Zarifian philippe

 

 

Travail, langage et civilité.

1. La force du taylorisme.

Il est remarquable de constater que le taylorisme continue de se manifester, malgré l'opprobre idéologique dont il est l'objet. Ceci nous oblige à considérer ce qui fait sa force. La grande invention réalisée par Taylor, face au problème que tous les ingénieurs de son époque se posaient - à savoir : comment initier une dynamique de progrès permanents de la productivité dans les ateliers ? - se résume en une phrase : mettre en place un détour de production, incarné d'abord par la création d'agents fonctionnels, puis par le développement des services méthodes, planning et contrôle qualité.

Détour de production, mais production de quoi et comment ? La grande force de l'invention taylorienne vient précisément de la réponse à ces deux questions. Production langagière, destinée à orienter et commander les opérations de production dans les ateliers, en structurant les visées d'élévation de la productivité débit et en organisant la mobilisation de la "force" ouvrière, production prise en charge par des catégories nouvelles d'ingénieurs et de techniciens dont la part, dans la main d'oeuvre industrielle, n'a jamais cessé d'augmenter. Le taylorisme, c'est cela, avant toute chose : le déploiement inédit d'une production langagière, reconnue motrice dans la production industrielle, par son pouvoir d'orientation, de commandement, et d'organisation, pré-figurant les opérations de production matérielle, à la fois dans leur élémentarité - chaque opération en tant que telle - et dans leur flux - le séquencement et l'enchaînement logique des opérations jusqu'à la sortie du produit final.

Cette production langagière s'est faite par la construction et le développement de langages techniques spécialisés, se matérialisant dans un assemblage d'écritures et de dessins, autrement dit : dans une production combinée de signes et de symboles, dont on connaît les formalisations : les gammes opératoires, les planning, les gammes de contrôle, les schémas d'ordonnancement, etc. Contrairement à ce que l'on a souvent affirmé, le taylorisme n'était pas centré uniquement sur les opérations de travail. Même s'il est vrai que la forte présence de la main d'oeuvre ouvrière a conduit logiquement Taylor à puiser ses exemples dans la rationalisation des opérations de travail, on ne saurait jamais oublier que Taylor, parfaitement cohérent dans son rôle d'ingénieur mécanicien, a consacré de longues années à la mise au point de machines-outils à usinage rapide, son objectif final étant d'élever le débit des opérations techniques de production, en ayant clairement en vue que les opérations machiniques et la mécanisation de leurs enchaînements parviendraient à prévaloir sur les opérations humaines, et entraîneraient ces dernières dans leur mouvement.

Et quiconque connaît l'activité réelle d'un bureau des méthodes sait que l'essentiel des efforts est tourné vers la conception des process, conception qui emporte avec elle à la fois la conception des dispositifs techniques et de leur mise en opération, et la conception des gammes de travail associées. Aujourd'hui, la conception et programmation des robots se fait toujours selon des principes parfaitement conformes aux énoncés de Taylor.

Pour bien montrer la spécificité de cette production langagière, et, en quelque sorte, sa portée générale, j'ai proposé de parler de production symbolisatrice. [1] Production symbolisatrice, et non pas seulement symbolique, dans la mesure où les assemblages de signes et de symboles sont constitués dans une visée directe d'action.

Ce n'est pas un langage de représentation, c'est un langage d'action. Il ne s'agit pas de se "représenter" la réalité de l'atelier. Il s'agit de produire une réalité virtuelle, qui oriente ensuite la réalité de l'atelier, capable d'instruire et de guider les flux d'opérations de la production matérielle. Cette réalité virtuelle a autant de réalité que la réalité de l'atelier. C'est sur la base de cette analyse que j'ai toujours considéré comme fausse la critique du taylorisme basée sur l'opposition entre "travail prescrit" et "travail réel". La gamme opératoire, par exemple, est un produit qui a une existence en soi, parfaitement tangible, et qui n'a pas besoin de se soutenir de la fiction selon laquelle elle "représenterait" (mal et imparfaitement) le travail dit "réel". Il est vrai que cette gamme se confronte à la réalisation des opérations matérielles dans la mesure où elle a l'ambition, non de se substituer à elles, mais de les orienter et de les guider. Il y a bel et bien confrontation, mais entre deux réalités d'ordre différent, entre une production symbolisatrice et une production gestuelle portées par des acteurs différents, par des couches différentes de salariés. Et non pas du tout entre une "représentation" et une "réalité".

