La mort des civilisations ?

 

La pensée écologique nous a appris à développer une réflexion et une action sur la disparition précipitée et artificiellement provoquée des espèces vivantes. Une formule la résume : la réduction de la bio-diversité. Il faut prendre cette réflexion avec rigueur pour éviter de tomber dans la naturalisme ou dans toute approche sentimentalo-nostalgique. Que des espères disparaissent, cela n'a rien de nouveau et préoccupant en soi. Cela fait partie des grands cycles des mutations et des événements " catastrophiques " peuvent induire des disparitions brutales. Mais il faut porter attention aux deux adjectifs : " précipitée " et " artificiellement provoquée ". Car, là où nous avons toutes bonnes raisons de nous préoccuper de la réduction de la bio-diversité (au sens large du terme), c'est qu'à la fois :

- elle engage notre responsabilité spécifiquement humaine, renvoyant au Principe Responsabilité mis en lumière par Hans Jonas,

- elle affaiblit le potentiel du vivant, dont celui de notre propre espèce.

Bien des exemples peuvent en attester : des plantes à pouvoir médicinal qui disparaissent, c'est une source de soin et de guérison qui s'évanouit. Des espères animales qui disparaissent, ce sont des chaînes du vivant qui sont rompues, entraînant, soit des proliférations incontrôlées d'autres espèces, soit des suites inévitables de mort d'autres espèces. Des espèces animales et végétales qui disparaissent, ce sont souvent des paysages entiers qui se modifient progressivement, avec, par exemple, le développement de nouvelles zones désertiques. Ou bien encore, c'est la régénération de l'eau et l'oxygénation des océans qui se dégradent. Sur un tout autre registre, des espèces " belles " ou " touchantes ", qui font partie de notre patrimoine historique, qui disparaissent, ce sont des sources d'émotion et d'esthétisme qui se tarissent. C'est la grisaille et l'uniformité qui s'étendent

Enfin, et de manière plus profonde encore, on peut se demander si la capacité de l'espèce humaine à détruire en masse des formes vivantes différentes d'elle n'affaiblit pas son propre corps, en raréfiant les sources d'affections (par la nourriture, par le climat, par les contacts avec d'autres espèces et micro-organismes, etc.) qui portent le corps humain à développer sa puissance. C'est comme si se mettaient en place des processus de dégénérescence, masqués par les progrès de la médecine. On sait, et ce n'est plus à démontrer, que la mort précipitée d'espèces vivantes (des bactéries, des insectes…) provoquent, chez les espèces restantes, des mutations et endurcissements qui les rendent beaucoup plus résistantes à l'action humaine. Un cycle infernal s'enclenche ainsi.

Il faut certes prendre les métaphores avec précaution. Mais je suis proche de penser que l'on peut utiliser cette comparaison pour penser ce qui se produit actuellement : la mort, pour ne pas dire la tuerie des civilisations "étrangères " à l'occident. Pour ne pas dire " étrangère à la version américanisée du mode de vie et de pensée occidental ". Je dis " américanisée ", nullement pour mettre spécifiquement en cause les Etats Unis, mais, à la manière de Gramsci, pour typifier un mode de vie et de pensée dont les Etats Unis sont le centre de diffusion et promotion, version qui, à sa façon, est devenue un vecteur essentiel de développement et pénétration des intérêts économiques (car l'effet va bien au-delà des luttes pour la captation des ressources pétrolières : la mondialisation non critique du mode de vie occidental est " le " vecteur de pénétration de la globalisation économique).

Ce n'est pas la première fois que des civilisations auront été massacrées. Que reste-t-il, par exemple, des civilisations indiennes des deux Amériques ? Pratiquement rien, sinon une indicible souffrance et misère. Et que deviennent les magnifiques civilisations africaines ? Après avoir été étouffées, niées, " christianisées ", décomposées par la colonisation, ce qui se passe en ce moment est pire : elles périssent et se décomposent par la mort physique, les maladies, la plus que misère et les guerres intestines de ce continent. Par son abandon. Mais un nouveau front a été désormais ouvert en Orient. L'Orient résistait à l'américanisation (baptisée, pour la cause, "modèle de démocratie et liberté ", celui que nous éprouvons bien, nous occidentaux, dans ses limites).

La résistance de l'Orient doit être brisée : voici la nouvelle croisade. Une sorte de haine de l'Orient commence à être encouragée, une étrange paranoïa. Les puissances occidentales se dénomment elles-mêmes…occidentales : ce n'est pas un qualificatif innocent. C'est l'Occident face au reste du monde. Quelques tribus supposées sauvages en Afghanistan ? Qu'à cela ne tienne : l'armée onusienne, les organisations humanitaires, les différentes sources d'aide et l'arrivée de la culture occidentale, en viendront à bout, sous le bouclier militaire, soigneusement installé, par les Etats-Unis. De guerre en guerre, la croisade occidentale pénètre de plus en plus en profondeur et s'arroge de plus en plus de droits d'intervention directe (au mépris du droit international, mais que vaut-il, lorsque liberté est donnée à la force pure de s'exercer, avec la bénédiction de Dieu et l'étendard du Bien ?). Nous assistons, sur nos écrans de télé, à la disparition rapide et sciemment provoquée de toutes les civilisations non blanches, non occidentales, non judéo chrétiennes. Bref : de tout ce que les Bush, de toutes espèces (car ces espères là prolifèrent), détestent.

