Zarifian philippe

Eco-citoyenneté

L' Eco-citoyenneté

Philippe Zarifian

A. Critique des éthiques traditionnelles, dans la trajectoire de l'Occident.

1) Selon les éthiques, traditionnelles et toujours dominantes, occidentales, l'éthique s'appliquerait à la vie sociale interne à une cité ou à une société humaine. On pouvait définir ce que pouvait être une " vie bonne " ou des règles de vie en commun, telles des règles de justice. Toute relation avec la Nature extrahumaine était totalement en-dehors du domaine de l'éthique, car on supposait que les grands mécanismes de reproduction de la Nature étaient tout à fait hors de la portée et de l'influence de l'action humaine. La société pouvait exploiter certaines composantes de la Nature comme ressource, telles que les matières premières, les sources d'énergie, mais cela n'affectait pas les grands mécanismes (la vision mécaniciste de la Nature dominant très largement). Ces mécanismes pouvaient être, ou non, renvoyés à une action divine " créatrice ", "régulatrice". La création des grandes religions monothéistes, en particulier celles issues de la Bible (judaïsme, christianisme, Islam), a fait disparaître le sens et la richesse des différentes dimensions et actions de la nature (qui étaient présentes dans les religions pluri-théistes), plaçant désormais l'homme au centre du monde et faisant "comme si" la nature avait été créée, par Dieu, pour l'homme.

2) La signification éthique des comportements était renvoyée aux relations des hommes entre eux. Par exemple, justice et solidarité - ce à quoi se réduisaient souvent ces éthiques - étaient des dispositions purement internes à des relations interhumaines, au sein d'une société existante (ou, pour certains philosophes, croyant pouvoir parler au nom d'une " société en général " ou d'une " nature humaine en général ", au sein de toute société).

3) On supposait que l'être humain était une constante dans son essence. Même si les comportements humains pouvaient considérablement varier et s'avérer inconstants d'une société à une autre, d'une époque historique à une autre, il s'agissait toujours des mêmes humains, comportant des caractéristiques de base les distinguant radicalement des autres espèces (de tout animal par exemple, et, bien entendu, des pierres ou des étoiles…). Les notions d'âme ou d'esprit ou de pensée ont envahi notre vision du monde, en mettant une frontière entre l'homme et le reste des espèces vivantes.

4) enfin et surtout : l'éthique et la morale - éthique et morale tendant spontanément à se confondre puisque l'on retombait toujours sur des prescriptions et des obligations de comportements normaux et normés en société - , le bon et le mauvais, le bien et le mal -, étaient proches de l'action. Par exemple, si on rendait quelqu'un coupable d'une mauvaise action, on pouvait lier temporellement l'action et ses conséquences, à relativement court terme et de manière directe. Un vol, un crime, la mauvaise action d'un gouvernement,…, étaient directement imputables.

B. Une nouvelle façon de voir l'éthique.

Les 4 caractéristiques des éthiques traditionnelles, sans disparaître, deviennent radicalement insuffisantes au regard des problèmes actuels, dont les problèmes écologiques sont exemplaires.

1) Le pouvoir des humains peut désormais affecter l'évolution dynamique de la Nature sur la planète Terre, dont nous sommes d'ailleurs partie prenante. Notre responsabilité dépasse la cité ou la société. On peut nous imputer - nous pouvons nous imputer à nous-mêmes - une mise en péril de la reproduction/transformation de la nature terrestres, non pas en elle-même - car cette nature peut survivre à toutes nos actions en se modifiant; elle n'est nullement "en danger" en elle-même -, mais par rapport aux conditions de vie biologique et psychique des êtres humains ou assimilés, et de la biosphère de manière plus générale. Ce n'est pas simplement la vie sociale qui est en jeu. C'est la vie tout court. Elle devient l'horizon nécessaire de notre réflexion éthique et de notre responsabilité.

2) L'être humain, dans son " essence ", ne peut plus être considéré comme un invariant et un intangible. Dès lors que l'être humain peut, à la fois, être affecté gravement par la dégradation des conditions de sa vie biologique et psychique et être refabriqué artificiellement (par manipulations génétiques), le pouvoir direct ou indirect des humains affecte ce qui pouvait paraître intangible, au-delà des avatars et modifications historico-sociales des humains. Les caractéristiques dites " proprement humaines " cessent de l'être. Cela ouvre un nouveau champ d'interrogations. Avec une possibilité concrète : la disparition de la vie humaine et équivalente sur Terre et/ou des manipulations génétiques incontrôlées. Tel est l'enjeu. Il est énorme et dépasse, en importance, tout autre enjeu.