La force de la solution taylorienne est double. Elle réside d'abord dans l'activation sociale de la production symbolisatrice, au travers du déploiement de langages techniques en perpétuel mouvement, qui peut, par le travail sur et avec les symboles, imaginer et remodeler des alternatives de solution aux problèmes que les ingénieurs et techniciens se projettent de résoudre. Il est vrai que les outils actuels de CAO (conception assistée par ordinateur) donnent une particulière souplesse à cette production, en exploitant une capacité inédite de l'outil informatique, celle de pouvoir traiter et reconfigurer symboliquement des chaînes d'événements virtuels. Là encore, l'erreur serait de croire, sous l'influence des théories classiques du langage (Peirce et Saussure étant proches sur ce point), qu'il s'agit de "représenter" quelque chose.

Absolument pas : il s'agit d'exprimer un point de vue sur le monde, une visée d'action, d'une manière qui permette, par la puissance propre de la symbolisation, d'en explorer la cohérence et la pertinence. C'est un langage d'action qui passe par l'expressivité. La puissance spécifique de ce langage est qu'il simule les effets d'une causalité provoquée. Par exemple : il simule des effets de rupture de pièces à partir d'un certain effort de traction exercé sur ces pièces. Ces simulations permettent d'explorer des solutions alternatives et de valider progressivement les choix faits en matière de process.

S'il est vrai qu'il y a, dans cette production symbolisatrice, une exploration de "possibles" (donc des extrapolations vers des réalités à venir), sa véritable spécificité et puissance résident dans le virtuel [2], c'est-à-dire dans la production progressive, développée tout au long d'un projet de conception (par exemple : la conception d'un process d'emboutissage dans l'industrie automobile [3]), d'une réalité nouvelle, qui imagine et condense les traits d'un nouveau process, quand bien même cette réalité n'existerait que sur écran, papier, mémoire d'ordinateur et prototype.

Cette réalité propre est en même temps en puissance d'une autre réalité. Elle condense un devenir. Précisément : la force du taylorisme réside aussi dans la puissance d'action de cette réalité virtuelle sur la production matérielle, dans le fait qu'elle déclenche une série d'effets, qui se déploient dans la durée, depuis la première fabrication d'outils d'emboutissage - pour reprendre mon exemple - jusqu'à la mise au point finale du nouveau process dans l' atelier où la production matérielle du véhicule sera lancée.

Il est clair que la taylorisme, du moins dans sa version originelle, possède sa face sombre : la privation de l'accès légitime au langage pour les ouvriers d'atelier. Au déploiement des langages techniques des services correspond le bridage, voire l'interdiction, du langage d'atelier. A la puissance de la production symbolisatrice des "concepteurs" correspond la réduction de la puissance ouvrière à l'activation d'une simple "force" de travail, transformant les symboles en actes physiques. La différence entre "puissance" et "force" n'est pas que purement linguistique. La puissance est ici la pensée en action, pensée qui se nourrit de sa propre réflexivité, de la capacité à revenir sur son intentionnalité et sa puissance propre d'engendrement d'effets. La force, par contre, est "sans âme" : elle est tout entière contenue dans son énergie applicatrice, fût-ce une énergie gouvernée par l'intelligence. Il n'est pas besoin d'assimiler les ouvriers à des animaux, pour les réduire à une force dénuée de capacité langagière.

Il est parfaitement possible, et Taylor l'a clairement fait, de leur prêter intelligence et psychologie, pourvu qu'on les prive d'âme, c'est-à-dire pourvu qu'on leur dénie la détention d'une puissance de pensée et d'action qui leur soit propre. Et c'est parce que les ouvriers sont privés d'âme qu'ils n'ont pas à parler, que parler (et plus largement : s'exprimer de manière langagière) apparaît comme du temps perdu, inutile, potentiellement subversif, contre-productif [4]. Mais il faut en voir la conséquence : priver les ouvriers de tout accès légitime au langage - dans certains ateliers, il est encore aujourd'hui interdit de parler - c'est dénier, à ces ouvriers, le statut d'individu libre de disposer de soi dans la sphère du travail, leur dénier un aspect à la fois élémentaire et essentiel de la civilité [5].

