zarifian philippe

 

 

La maladie sociale de l'identité personnelle.

(suite de la page 84 de ce site)

Une pathologie sociale s'est largement diffusée dans notre civilisation, à son stade actuel de crise. Elle s'exprime nécessairement de manière personnelle, mais son origine est sociale. Elle se manifeste par des symptômes bien connus : fixation sur son identité personnelle, et, comme cette dernière s'avère largement fragile, instable, voire introuvable, recherche permanente et inachevable de cette identité, angoisse de savoir qui je suis, comment me trouver, comment je parais aux autres, ce qui me distingue et fait que je puisse avoir le sentiment d'exister.

L'ensemble des affects se trouvent tournés vers soi, mis en relation à soi. Et ces affects sont tristes, avant que de tenter vainement d'être joyeux. Je ne m'aime pas, je ne m'estime pas, je cherche en vain à savoir ce qu'il en est de moi. L'âge m'affecte : j'en guette les traces et effets sur mon visage, mes facultés de penser. Je pense qu'il n'y a rien de plus important que de pouvoir me réaliser, mais comme manifestement j'échoue ou n'y réussis que de manière médiocre, j'en souffre.

Le ressentiment et la culpabilité, c'est contre moi que je les retourne. Cette recherche angoissée, parce qu'elle est permanente, m'use et me taraude. Tous les événements extérieurs sont absorbés par elle et deviennent d'autant plus lourds à porter. Les cycles de mésestime s'enchaînent ou s'activent à toute occasion un peu difficile. Mes rapports à autrui semblent comme placés sous le sceau du jugement permanent : comment autrui peut-il me juger? Comment échapper à son regard critique? Comment ne pas paraître et éviter d'être vu pour échapper à ce jugement impitoyable? Ou comment fonctionnaliser mon comportement pour qu'on ne puisse pas percevoir mon identité défaillante?

Cette maladie, je propose de la nommer par un nom déjà établi : l'égotisme. On pourrait dire qu'elle n'est pas nouvelle et que les sciences de la psychologie et de la psychanalyse l'ont depuis longtemps établie. D'ailleurs chacun sait à quels montants élevés de transferts d'argent se montent les tentatives de la soigner individuellement.

Oui, mais ces sciences ont commis une erreur énorme : croire que la recherche de l'identité personnelle était chose importante et sérieuse, accentuer la fixation sur elle, la diffuser, la propager. Laisser penser que cette maladie était d'origine personnelle et non sociale. La recherche d'une identité personnelle mal en point devient alors, plus que jamais, obsession. Quelques cas de réussite personnelle - réussite où l'on pense avoir stabilisé cette quête et apaisé les passions les plus tristes, où l'on pense être parvenu, sinon à s'aimer, du moins à s'accepter, - viendront laisser penser que la maladie peut être ainsi traitée. Malaise dans la civilisation, indiquait Freud. Mais cette piste de Freud, d'ailleurs assez mal investiguée par lui, n'a guère été explorée depuis.

Il me semble qu'il faut commencer par inverser les interrogations : savoir qui je suis est une question d'un médiocre intérêt. Elle l'a toujours été. Ce n'est en rien une piste forte pour avancer sur le développement de son individualité propre et de ses potentiels. La question n'est pas qui je suis, mais comment j'existe et ce que je deviens (peut devenir). Le début de l'égotisme réside dans l'élection d'un médiocre centre d'intérêt, et c'est socialement que cette fixation sur l'identité personnelle s'est produite, avec l'évidente complicité des courants dominants des sciences humaines et sociales. Elle a correspondu au déploiement d'une longue période historique : la manière dont, en occident, la modernité s'est imposée, en distinction radicale d'avec la tradition, et dont la société des individus a remplacé, non sans mal, les appartenances communautaires traditionnelles. Tout ceci est connu, mais ce qui l'est moins est de comprendre qu'il s'agit d'une période historique délimitée, courte, si on la replace sur l'échelle longue de l'histoire des civilisations, et surtout : d'une période qui s'achève, qui a épuisé ses vertus émancipatrices.

