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La crise économique mondiale : le pire est à venir.

Par Philippe Zarifian

1. Retour sur la première période de la crise.

La première période de la crise économique, qui a éclatée au grand jour fin 2007 et qui s'est développée en 2008/2009, a été analysée, par une grande majorité des économistes comme étant une crise financière, qui, ensuite, s'est propagée à l'économie dite réelle. Telle est la thèse défendue en France par des économistes aussi réputés et compétents que Michel Aglietta, André Orléan et Jacques Sapir, pour ne citer que les meilleurs.

Mais cette position était d'entrée de jeu radicalement contestable. On pouvait, à l'inverse de la thèse de la "propagation", soutenir que la crise financière, celle qui s'est nouée sur les marchés financiers, était l'expression, certes amplifiée, spécifiée en fonction des mécanismes et cycles propres à la finance et condensée dans la durée, d'une crise plus fondamentale touchant au système économique lui-même. On avait tendance à inverser la cause et les effets. Telle est la position que nous avons été quelques uns à défendre à l'époque.

Alors qu'on avait droit à des analyses très précises du déroulement de la crise financière, souvent soutenues par une vision cyclique qu'Aglietta a bien résumée, à savoir la séquence : phase d'essor, phase d'engouement pour les actifs financiers, puis d'emballement, phase de peur et de désordre, phase de consolidation, enfin phase de redressement, il fallait prendre la crise dans sa globalité et partir de l'interdépendance de toutes les formes de valorisation et d'accumulation du capital, pour ne voir dans la crise financière que la pointe avancée de cette crise globale.

Dans le déroulement cyclique d'une crise qui est supposée rester fondamentalement financière, il existe toujours une issue presque mécanique, à savoir l'arrivée de la phase dite de redressement, obtenue à l'issue d'une brutale destruction de capital, en particulier d'actifs et de crédit, destruction dont l'ampleur défend de l'ampleur de la crise financière de départ et qui s'exprime dans une crise économique et sociale, en particulier par des faillites, des fermetures d'entités productives de biens et service, des politiques de rationalisation et une montée du chômage de masse. Et, la remontée du cours des actifs, la santé retrouvée des marchés financiers semblent nous dire que nous sommes entrés dans la phase de redressement, même si l'on ajoute qu'il faudra une période assez longue pour que les nouveaux ajustements se fassent à l'intérieur de l'économie dite "réelle".

Or cette vision est profondément fausse, car elle fait l'impasse sur le caractère global d'une crise, dont je fais l'hypothèse qu'elle va connaître une aggravation telle que nous ignorons comment et à quel prix il sera possible d'en sortir, une crise tout à fait sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Et je fais l'hypothèse supplémentaire que le schéma d'une crise cyclique n'est plus adéquat, est dépassé.

Pour comprendre la nature de cette crise, il faut abandonner totalement le raisonnement qui consiste à distinguer entre une économie "réelle" (grosso modo, celle des entreprises productives de biens et services) et une économie qui serait "irréelle", parce que fictive. En réalité, il n'existe qu'une seule économie : celle du capital, dans ses différentes formes. Les actifs financiers et les profits à fondement spéculatif ne sont pas moins réels que les actifs matériels et les profits réalisés par les entreprises. Ils se comportent selon des mécanismes différents, mais à l'intérieur d'un même espace : celui du capital global mondialisé.

Ceci est autorisé par une évolution profonde du rôle de la monnaie, qui a été entérinée par les gouvernements des pays dominants de l'époque, au début des années 80. Cette évolution est simple : toutes les formes et fonctions de la monnaie sont convertibles les unes dans les autres, sans aucune barrière ni limite. Entre la monnaie moyen de paiement, la monnaie moyen d'épargne, la monnaie de crédit et la monnaie de placement financier, il existe une fluidité potentielle sans limites institutionnelles et sans contrôle. Une banque peut transformer un crédit en actif placé. Un particulier peut transformer également son épargne en actif placé. Idem pour les grandes entreprises qui, depuis cette époque, possèdent leurs départements financiers et ont une pratique explicite de placements, ces dernier, à cause de leur rapport élevé et rapide, étant situés en point de convergence de tous les usages possibles de la monnaie.