Le taylorisme continue toujours actuellement à se développer dans la production industrielle. Il a investi les domaines de la production de la qualité et de la gestion des flux, avec un vaste déploiement de conceptualisation de procédures, modes opératoires et logiciels informatiques adaptés à ces domaines. L'usage qui est fait de l'informatique dans les logiciels de GPAO (gestion de production assistée par ordinateur) nous instruit bien sur l'ambivalence de la solution taylorienne. D'un côté, ces outils ont, dans la phase de conception, la plasticité de la technique informatique, c'est-à-dire la capacité à travailler, de manière simulée, des enchaînements d'événements qui sont portés par le caractère discret (et singularisable) des informations traitées dans l'ordinateur. C'est de cette manière que peuvent être travaillées des solutions alternatives dans la gestion des flux et capacités d'un atelier, soumis à des variations de commandes par exemple. Mais d'un autre côté, ces outils sont conçus pour être utilisés de manière algorythmique, c'est-à-dire d'une manière qui, reposant sur le principe taylorien de la programmation des opérations et de la standardisation de réponses-type à des problèmes-type, nie le caractère événementiel des situations concrètes effectivement rencontrées.

Il est remarquable de constater que la même informatique est utilisée selon deux logiques contradictoires : l'une qui exploite ses vertus spécifiques (vertus de reconfiguration de chaînes d'événements), l'autre qui reproduit la logique mécanique classique des flux d'opérations "cablés" de manière prévisible (et donc programmable). La confrontation de ces deux logiques incarne bien l'opposition sociale constitutive du projet taylorien lui-même, c'est-à-dire la visée de soumission de la production concrète d'atelier à la productivité économique réglée sur la captation du temps abstrait, visée qui réduit précisément le personnel d'atelier à n'être qu'une force de travail, emportée dans le débit de la production qu'elle contribue à engendrer.

2. Evénement et langage, première approche.

Le travail industriel n'a jamais échappé à l'événementiel. S'il est vrai que le taylorisme emporte avec lui une part de folie positiviste, du rêve insensé de pouvoir tout prévoir à l'avance (au moins un jour à l'avance, disait Taylor), s'il est probablement vrai que cette folie sert à le soutenir et lui offre son efficacité, néanmoins les événements n'ont jamais cessé d'exister et d'offrir aux ouvriers un espace de respiration, une brisure où leur initiative propre puisse s'inscrire, une occasion de déploiement du langage et de la pensée, une existence civile.

Josiane Boutet a raison d'insister sur le caractère lacunaire du langage d'atelier [6]. Certains, influencés par les jeux de langage de Wittgenstein, pourraient y voir tout l'implicite des règles d'action partagées par une communauté de métier, se condensant dans des énoncés furtifs et lacunaires, mais néanmoins suffisants pour que les membres de la communauté se comprennent et se coordonnent. Mais si ce langage est lacunaire - et il ne l'est que dans les moments du travail salarié -, c'est surtout qu'il est placé sous la tension de la négation du caractère productif de ce langage, négation qui justifie son caractère illégitime, et de la nécessité d'y avoir recours pour affronter les événements qui surgissent "hors norme", en dehors des présupposés du langage technique et des systèmes de traitement de l'information pré-constitués par les ingénieurs.

S'il ne s'agissait que de jeux de langage et de règles, on ne voit pas pourquoi le langage des ingénieurs n'aurait pas fini par s'imposer. Mais aux ingénieurs, il a toujours manqué une chose simple et précieuse à la fois : la confrontation expérientielle aux événements, et donc la capacité de mélanger des faits surprenants et des mots, d'exprimer une expérience première, de la retraduire, la remobiliser, l'échanger avec d'autres, la relancer dans des récits, aussi lacunaires fussent-ils, et de la conclure dans une prise d'initiative.