3) L'appréciation de la temporalité et l'imputabilité des actes est totalement bouleversée. Les décisions prises aujourd'hui peuvent avoir des effets, qu'on peut anticiper avec une probabilité croissante, sur courte, moyenne et longue durée (aujourd'hui cette anticipation, avec sa part d'incertitude, grâce à la vigilance et aux avancées des scientifiques, peut aller jusqu'à un demi-siècle, voire au-delà). Par exemple : la raréfaction, déjà perceptible, des sources d'eau potable, le réchauffement du climat et ses effets, la montée des particules dangereuses dans l'air, etc. L'éloignement et la relative incertitude de ces effets rendent très difficiles tout jugement et toute imputation morale, alors que les effets dévastateurs de ces décisions peuvent être bien plus considérables que ceux d'actions individuelles de court terme (un simple vol…). Qui plus est, lorsqu'on s'affronte à des phénomènes comme la dégradation du climat, la responsabilité individuelle s'insère nécessairement dans une responsabilité collective et inversement.

4) La morale et le droit sont mal armés pour affronter ces problèmes. Du droit et de la coercition peuvent et doivent être fabriqués pour engager des politiques gouvernementales et contraindre, par exemple, les entreprises à respecter des normes environnementales. Mais la question est beaucoup plus profonde : c'est un nouveau rapport de l'humanité à la Nature qui est à inventer et à respecter et donc des nouvelles manières de penser et d'agir collectivement et individuellement. Cela ne peut pas principalement s'imposer de manière coercitive.

5) Développer une nouvelle maxime, une nouvelle règle d'or (inspirée de Hans Jonas): "agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine sur terre et l'amélioration de sa qualité pour les générations actuelles comme future, tout en prenant soin de toutes les formes de vie existantes " ou pour l'exprimer négativement : " ne compromets en aucune façon les conditions pour la survie indéfinie de l'humanité et de la vie tout court sur terre " Cela suppose de modifier la signification de la notion même de responsabilité : non pas principalement " répondre de " sur un plan moral, souvent encore aujourd'hui fortement teinté de christianisme (attaché à l'idée de "faute"), mais "avoir le souci de " et "prendre soin de" (du devenir de la vie humaine et de la vie tout court). Basculer donc dans une attitude proprement éthique devient une nécessité absolue.

C. Quelques conséquences simples peuvent en être tirées :

1) Insérer les transformations opérées sur la nature humaine (le corps biologique et le psychisme humain) et l'existence des différentes espèces (biodiversité) comme relevant pleinement de notre responsabilité collective et personnelle d'éco-citoyen. En faire une responsabilité première, incontournable.

2) Considérer que les transformations de notre propre corps organique et de notre psychisme dépendent désormais de l'exercice du pouvoir de la société civile et donc ressortent aussi de notre responsabilité, au sens de " avoir le souci de " et "prendre soin de". Elles interpellent la formation des opinions, des désirs et des croyances, et donc les modes d'invention et de propagation des idées, sans reculer sur la confrontation entre courants d'opinion contraires sur ces questions. Il existe une opinion publique d'éco-citoyenneté, à développer et à défendre de manière urgente, non pas par le jeu culpabilisant de la pression sociale, mais par le débat démocratique, la montée en connaissance des problèmes et la prise en main des actions qui en découlent.

3) Evaluer pleinement, avec toutes les ressources de nos connaissances actuelles, la dimension de la responsabilité collective, même lorsqu' elle concerne des effets probables à long terme, voire très long terme.

4) Redéfinir les données, la temporalité et les attentes de la vie politique, de l'évolution du droit, et des actions gouvernementales qui sont devenues d'une étroitesse insoutenable, tout en plaçant l'action de la société civile au centre de l'exercice de l'éco-citoyenneté. Les actions gouvernementales doivent être des points d'appui et d'ancrage absolument nécessaires, en y intégrant la temporalité du moyen et long terme. Néanmoins, l'ampleur et la nature du problème limite le champ d'action possible de tout gouvernement. C'est aux citoyens associés de devenir les principaux acteurs d'une nouvelle manière d'habiter (oikos = maison en grec) notre planète.