Il y a cependant deux "petits" problèmes : ne peuvent entrer dans ce jeu du placement que ceux qui en ont les moyens monétaires, mais aussi et surtout la forme monnaie recouvre trois réalités qualitativement différentes : le salaire, direct et indirect, le capital, et l'argent de l'Etat. A travers la transformation possible de toutes les formes de la monnaie entre elles et le rôle attracteur du capital de placement, c'est le capital-argent, considéré globalement - financier ou non, avec derrière des acteurs entremêlés, les fonds de placement étant eux-mêmes propriétaires d'une portion importante du capital des entreprises " productives " - qui n'a cessé, depuis bientôt 30 ans, de gonfler, au détriment de la rémunération salariale et de la fiscalité sur les entreprises (sans parler de la non taxation des profits spéculatifs, qui agissent comme la pointe avancée de ce mouvement global). Ce gonflement du capital ne connaît aucune limite "a priori", ni en terme d'exercice d'un pouvoir, ni en termes de limites institutionnelles ou spatiales.

Aglietta l'indique d'ailleurs très bien lorsqu'il dit que les opérations de crédit " sont tirées vers le haut par la valorisation du prix des actifs financiers, qui est lui-même poussé à la hausse par l'accroissement et l'abondance du crédit, ce qui explique pourquoi le processus ne peut qu'aller aux extrêmes ". Et d'ajouter " l'instabilité est intrinsèque au capitalisme financier ". J'ignore si Aglietta utilise ici de manière consciente la célèbre formulation de Clausewitz à propos de la guerre lorsqu'il parle " d'aller aux extrêmes ", ce qui, au passage, contredit la thèse du caractère simplement cyclique de la crise.

Voici la formulation exacte de Clausewitz, car elle est importante à saisir :

" La guerre est un acte de violence et il n'y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l'autre, d'où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. Telle est la première action réciproque et la première extrémité que nous rencontrons "

Le capital, sous toutes ses formes, est animé par des guerres internes incessantes. Mais il est aussi animé, avant tout, par la guerre de longue durée qu'il mène contre et à la faveur du salariat. Le capital de placement doit être vu comme la pointe avancée de cette double guerre, avec un aspect particulièrement pernicieux : une partie des salariés, tous ceux qui " placent leurs économies " et tous ceux, à juste titre, qui s'endettent auprès des banques, sont entraînés dans l'orbite du capital de placement, et, d'une certaine façon, tentent de spéculer à court terme contre les intérêts du salariat à moyen-long terme. Donc ils agissent sans le vouloir contre eux-mêmes, si on prend le salariat lui-aussi comme globalité. Tel est bien ce qui a été et reste au fondement de la crise, comme crise économique et sociale globale, le financier faisant partie de l'économique. Il s'est produit, il se produit à nouveau, un gonflement du profit qui " va aux extrêmes ", de manière violente et sans limites. On peut penser les conséquences de ce gonflement sans limite du capital et de sa valorisation en termes d'épuisement des capacités d'achat des salariés et donc de décrochage entre production de biens et services et consommation. Bref : dans les termes classiques d'une crise de surproduction. C'est cela, mais c'est aussi bien davantage que cela dont il est question : le gonflement sans limites veut dire que le capital global tente d'échapper aux limites mêmes de la survaleur tirée de l'exploitation du salariat. Certes la consommation est stimulée par tous les moyens publicitaires et certes l'essor du crédit à la consommation a réussi, pour un temps limité, à palier à l'épuisement des capacités d'achat des salariés. Mais ce qu'exprime précisément le capital de placement, comme pointe avancée du mouvement global du capital, c'est sa déconnexion empirique d'avec l'évolution du salaire social (dont l'évolution de la consommation n'est qu'un effet). Cette dernière n'est pas dans sa ligne de mire.