Ce qu'il y a de nouveau, malgré tout, dans les systèmes de production modernes, est que les problèmes singuliers et les événements deviennent, pour ainsi dire, la règle qui gouverne le travail humain. La règle est que plus rien ne peut être entièrement réglé. La règle est que la régulation se perd dans les brisures, que la typification se perd dans l'exception.

Les pensées régulationnistes sont en déroute, et ne se maintiennent que par le pouvoir institutionnel qu'elles ont acquis, pouvoir dont elles usent et abusent, marginalisant les déviants... Il y a une première raison, banale, à cette situation. Le taylorisme a produit ses effets. Tout ce qui est routinisable, standardisable, susceptible d'être soumis à la loi du débit, tout ce qui est flux linéaire et temps programmable, tout cela a déjà basculé, et bascule de plus en plus dans les systèmes techniques auto-régulés, qu'il s'agisse des systèmes automatisés ou des applications informatiques qui traitent les demandes banalisables. L'événementiel ressort alors, et il ressort d'autant plus que ces systèmes techniques deviennent plus fragiles. Ce n'est pas que la fiabilité baisse - elle augmente au contraire fortement -, c'est que le degré d'intégration et de complexité des systèmes techniques les rend intégralement sensibles au moindre aléa, qu'il soit d'origine technique ou humaine. Le moindre incident sur le RER, et c'est toute la ligne qui est bloquée. La moindre dérive sur le robot d'une ligne de soudure, et c'est tout l'atelier, voire, à terme, toute l'usine, qui se bloque. La puissance de l'humain ressurgit, là où l'on avait voulu l'exclure : sur le non-programmable, sur l'initiative. Là où l'événement surgit, une action est à inaugurer, une initiative à prendre.

Déjà, à ce premier niveau d'analyse, l'événement appelle au langage. Il l'appelle, car, dans la majorité des cas, il n'est pas possible de faire face seul un événement un tant soit peu important. Il faut mobiliser un réseau d'actions, et donc communiquer. Un incident dans le RER, une panne dans une tôlerie automobile, c'est une multiplicité de dialogues qui se nouent, et, par un amusant revers de l'histoire, celui qui se trouve face à l'événement, qui en a saisi la première expérience, se voit doté d'un privilège irremplaçable, celui de pouvoir dire ce qu'il en est.

L'ouvrier de la tôlerie, le conducteur de la rame de RER reprennent soudain de l'importance face à l'imaginaire de l'automatisation intégrale. Mais on peut renverser la vision et se dire qu'ils ne sont eux-mêmes que la proue avancée d'un navire. Seul, le conducteur de RER ou l'ouvrier de la tôlerie ne peuvent rien. Ils sont la face avancée d'un réseau d'acteurs, face exposée et soumise à la pression (du temps qui fuit, des usagers impatients...), mais leur puissance ne peut se déployer que si le réseau répond et les soutient.

L'événement est une brisure du temps économique, une brisure du flux linéaire qui se trouve compté dans le temps abstrait qui passe, une cassure du débit. L'événement introduit à un nouveau temps, le temps qu'il faut pour y faire humainement face, temps qui n'a plus, en lui-même, de mesure (personne ne sait à l'avance le temps qu'il faudra pour répondre à l'incident : c'est la nature de l'événement et du rapport à lui qui décident du temps qu'il faudra), mais temps toujours soumis à la pression du temps "normal", compté, du temps linéaire qui s'est arrêté, du temps "anormalement" bloqué, du flux d'opérations qui s'impatiente à pouvoir reprendre son cours. Entre des usagers du RER pressés que la rame reparte, et l'atelier de montage lui aussi pressé de revoir les caisses soudées, la régulation reste présente, mais muette et sans puissance propre. Son impatience est le témoignage même de cette impuissance, son incapacité aussi à comprendre et à admettre la signification des événements.

Le RER a pu être bloqué par un suicidé, mais qu'importe le suicidé ? La dérive du robot aura pu nous appendre beaucoup sur les progrès à faire en robotique, mais qu'importe ce maudit robot ?