5) Bien entendu, engager un dépassement du système capitaliste, car, même s'il peut être "verdi" (le capitalisme vert), il est et sera, dans son principe constitutif central - la valorisation du capital - toujours porté à considérer la nature comme un ensemble de ressources à exploiter à son profit, de manière à la fois extensive et intensive.

D. Pour un changement culturel.

Je voudrais, dans ce dernier paragraphe, et sur un ton plus personnel - car ce ne sont que des propositions offertes au débat - faire valoir un certain nombre de possibilités actuelles. Il me semble important d'en parler sur le mode du "il est possible de", que sur le mode contraignant du "il faut que". Sur la question écologique, apparaissent vite et facilement des positions quasi-dictatoriales, qui voudraient imposer des comportements, sans le consentement des citoyens. C'est pourquoi, pour éviter cette dérive totalitaire et sectaire, je propose de parler d'éco-citoyenneté.

1) Il est possible de sortir d'une vision anthropocentrée de l'univers. Comme le disait Spinoza dans son Ethique, l'homme n'est pas un empire dans un empire. Il n'est qu'une minuscule composante de l'univers, lequel se déploie et se transforme en permanence dans le flux de son expansion. Avoir une vision non anthropocentrée de l'univers est d'une grande importance, y compris dans la vie quotidienne. En particulier, nombre de civilisations ont inventé une cosmologie dans laquelle le ciel, les astres, la nature terrestre, les animaux, les plantes, etc, et…les humains forment un ensemble interdépendant, doté de significations et de symboles, cosmologies d'une considérable richesse (je pense à celle des amérindiens en particulier). Or, dans la trajectoire occidentale, ce sens de la cosmologie a disparu, fruit de la considérable auto-centration sur l'"humain" et de ce que Max Weber a appelé "le désenchantement du monde". C'est paradoxal, car nous en savons aujourd'hui, grâce à l'astrophysique et à la physique quantique, beaucoup plus sur l'univers et la matière que ces civilisations, avec une chance, en quelque sorte : la part de mystère et d'inconnu ne fait que se déplacer, avec des passionnants débats et désaccords entre physiciens (sur la théorie des cordes par exemple). Nous pouvons ré-enchanter le monde en élaborant de nouvelles imaginations sur le Cosmos (c'est ce que je tente de faire autour des deux notions de "virtuel" et de "vibrations"). Bien entendu, pour que cela devienne une cosmologie, il faut qu'elle soit partagée socialement et n'ignore pas les acquis scientifiques. Mais du moins peut-on déjà libérer les imaginations de chacun, de toutes et de tous, en y incorporant une vision écologique de notre place et contribution au déploiement des forces et propensions de la nature.

2) Il est possible, comme nous y invite en particulier les acquis de la civilisation chinoise, d'être attentif à la nature, non pas du tout comme "état" ou "ressource", mais comme un ensemble de forces et de propensions, qui, dès lors qu'on les connaît et les respecte, offre une multitude d'alternatives aux conceptions dominantes (par exemple en matière d'énergie ou en matière agricole).