La bataille qui est livrée est une bataille contre le salaire, direct et indirect, à sa source, en même temps qu'un contournement de la fiscalité. Bataille pernicieuse, puisque je l'ai indiqué, pour les couches supérieures du salariat, une partie de leur argent est placé dans des titres financiers et puisque le territoire du salaire indirect, de la redistribution, tend à être conquis, par la pratique dite de la " capitalisation ", par le capital de placement. L'ennemi pénètre à l'intérieur des places en principe détenues par la distribution et redistribution du salaire.

La première période de la crise a éclaté, empiriquement, par un retournement des prix de l'immobilier aux Etats-Unis, une montée du coût du crédit et l'impossibilité brutale des ménages endettés américains à honorer le remboursement de leur dette. De manière plus générale, elle a éclaté lorsque le gonflement des titres et en particulier des " dérivés " a vu son adossement aux crédits s'affaiblir brutalement, entraînant nécessairement un mouvement de baisse de la valeur de ces titres et un retournement des " anticipations ", lesquelles sont ce qui tire tout mouvement de spéculation. Le reste est connu.

Mais il ne faut pas oublier la cause première : la crise des subprimes n'a pas été au départ une crise financière. Elle a cristallisé un moment précis de la guerre menée par le capital contre le travail, autour d'un élément d'une grande fragilité : la tentation des salariés, dont le pouvoir d'achat et le niveau de vie étaient objectivement sapés depuis bientôt 30 ans, d'utiliser les capacités de crédit pour les défendre. Capacités artificielles, dont le mélange, la quasi-fusion entre capital de crédit et capital de placement a, pendant un temps, bénéficié, d'abord par élargissement considérable des crédits octroyés, à des taux faibles, puis, du fait de la hausse des coûts du crédit, profits très temporairement plus élevés, avant que s'effondrent les capacités de remboursement des ménages, faisant plonger à la fois la valeur de l'argent prêté par le mécanisme du crédit, mais aussi et surtout tous les titres de placement financier qui avaient été "montés" (on parle techniquement de titrisation) à partir de ces crédits.

On peut l'exprimer de manière plus générale : la crise est devenue manifeste lorsque le gonflement, sans limites, du capital s'est heurté à un épuisement et une compression tels du travail que la montagne de crédit ne pouvait plus les masquer. Retrouvant une des grandes vérités de Marx : " sans travail salarié, pas de capital ! ".

2. Sur le rôle de la mondialisation.

Il faut, à ce point, faire intervenir la mondialisation.

Le monde s'est séparé entre trois zones économiques (au Brésil, on parle déjà depuis nombre d'années de "trois mondes"). La zone du premier monde, celle des pays occidentaux développés. La zone du troisième monde, celui de la montée de la misère. Le second monde enfin, la zone des pays émergents : le BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine. Pour le second monde, il faudrait plutôt parler des grandes métropoles émergentes et des tentacules qu'elles développent au sein du pays en question. Car, ces immenses pays restent en large part dans le troisième monde, voire s'y aggrave la situation de la majorité des habitants.

Ce qui, incontestablement, a limité l'impact de la première période de la crise, c'est la capacité des zones émergentes à maintenir une croissance élevée, et donc à continuer d'élargir l'espace du travail salarié (clandestin ou non, formel ou informel, peu importe sur ce point), alors qu'il se rétrécissait dans le premier monde. Cela dit, il ne faut oublier qu'il se mène une double guerre, et la guerre entre capitaux est féroce. La Chine, ses capitaux à base nationale (et/ou associé à du capital étranger) et son gouvernement, savent parfaitement qu'ils jouent le rôle d'Eldorado, mais plus le temps va passer, moins les firmes et gouvernements occidentaux auront de pouvoir sur eux et plus les firmes et banques chinoises vont se mondialiser, attaquant les firmes occidentales sur leur propre territoire.

C'est là un aspect des développements actuels et surtout futurs de la crise au sein "premier monde".