Communication intense d'un côté, incommunicabilité de l'autre. Entre les deux, des voix qui essaient de rassurer. Mais qu'est ce qui se communique au sein du réseau d'acteurs, mobilisés autour de l'événement ? Non pas des représentations, là non plus. Surtout pas des représentations. Il se communique des impressions, des traductions d'expériences, vécues en temps réel ou remobilisées par la mémoire, filtrées par les schèmes socio-cognitifs que les individus peuvent mobiliser, détournées par la force du vécu lui-même, recomposées par l'assimilation que la confrontation à l'événement oblige à réaliser. Il se communique des impressions, des divergences, des convergences, des bouts de compréhension, des morceaux d'incompréhension.

Mais il se communique surtout deux choses : - la nécessité d'aboutir ensemble à un succès, de résoudre ensemble le problème, - l'attention généreuse à autrui et la modestie face à l'événement, conditions raisonnées de ce succès.

Nous sommes assez loin du schéma habermassien de l'agir communicationnel réglé par l'argumentation autour de prétentions à la validité critiquables. Non pas qu'un tel jeu d'argumentation n'existe pas ; bien au contraire (et Habermas est précieux sur ce point): il s'active avec vigueur [7]. Face à une panne, l'opérateur de fabrication et le professionnel de maintenance pourront éventuellement s'engueuler, dans un jeu soutenu de prétentions à dire le vrai. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est que la communication sert à forger une entente pour se confronter ensemble à un même événement, déployer ensemble une même intelligence, une puissance commune de pensée et d'action face à ce que la situation a de singulier et de surprenant.

Le sens profond de cette communication est éthico-pratique, et non pas moral. Il ne s'agit pas de respecter une norme existante (d'action ou de pensée), ni même de fabriquer une norme nouvelle, et moins encore de se mettre d'accord sur des valeurs morales. Il s'agit d'acquérir ensemble une liberté face à l'événement, et, indirectement, de tester l'apport de la coopération qui aura (ou n'aura pas) pu être activée au sein du réseau d'acteurs.

Ethique pratique, pratique de l'éthique de la générosité et de la liberté, sans besoin de s'accrocher à des normes justificatrices, sous la pression même de l'anormalité de la situation, dans les défauts du savoir, mais aussi dans le sens des effets que l'on doit produire pour répondre aux attentes des "impatients", de ceux qui sont de l'autre côté de la communication active, et pour qui l'on travaille.

3. Evénement et langage, deuxième approche.

Il nous faut cependant dépasser une approche événementielle de l'événement pour éviter de sombrer dans une mythologie de l'interaction immédiate. Il me semble que, dans la courbe prise par le savoir humain sur la production, nous pouvons distinguer trois couches.

La couche d'abord du savoir stabilisé, fiabilisé, qui a fait ses preuves, savoir de production qui peut se présenter sous forme de lois de comportement des process de production et de règles d'action. Ce savoir utilise, basiquement, des réponses-types à des problèmes-types, donc des modèles qui structurent ces problèmes et réponses. Si nous prenons ce savoir dans toutes ses dimensions, et en particulier dans sa dimension technico-scientifique, il est utilisable à deux fins. Utilisable d'abord à l'auto-activation des systèmes de machines et/ou des applications informatiques, sans intervention humaine significative. Ce savoir social est directement productif, au sens le plus matériel du terme, sans autre médiation que les symbolisations où il s'est incarné (par exemple : les programmes des ordinateurs de process). Utilisable ensuite comme ressource de connaissances, corps de lois et de règles accumulées, potentiellement accessibles, dans des écrits, des bases de données, voire même des "têtes" d'experts. Une communication peut s'établir ici, mais une communication où l'un des protagonistes est silencieux : il se contente de dire ce qu'il sait.

