît pas dans le tableau. Il ne se met pas en scène. Pour lui, à titre personnel, rien ne se passe. Son activité propre est plutôt monotone. Mais le tableau par contre se modifie chaque jour, sur tel ou tel détail. Il est à l'affût du nouveau, et rarement déçu. A certains moments, il s'arrête, me regarde, comme pour guetter mes réactions et savoir s'il peut continuer. Je hoche de la tête. Je lui laisse du temps. Ce sera d'ailleurs le plus long entretien que j'aurai eu dans cette usine.

Et puis soudain, peut être parce que la charge émotive devient trop lourde, je mets fin à l'entretien. Pourtant il feint d'ignorer cette clôture, se relance encore. Je dois vraiment lui signifier que l'entretien est terminé, le reconduire à la porte du bureau. Je le remercie énormément. Son sourire a encore augmenté. Il me quitte, avec un petit signe de connivence.

Un moins que rien ? Que voit-il de la vie ? Un univers entièrement régi par les passions tristes et les lignes de force. Mais, comme il est moins que rien, rien ne l'atteint particulièrement, rien ne semble l'affecter personnellement. Peut être malgré tout, une grande solitude, celle que manifestait son contentement à me rencontrer.

Oui, c'est bien cela, une grande solitude.

Paris, le 2 mars 2006.

 

 

 

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