Par ailleurs, dans la crise spécifique des marchés financiers, s'est glissé un phénomène majeur : la prise de pouvoir des fonds "souverains", dont en particulier les fonds chinois, dans l'octroi des crédits les plus importants, ceux accordés aux Etats.

3. Les développements actuels.

Au sein du premier monde, nous vivons une curieuse période. Tous les gouvernements nous disent que le plus fort de la crise est derrière nous et donc, que au sein du cycle, nous sommes dans la phase de redressement.

Pourtant trois indices ne peuvent pas être masqués : le maintien de la croissance du chômage et son durcissement, la poursuite de l'attaque contre le salaire direct et surtout indirect, enfin l'endettement inquiétant des Etats.

Dire que le plus fort de la crise est derrière nous est parfaitement faux, c'est un pur mensonge : le plus fort de la crise, qui n'est pas simplement cyclique, est au contraire devant nous. Il est très facile de le voir au sein des pays du premier monde :

- dans la "reprise", c'est immédiatement le capital de placement qui s'est redressé, avec strictement les mêmes pratiques à essence spéculatives et prédatrices et toujours sans contrôle et sans limites. A même cause, mêmes effets.

- Le capital investi dans les grandes firmes mondialisées a redressé sa valorisation, mais de manière très inégale et précaire. Il s'est produit davantage un redressement du taux de profit qu'un redressement de la croissance de la production. Ce redressement a peu des chances d'être durable. Les zones à forte croissance restent les pays émergents, mais avec, je l'ai indiqué, une tendance désormais incontournable des gouvernements, des banques et des grandes entreprises à entrer dans le jeu sous leur propre nationalité, rétrécissant les possibilités des capitaux du premier monde à tirer pleinement partie de cette croissance et générant une guerre qui va s'aviver. La probabilité la plus forte est que les entreprises et banques du premier monde reculent, face à cette offensive ou admettent d'être vassalisées.

- L'affaiblissement et le rétrécissement du salaire et du salariat actif se poursuit. La tendance à la privatisation des institutions de protection sociale et/ou le détournement, déjà en cours pour les couches les mieux rémunérées, vers les pratiques de capitalisation, participent de ce mouvement : le salaire se transforme temporairement en placement d'un capital et vient alimenter la croissance des "investisseurs", et plus largement des capitaux qui dominent les places financières. Le salariat continue à perdre du terrain, face à une offensive qui se poursuit, comme si de rien n'était (comme si la crise n'avait pas existé et n'existait pas). Le gonflement du capital a redémarré.

- Enfin, c'est le plus nouveau : les Etats ont du tellement s'endetter pour éviter que la première crise ne soit un désastre, par faillites en chaîne, qu'ils deviennent étranglés par leur dette. Cela veut dire quelque chose d'essentiel : les finances publiques sont entrées en crise. Or ce sont elles, avant tout, qui ont permis de passer le cap de la première période.

Nous abordons la période actuelle en ayant à la fois :

o Epuisé ce recours essentiel,

o Et placé les Etats en concurrence face aux autres acteurs (entreprises et consommateurs) qui auraient besoin de crédit.

Il est évident, et tout le monde le sait, que cet endettement important des Etats devra se payer. Et il sera payé, à la fois par la hausse de la fiscalité, par la compression des dépenses publiques et la pression multiforme exercée sur les fonctionnaires et assimilés. Bref, une cause supplémentaire et peut être majeure d'affaiblissement, voire d'effondrement de certains pans du salariat.