Un second savoir est représenté par le savoir en voie de constitution, savoir encore peu fiable, ancré dans l'étude et la compréhension des événements. Ce savoir prend appui sur la réflexivité propagée par la confrontation aux événements, en prenant explicitement distance d'avec la pression du flux, et en exploitant explicitement les vertus du temps-projet, du temps qui accompagne les explorations de compréhension des problèmes. De nouvelles communications, vivantes, se nouent ici, comme par exemple des communications au sein d'un groupe d'étude pour comprendre les causes d'une panne grave, ou les raisons d'occurrence d'un incident, voire même les conditions de succès du lancement d'une innovation (lorsque l'événement est provoqué). Le hors norme se transforme peu à peu en savoir, il en épouse les formes classiques. La panne événementielle va devenir une panne-type, supposée connue. Tendantiellement, ce savoir devrait finir par rejoindre la première couche. Mais il n'en est ainsi que partiellement : le savoir n'épuise jamais l'événement et sa portée significative, d'une part parce que ce savoir procède par généralisation et est obligé de marginaliser la singularité irréductible de ce qui s'est produit (ou peut se produire), d'autre part parce que ce savoir est toujours tiré vers l'arrière. Il n'anticipe rien, il reproduit. Il est toujours sous le coup d'être dépassé par le devenir. La notion même de "possibles" (explorer des possibles) est en réalité une notion conservatrice, qui projette une imagination de reproduction. C'est pourquoi la communication vivante est toujours inachevée et inachevable. Elle n'est interrompue que sous le poids du modèle technico-scientifique précédent, celui de la première couche.

Une troisième couche enfin est constitué factuellement par les jeux d'échanges en dialogues interhumains, dans la multiplicité des relations quotidiennes. C'est un savoir qui n'en est pas encore un. Il a la forme d'interpellations et d'interrogations, dans lesquelles le réel est pris à témoin et au sein desquelles une communication tente de s'établir, un monde civil interhumain tente de se former. Face à la multiplicité des événements et de leurs croisements, les travailleurs ne cessent de s'interpeller. Ils s'interpellent eux-mêmes, dans une sorte de dialogue intérieur ; ils interpellent leurs collègues.

Que se passe-t-il ? Que faut-il faire ? Dans les entreprises de service - comme France Telecom - il est remarquable de constater que les clients eux-mêmes entrent dans le cercle de cette communication. Ils téléphonent, ils questionnent, ils répondent, ils deviennent co-producteurs de l'action face à la singularité de leur propre demande. "Ma ligne est coupée, qu'allez vous faire ?". Ce cercle s'élargit. Ce non-savoir, cette problématisation incessante du réel, il est tentant, soit de l'isoler dans sa pure instantanéité, soit de le faire basculer dans la seconde couche. Les deux sont factuellement vrais. Mais partiellement seulement. Car cette couche, la plus vivante et multiforme, est en réalité soutenue, à la fois par une somme considérable de savoirs implicites partagés, par une culture commune, savoirs relatifs aux formes et aux problèmes du vivre [8], non identique au savoir technico-scientifique, et par tout un dispositif d'action, qui doit être prêt à agir face à l'événement ou à la demande singulière, dispositif qui conditionne très largement la réussite de l'interaction.

Car dans cette communication, il ne s'agit pas seulement de se comprendre. Il faut résoudre le problème, il faut agir. Les agents de France Telecom doivent rétablir la ligne de l'usager en question. Cette couche est, elle aussi, inépuisable, non pas par défaut de pouvoir comprendre l'intégralité de l'événement, mais par débordement permanent, parce que les attentes des "clients", ou les faits surprenants qui se produisent, excèdent toujours ce qui se comprend entre individus et l'action qui, provisoirement (provisoirement seulement), clôt la communication. Nous ne sommes plus dans un flux, mais dans un flot permanent de multiplicités, au sens où Deleuze en parle.

La manière dont ces trois couches peuvent se rapporter l'une à l'autre, se confronter, s'interpénétrer partiellement, se soutenir ou se nier, est probablement décisive pour l'efficacité productive moderne. Cette manière n'est pas donnée. Elle est un enjeu social de première importance, qui interpelle les formes établies de division du travail, et en particulier la division taylorienne entre concepteurs et exécutants.

La solution organisationnelle qui aujourd'hui, dans les grandes firmes de service, s'esquisse, consiste, en restant prisonnière de la logique taylorienne de base, à séparer les systèmes productifs en trois zones : [9]

- une zone de conceptualisation - les services de conception - qui prétend se placer à la source des innovations techniques essentielles et orienter l'ensemble de la production matérielle, zone qui reste fortement marquée par les principes tayloriens - au sens où le langage de conception prétend pouvoir se déployer de manière indépendante du langage de l'action " exécutrice " et qui prétend être à l'origine de la première couche de savoirs. Depuis longtemps déjà, le langage y est essentiel, puisqu'il constitue la matière première de la production symbolisatrice. Mais la communication, bien qu'active, reste prisonnière de la technicité et de la séparation des langages et des expériences qu'ils expriment, malgré des efforts faits aujourd'hui pour dépasser les clivages entre métiers,