L'erreur majeur est de penser qu'il s'agit encore d'une question actuelle, qu'il convient de trouver ou retrouver et de radicaliser. La solution à l'égotisme serait dans une accentuation de la modernité, devenue elle-même désormais traditionnelle, avec le soutien des sciences humaines et sociales, retournées sur l'intériorité de l'individu, et le secours de nouveaux traitements et médicaments. Or l'identité personnelle n'est pas seulement plongée dans une crise durable, mais, ce qui est bien pire, elle s'entretient désormais comme une fiction sans socle réel. L'égotisme se débat dans des cycles fermés de fictions sur des fictions, portant le soit-disant "individu" à se décaler d'autant plus, non seulement des sources et ressorts de sa supposée "identité", mais de toute appartenance. Or personne ne peut être plus douloureusement malade qu'un individu sans appartenance, ayant poussé la recherche éperdue de son identité jusqu'à ne plus percevoir le monde et la civilisation dans lesquels, nécessairement, il vit et à ne plus être capable, même modestement, d'en épouser les enjeux et perspectives.. Un individu sans appartenance, une ombre sans trace de lumière.

L'origine de cette maladie sociale ne réside en rien dans une montée de l'anomie, dans une perte de consistance des règles sociétales. Elle ne réside même pas dans une crise des liens sociaux et un isolement croissant des individus. Elle vient de manière beaucoup plus simple du fait qu'après deux siècles (le 18ème et le 19ème) de montée et d'affirmation de la centralité de l'individu, composé dans ses relations réglées d'avec d'autres individus, affirmation devenu croyance sociale, aboutissant aux dogmes et théories des courants dominants du début du 20ème siècle et origine d'un nombre considérable de comportements auto-régulés, cet individu s'étiole et perd de sa consistance, au moment même où paradoxalement, par une étrange erreur d'appréciation historique, on tend à nous faire croire que nous vivons, actuellement, une montée de l'individualisme.

Individu et identité personnelle, centrés sur la fameuse "réalisation de soi", sont des notions qui ont à ce point fusionné qu'il serait vain, désormais, de vouloir les séparer. Or la question de l'identité est derrière nous, elle ne nous fait que nous tirer vers un passé qui disparaît. C'est désormais l'individualité singulière et les compositions communautaires d'individualités humaines concrètes qui constituent notre horizon. Néanmoins, pour que l'égotisme soit devenu une maladie à ce point tenace et répandue, du moins au sein de la civilisation occidentale - et bien que cela puisse apparaître comme une affirmation caricaturale, il n'a pas faux de dire qu'il s'agit d'une maladie de riches - , il faut bien qu'il en existe des ressorts actuels qui l'accentuent. Or ces ressorts ne sont pas à chercher dans une pseudo-montée des "valeurs" de l'individualisme.

Ils viennent d'un pourrissement des rapports sociaux dominants : une accentuation de la mise en concurrence et de la sélectivité au sein du rapport salarial, une augmentation et surtout une polarisation des pressions sociales sur l'individu, tel qu'engendré, matériellement et idéellement, par la modernité, un isolement de cet individu dès lors que les composantes de la mise en œuvre des registres et institutions de l'Etat Social se délitent et que les conditions communes ne sont que médiocrement réunies pour que chaque supposé "individu isolé" puisse découvrir tout à la fois ses appartenances sociales et humaines en devenir et la singularité incommensurable qu'apporte son individualité, dès lors que cet "individu" s'enferme dans la recherche fictionnelle de "liens sociaux" traditionnels (les liens de la société, devenus tout aussi traditionnels et oppresseurs qu'ont pu l'être les liens des communauté de tradition) ou pense ne plus pouvoir compter que sur soi. Dès lors enfin qu'une partie des sciences humaines se nourrissent de la complainte sur les souffrances que cet "individu" isolé endure en lui-même, en ayant abandonné toute ambition à traiter des causes des phénomènes..

Mais il existe en tout état de cause, une thérapie simple à pratiquer : comprendre, savoir que la question de la recherche de l'identité personnelle est une question d'un médiocre intérêt, dont les fondements matériels ont déjà largement disparu, et qu'il convient de se penser soi-même de manière nouvelle, en s'engageant dans des appartenances qui procèdent d'un devenir à mener solidairement.

Paris le 24 avril 2004

 

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