4. Le cas de la crise grecque.

Ce qui se passe en Grèce n'a rien de surprenant. Tous les gouvernements du premier monde savent que cela peut préfigurer leur propre avenir. Les prêts entre Etats sont apparus, non sans difficultés ! Mais cela alourdit la dette des prêteurs, au moins temporairement, pour autant que la Grèce puisse réellement rembourser, ce que personne ne sait…

Le cas particulier du prêt du gouvernement français relève d'un raisonnement particulièrement cynique : la France s'est engagée à prêter au gouvernement grec une somme de 16,8 milliards d'euros en trois ans. Cela a été voté par l'Assemblée Nationale. Mais on a appris en même temps qu'elle va emprunter cette somme sur les marchés financiers à un taux compris entre 3 et 3,3% par an, alors que son prêt à la Grèce se fera à un taux de 5% par an (et de 6% si le prêt va au-delà des 3 ans). D'où cette annonce étonnante : au total, la France devrait être bénéficiaire de 200 millions d'euros sur les trois ans, en "spéculant" sur le différentiel de taux d'intérêt, contrepartie du risque pris (le risque est précisément l'argument que les acteurs des marchés financiers avance en toutes occasions). Qui va alors payer lourdement, plus lourdement même que nécessaire ? Le peuple grec bien entendu, aux prix d'un plan d'austérité inédit, qui a été salué par DSK, en tant que directeur du FMI.

C'est dire à quel point les actes et raisonnements des gouvernements et des principaux partis politiques se sont dégradés, pour aller jusqu'à afficher publiquement ce cynisme et obtenir un vote à une très large majorité dans le cas de la France (on va le savoir pour les autres pays de la zone euro).

Qu'est ce que le cas de la Grèce illustre ?

o d'abord, bien entendu, la dégradation des finances publiques et le poids pris par le déficit public et par la dette dans tous les pays du premier monde, seule variant leur ampleur et la force de négociation de chaque pays pour ses emprunts, nécessaires, sur les marchés financiers et auprès des fonds souverains. La dette de la France représente, pour l'instant, 83,2% du PIB. On estime en général, qu'à partir de 90%, la situation d'un pays devient alarmante (la Grèce est arrivée à 120%). La dette française est exactement de 1 559 milliards d'euro et va mécaniquement augmenter, en attendant que le peuple grec ne paie la facture pour la part de cette augmentation qui relève du plan d'aide à la Grèce. Le service de cette dette française, au profit des prêteurs, a représenté, en 2009, 20% de l'ensemble des recettes fiscales… Le commentaire du journal les Echos, réputé pour son sérieux, au lendemain de l'annonce des mesures concernant l'aide à la Grèce, est assez inquiétant : il annonce un renchérissement probablement violent du coût du crédit sur les marchés financiers. A supposer que cela ne concerne pas le gouvernement français - qui, en avançant un taux de 3 à 3,3 % apparaît bien optimiste pour les prochaines tranches d'emprunt sur les marchés -, cela concernera tous les autres acteurs économiques voulant emprunter sur ces marchés.

o Donc, tout en ayant été déclarés responsables de la crise, les "investisseurs" (en fait les spéculateurs) sur ces marchés sont les vrais gagnants de cette première période de crise. Et même plus que gagnants : un nouveau territoire, très vaste, pour faire du profit s'ouvre à eux : la dette des Etats ! Les gouvernements des différents pays du premier monde n'ont pas fait voter, depuis 2008, une seule loi ou disposition limitant et même contrôlant l'action de ces marchés, voire cherchant à faire dépérir leur rôle.

Manque de courage ou intérêt capitaliste bien compris ? En tous cas, les acteurs des marchés financiers peuvent se frotter les mains : ils ont été désigné - de manière exagérée à mon avis, mais partiellement vraie - comme coupables de la crise. Et maintenant en voici les principaux bénéficiaires. C'est ahurissant ! Mais il existe une logique derrière l'impunité dont jouit le capital de placement : l'endettement des Etats les rend dépendant ... des marchés et des fonds souverains. Aucun discours n'y change rien. Il serait certes possible de casser cette dépendance, mais c'est une mesure beaucoup trop radicale pour les gouvernements actuels puissent l'envisager.

o On va imposer au peuple grec une très sévère "cure d'austérité", alors que, tout le monde le sait, il n'est en rien responsable de la crise économique. Elle sert implicitement de modèle pour tous les pays du premier monde, même si cela se fait à une intensité moindre (mais la recette est la même partout). Mais au-delà d'un jugement qui peut sembler moral, il y a la réalité du système économique : très loin de s'attaquer aux causes de la crise, ces "cures d'austérité", justifiées par l'importance prise par la dette - donc par la pseudo "nécessité" de rembourser les acteurs financiers prêteurs - vont aller exactement en sens inverse. Elles vont aggraver les causes de cette crise.