- une zone de production matérielle, sous forme de systèmes techniques fortement intégrés et à haut degré de fiabilité, où domine l'auto-activation des savoirs établis, zone où l'automatisation atteint son déploiement maximum. Dans cette zone sont réalisées toutes les opérations de base, qui ont des effets massifs et structurants. Par exemple : le fonctionnement permanent du réseau téléphonique de France Telecom, ou le bon fonctionnement des process de base dans la sidérurgie. Les emplois humains y sont de moins en moins nombreux, bien qu'à haut niveau de responsabilité. La communication y agit de deux manières. Elle apparaît sous forme intense, mais discontinue, lorsque se produisent des aléas importants, venant prolonger l'attention vigilante que les opérateurs, dans les cabines de supervision, doivent maintenir sur les systèmes techniques. Mais elle se manifeste aussi de manière plus continue et explicitement formatrice lorsqu'intervient une vague d'innovations techniques (par exemple : un changement de génération dans les centraux téléphoniques).

- une zone de systèmes de médias, branchés sur les clients et usagers, attentifs aux singularités, souples et recombinables rapidement, productrice explicite de services, dans laquelle la communication devient le contenu même, essentiel, du travail, celui qui conditionne la production pertinente d'effets utiles pour les usagers. Il faut noter, dans les mouvements rationalisateurs des entreprises, une tendance permanente à vouloir réduire cette troisième zone à la seconde, en " emprisonnant " la forme dialogique de l'action au sein d'un système technique automatisable.

Je suis, personnellement, sceptique sur ce découpage en trois zones que les firmes sont en train d'instituer, qui tend à reproduire les grandes lignes de la division classique du travail. C'est une manière d'esquiver le problème central posé, celui de déployer une puissance collective d'action, qui puisse se nourrir, non des séparations, mais au contraire des confrontations positives incessantes entre les trois couches de savoirs que j'ai proposé d'identifier. Mais il est déjà important que l'enjeu puisse être formulé, que l'on sache par rapport à quoi se positionner. Et qu'est-ce que communiquer sinon se confronter ensemble à des enjeux du vivre humain, et assumer les initiatives qui y correspondent ? C'est cela que j'ai proposé d'appeler la civilité.

[1] Philippe Zarifian, La nouvelle productivité, éditions L'Harmattan, juillet 1990. Dans ce livre, j'ai commis l'erreur d'associer la productivité symbolisatrice uniquement aux situations post-tayloriennes, sans voir que son principe avait déjà été posé par Taylor.

[2] Sur la différence conceptuelle entre le possible et le virtuel, voir : Gilles-Gaston Granger, Le probable, le possible et le virtuel, éditions Odile Jacob, janvier 1995.

[3] je fais ici référence à une recherche menée par le LATTS au sein du service des méthodes emboutissage de Renault en 1993.

[4] Voir à ce sujet : Philippe Zarifian, Travail et communication, éditions PUF, avril 1996, chapitre 2.

[5] Sur le concept de civilité, voir : Philippe Zarifian, Eloge de la civilité, éditions L'Harmattan, avril 1997.

[6] Josiane Boutet, Paroles au travail, éditions L'Harmattan, février 1995.

[7] Nous l'avons formalisé dans : Philippe Zarifian, Travail et communication, op.cit., p 128.

[8] Sur le concept de "vivre", voir Philippe Zarifian, Eloge de la civilité, op.cit., p 34.

[9] Nous devons à Pierre Veltz d'avoir esquissé cette distinction au cours de discussions informelles au sein de l'équipe du LATTS. Il faut fortement porter attention au fait que ces trois zones ne recoupent pas les trois couches. Il serait vain d'essayer d'établir une adéquation, terme à terme.

septembre 1997 - juillet 2004

(ce texte a été publié comme article de la revue Futur Antérieur, dans son numéro 39-40 en septembre 1997. Il m'a paru intéressant de le mettre sur ce site près de 7 ans après)

 

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