Bien entendu, nous pouvons, raisonnablement, mettre en avant les apports considérables de la civilisation occidentale, en particulier sur le registre de la liberté individuelle et de la croissance du bien être matériel. Nous pouvons, tout aussi raisonnablement, mettre en lumière les destructions et impasses considérables que cette civilisation a opéré. Mais, en tout état de cause, nous pouvons et devons développer le souci de ce que chaque civilisation peut apporter d'inédit et d'éthiquement positif à l'humanité-monde. Par exemple, la civilisation indienne de la zone du Brésil avait développé un regard d'une grande subtilité et richesse sur les êtres de la nature environnante, animaux et plantes, au sein d'une vision du monde particulièrement passionnante. Mais qu'en reste-t-il? Quelques écrits d'éthnologues et anthropologues. Dès les années 50, Levy Strauss avait lancé un vibrant appel contre la disparition de ces civisations et l'uniformisation "triste" du monde supposé "civilisé". Mais qu'en est-il resté?

Face aux actuelles croisades, nous, résistants du désert, habitants de Dune, nous apprenons, nous nous endurcissons à notre manière. Nous sommes riches de la richesse du croisement des civilisations. Mais le risque existe de ressembler à nos tueurs, de sombrer dans les passions tristes du ressentiment et de la revanche. Nous devons lutter par des armes généreuses, et d'autant plus fermes, tenaces, indestructibles. Chameaux marchants dans le désert : ce magnifique tableau de Klee, je le fais mien. Ce pourrait être l'étendard du Peuple Monde, celui de la vraie mondialité.

Philippe Zarifian 30 décembre 2001.

ci-dessous : un texte que j'ai écrit fin septembre, pour moi-même, pour me souvenir, peu après l'attentat du 11 septembre et sous le coup des déclarations de Bush

La Perse, la Chine, et tant d'autres civilisations.

Septembre 2001 : Bush s'est arrêté à temps dans le départ en croisade. La raison stratégique et économique a repris le dessus. Dieu blanc contre Diable noir ont été retirés, du moins en apparence, pour l'instant. Néanmoins, en ces jours, où l'Occident a commencé de partir en croisade, où le Bien occidental s'est dressé contre le Mal oriental, je me suis souvenu de la Perse, partie de moi-même. J'ai feuilleté un livre magnifique sur l'art persan, rêvé devant les photos de tapis jardin, pensé à Ispahan.

Chaque peuple a droit à ses rêves, peut revendiquer sa civilisation, se sentir contributeur de la vaste histoire humaine. La civilisation occidentale n'est ni plus vertueuse, ni plus riche que les autres. Elle est simplement différente, étrange à sa manière, comme l'écrivait Usbeck dans ses lettres persanes.

Elle traverse, comme toute histoire de longue durée, des hauts et des bas. J'ai l'impression confuse que nous tombons, que l'occident a perdu une large partie de sa capacité de création, de beauté et d'élaboration éthique, qu'elle est devenue grise et épuisée, comme étouffée sous l'énormité du déploiement de la violence et de la chasse aux différences, sous la chape de plomb de l'économique et du financier.

La vie chez nous, ici, en Occident précisément, devient survie, violence permanente, pression, pornographie. Pensons par exemple à l'étalage, totalement indécent et manipulatoire, sur les antennes des télévisions, des sentiments et de la vie intime des " gens ". Pensons à l'étalage quotidien des cadavres aux actualités. Le sentimentalisme, les pleurs, la peur, le dégoût, les chocs émotionnels remplacent l'appel à l'intelligence.

Il faut des types humains particulièrement tenaces et joyeux pour y résister. Face à une société dure, comment former une jeunesse qui soit résistante, sans céder elle-même à la dureté? Grisaille, horreurs, films catastrophes qui, soudain, se brisent dans la réalité elle-même.

Je me souviens. Je me souviens de la Perse, de la Chine, du Vieux Lao Tseu, des accents de Russie, des chats sauvages du Brésil, de mes amis là-bas, de tous les métis du Monde. J'ai parfois honte de ma partie occidentale. Mais je me promène alors dans Paris, doucement, et me rassure. Paris Poète, ce beau livre qui vient de paraître. L'occident a des beaux côtés.

Croire que la puissance réside dans la guerre et la violence, quelle bêtise! La guerre n'est que faiblesse, tristesse et lâcheté. Le faux visage de l'occident a un nom qui n'a pas perdu de ride : l'impérialisme, celui qui nous étouffe, celui contre lequel une intellectuelle iranienne se révoltait, criant qu'elle n'avait pas besoin de l'occident pour penser et créer, pour lutter et aspirer à la liberté. Interpellant un journaliste interloqué à qui elle affirmait: "je suis persane!". Persane, et non pas iranienne. Pourquoi nierait-on, à des parties entières de l'humanité, d'avoir une histoire ?

Et pourquoi nous contesterait-on, à nous autres, métis du monde, de faire se rencontrer ces histoires civilisationnelles ?

zarifian philippe 29 septembre 2001

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