Car, nous l'avons indiqué, le diagnostic de départ est faux et les lois économiques s'imposeront de toutes façons quelles que soient les déclarations des gouvernants et experts. De nouvelles attaques portées contre le salariat, c'est s'enfoncer encore plus dans cette crise et gonfler encore plus les profits (avec une part croissante, bien que non exclusive, des profits spéculatifs, au sens rigoureux de ce terme, ceux qui maintenant spéculent sur l'aubaine représentée par la crise des finances publiques). On se trouve en complet délire !

5. Les décisions arrêtées dans la nuit du 9 au 10 mai 2010.

Après force cinéma, le suspens aura été entretenu jusque dans la nuit du 9 au 10 mai pour savoir quelles étaient les décisions européennes et intergouvernementales, destinées, soit disant, à " stopper la horde des spéculateurs ", se comportant comme " une meute de loups " (expression utilisée par Anders Borg, ministre suédois des finances ).

Les mesures adoptées sont les suivantes :

o l'annonce d'un plan de sauvetage pouvant monter, dans l'urgence, à 750 milliards d'euros, pour éviter une extension de la crise grecque et, soi-disant, pour décourager à l'avance les spéculateurs,

o ce plan, pour éviter la création d'un plan de soutien européen que refusait l'Allemagne, repose sur un montage complexe, associant action propre de la commission européenne (pour 60 milliards), intervention pluri-gouvernementale des Etats de la zone euro pouvant aller jusqu'à 440 milliards, et enfin une intervention du FMI en cas de besoin, sous forme de prêts pouvant aller atteindre un montant de 250 milliards d'euros, le tout associé à une action coordonnée des banques centrales, en particulier pour accepter les créances douteuses, afin de défendre la valeur de l'euro. La somme évoquée est bien entendu considérable. N'importe quel citoyen est fondé à se demander : pourquoi ne pas avoir pensé à réaliser un tel montage, par exemple pour endiguer le chômage dans les pays concernés ? ou résoudre, pour une longue durée, la question des retraites ? ou aider réellement les pays les plus pauvres de la planète ? Questions qui, bien entendu, resteront sans réponse…

Je tiens à insister sur le degré exceptionnel de cynisme auxquels nos gouvernants sont arrivés dans leur présentation de mesures, spéculant peut être sur la faiblesse de la culture économique des citoyens d'Europe (mais leur expérience concrète leur fera vite comprendre ce qu'il en est).

a) D'abord à qui ce montage va profiter ? La réponse est évidente : il va profiter et a déjà profité aux marchés financiers, qui, dès le lundi matin, saluaient la décision prise dans la nuit par une nette remontée des cours. Ouf ! " Les marchés ont bien réagis " ! Puisque ce montage astronomique était destiné à les " rassurer ", c'est-à-dire à rassurer la poignée de spéculateurs qui règnent sur ces marchés et semblent pouvoir faire trembler les Etats les plus puissants du monde ! Qui connaît un peu le fonctionnement de ces marchés savait à l'avance qu'ils seraient les principaux gagnants, déjà à court terme. Dès le vendredi soir en effet, les acteurs les mieux avertis de ces marchés avaient déjà anticipé ce qui allait se passer (ce qui n'était pas difficile !). Ils avaient, comme on le dit techniquement, changé de position, en rachetant des actifs libellés en euros. Ils ont acheté à un prix faible des actifs qui allaient brusquement, dès le lundi, être revalorisés. C'est ce qui s'est passé. Les moins audacieux en termes d'anticipations ont suivi dès le lundi matin.