3) Il est possible de repenser ce qu'est une production, qu'elle soit de biens ou de services, qu'elle se réalise en entreprise, dans la sphère domestique ou administrative. On peut faire une proposition simple : toute production doit être conçue et mis en œuvre en fonction des transformations positives qu'elle engendre, dans les modes de vie et dans les capacités de pensée et d'action des personnes. Pour le dire autrement : en fonction de ses usages potentiels. Je pense important de dire : "positives". En effet, cela introduit la nécessité de définir de ce qui est positif ou non pour les modes et styles de vie et les capacités des personnes. Et rien d'autre qu'un débat entre producteurs, usagers, élus ne peut statuer sur ce qu'il faut entendre par positif. Il serait bien entendu ridicule et totalement inefficace de le faire "entreprise par entreprise" (il en existe plusieurs millions, ne serait-ce qu'en France !). Par contre, cela est parfaitement réalisable par secteurs (les transports, les télécommunications, l'énergie..) et par espaces géographiques d'une manière qui encadre les entreprises concernées, avec un droit de vigilance et de recours. L'opposition entre "marché" et "plan" me semble dépassée. Il faut décider de cadrages et de points de vigilance (et donc d'alerte), qui laisse sa souplesse à l'activité productive. Bien entendu, le marché reste un mode de rencontre entre offre et demande et de coordination tout à fait nécessaire. Mais, déjà aujourd'hui, dans le capitalisme actuel, le rôle du marché s'est considérablement réduit face à des captations de clientèles et à des ententes entre grandes firmes. Le paradoxe est que nous vivons une période où le vrai marché, au sens compréhensible par tous d'un échange, doit plutôt être réintroduit et soutenu. Il est d'ailleurs assez proche du troc, mais avec intervention de la monnaie. On peut également, voire : on doit abolir la notion de "consommateur". La consommation est une notion inventée par le capitalisme par déployer le cycle du capital, la consommation étant définie comme une destruction, qui relance la machine à produire. Or dans une perspective post-capitaliste et écologique en même temps, cette notion n'a plus aucun sens. Elle devient un obstacle. Il n'y a pas des "consommateurs", mais des usagers, terme déjà familier à tout le monde. C'est pourquoi " inventer des nouveaux modes de consommation " me semble une fausse bonne idée. Ce dont il s'agit, est de déployer des usages positifs (on sait que même le choix des aliments a une importance qualitative, ne serait-ce sur la santé, donc sur un aspect essentiel des capacités des personnes). Bien entendu, dès que l'on parle de production, on parle aussi des manières de produire. Mais si je n'insiste pas sur ce point, c'est que produire de manière écologique est relativement simple à définir (et c'est un aspect dans lequel la réglementation et l'action de l'Etat ont complètement leur rôle à jouer).

4) Il me semble tout à fait important de réintroduire le sens du " beau ", le sens esthétique. Ici, pour ce que j'en connais, la civilisation iranienne ou japonaise peuvent nous donner des leçons ! Bien entendu, la civilisation occidentale a, elle-aussi, développé largement le sens du beau. Mais on voit bien actuellement à quel point il se perd, non pas nécessairement dans les attentes et goûts de personnes (bien que ceux-ci soit " sous influence "), mais dans les réalisations concrètes. Destruction des paysages, urbanisme anarchique et laid, affichage de la pornographie, publicité envahissante, etc., nous sommes face à une impressionnante montée du laid, laquelle pénètre dans toutes les civilisations, et donc face à une dégradation d'un aspect important du plaisir de vivre. Le beau, restant ici fidèle à Kant, n'est pas d'ordre purement subjectif, comme on le dit trop souvent. Il est de l'ordre intersubjectif : c'est un sens partagé et qui se développe au sein d'une communauté humaine donnée. Il est donc parfaitement possible de statuer sur la nature du beau et du laid, pour tout ce qui touche à notre cadre de vie (la vie personnelle restant bien entendu en dehors de ce champ). Et d'ailleurs, cela se fait spontanément. Savoir s'il existe une conception universelle du beau, qui circulerait entre communautés humaines, prête à discussion. C'est possible, mais discutable.

5) On ne saurait oublier les relations interhumaines. En quoi concernent-elles l'écologie ? Pour une raison simple : si nous revenons au sens premier du mot " écologie ", il signifie, dans une traduction libre, dont j'assume la responsabilité ( !), " ensemble d'énoncés relatifs à la manière d'habiter ". En l'occurrence : à la manière dont les humains habitent la Terre. Mais aussi, à des échelles plus réduites, à la manière dont chacun habite le lieu et le temps de son existence. Or habiter, c'est habiter avec d'autres, partager une maison (sauf pour les célibataires me dira-t-on ! Mais ils peuvent parfaitement inviter des amis et faire partager "leur maison"). Il me semble que l'on peut pousser la métaphore : un comportement écologique peut être un comportement d'accueil et de respect d'autrui, d'invitation à partager, ne serait-ce qu'un temps "sa maison", devenue "notre maison". Donc, un comportement de générosité.

6) Reste un dernier point, à débattre : la question de la frugalité. Je dirais personnellement : aller à ce qui est essentiel pour bien vivre, avec plaisir, et rejeter le superflu. En toute rigueur, l'idée de frugalité renvoie à celle de simplicité. Cela dit, tout en adhérant tout à fait personnellement à cette idée, elle est très risquée, en particulier dans la période de crise actuelle. En tous cas, compte tenu de ses résonnances spontanées, dans le langage ordinaire, je ne l'utiliserais pas dans la période actuelle. Il faudrait trouver un autre terme pour rendre compte de la même idée.

Paris, le 17 décembre 2008

A

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