Résultat : ce lundi 10 mai 2010 matin, les spéculateurs sont " aux anges ". Et, quoi qu'il se passe dans l'avenir, ils garderont la main, car ils auront eu la preuve que les plus importants Etats du monde sont " à leurs ordres ", certes pas de façon directe, mais en prenant des décisions très principalement déterminées par le " comportement supposé " de ces marchés. Bref, ces derniers ont eu la preuve qu'ils étaient bien désormais les " maîtres du monde ", quitte, certainement, a exagérer leur puissance (ce que la première période de la crise a montré). Qu'on les traite de " meute de loups ", peu importe. Ce qui compte, ce ne sont pas les propos, mais les actes.

b) Qui va en payer le prix ? Peut-on nous faire croire qu'une somme pouvant monter jusqu'à 750 milliards d'euros ne sera pas, d'une manière ou d'une autre, à payer, à rembourser ? Ce sera aux Etats, directement ou indirectement (à travers la Commission Européenne ou à travers le FMI) de rembourser. Donc aux populations de ces Etats. Et ceci de deux façons :

o dans l'immédiat, cela va se faire " à la Grecque ". Le plan d'austérité draconien imposé à la population grecque va être étendu, très vite, à tous les pays de la zone euro, même si c'est de façon plus modulée. Précisons, par exemple, ce qui a été décidé en Grèce en matière de retraites : " Le premier plan d'austérité prévoyait un gel de toutes les retraites pour les trois ans à venir. Le second plan va plus loin : il réduit les départs anticipés et prévoit que les cotisations passent de 37 à 40 annuités d'ici à 2015. A terme, l'âge de la retraite pourrait être encore repoussé jusqu'à 67 ans. Le plan prévoit aussi la suppression des 13e et 14e mois de pensions de retraite pour tous les salariés, compensés par des primes pour les plus bas revenus ".

o mais si, comme cela va certainement se produire, une nouvelle attaque est lancée contre des Etats affaiblis de la zone euro, et donc si le montage de 750 milliards commence à être activé, les mêmes populations auront une facture supplémentaire à payer : celle justement des fonds engagés par la Commission ou par les Etats pour réagir à cette attaque. Et les spéculateurs sauront à l'avance que cet engagement de fonds jouera. Ils pourront donc spéculer, à la baisse puis à la hausse, en toute tranquillité. Les populations européennes paieront la facture.

Conclusion :

Si je fais l'hypothèse d'une aggravation de la crise économique et sociale, c'est pour quatre raisons :

- Aucun gouvernement et très peu d'experts n'ont dit la vérité sur la nature et les causes de cette crise. Or les causes de la crise, non seulement n'ont pas disparu, mais se trouvent avivées du fait des "remèdes" qu'on tente d'y apporter (en particulier du fait de l'attaque accrue contre l'emploi et le "social").

- Il n'existe plus de "force de réserve". C'est presque cela le plus inquiétant : les Etats ont épuisé leurs forces d'intervention. Et il n'existe rien derrière eux (les institutions internationales sont financées par les Etats). Plus de "sauveur" de l'économie, en dernier recours, en cas de nouvelle aggravation de la crise !!! Ce sont désormais les Etats qu'il faut "sauver", à commencer par les plus faibles !

- Les fonds souverains, ceux des pays Arabes, mais surtout désormais celui représenté par les institutions chinoises, devenu le "grand banquier" du monde, vont logiquement pousser leurs pions et affaiblir le capital occidental, ou du moins tenter de le vassaliser.

- Dans le cas de l'Union Européenne et de la zone euro, le seul véritable changement est l'annonce du dispositif de sauvetage, pouvant monter jusqu'à 750 milliards d'euros et servir à aider les Etats en difficulté. Cela porte un nom : tenter de construire une ligne Maginot et, très éventuellement, de décourager les spéculateurs, lesquels, bien entendu, vont au contraire bénéficier de l'existence de ce fonds, par ailleurs coûteux pour les Etats, donc pour les populations. Cette position purement défensive constitue un échec couru à l'avance et, couplée avec le renforcement du pacte de stabilité, elle va concourir à développer les tendances récessives et la montée du chômage.

10 mai 2010

 

 

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