Zarifian Philippe

L'intellectualité pure et son rôle dans la société de contrôle.

Je voudrais me livrer ici à une hypothèse audacieuse, avec toutes les précautions à prendre dans cette prise de risque.

L'hypothèse est la suivante : l'intellectualité pure est un référent majeur de l'exercice des rapports de domination, au croisement précis entre rapports sociaux de classe et rapports sociaux de sexe. Cela peut sembler une affirmation contre-intuitive. Par exemple, on sait que les filles réussissent particulièrement bien dans leurs études, et on pourrait penser qu'elles n'ont aucune difficulté à s'affirmer comme intellectuelles. Mais outre qu'il convient de préciser ce que l'on peut entendre par " intellectualité ", j'insiste d'entrée de jeu sur le qualificatif de " pure ". C'est lui qui est discriminant. Pour comprendre de quoi il s'agit, et faire le lien avec la société de contrôle, commençons, non par la subjectivité, mais par l'objectivité. L'univers de l'intellectualité pure s'enracine dans la division sociale du travail entre travail intellectuel et travail manuel. Cette division du travail est devenue, depuis de nombreuses années, très peu étudiée. Il semblerait presque qu'elle ait disparu. Il est possible que les sciences humaines et sociales portent ici une part de responsabilité. Il est en effet devenu évident, depuis de très nombreux travaux sur ce sujet, que le travail manuel mobilise, non seulement la subjectivité, mais l'intelligence de l'individu. L'ergonomie, par exemple, a produit, de manière convaincante, un " modèle de l'homme " (qu'on devrait dire : de l'individu humain) dans lequel le moindre travail manuel mobilise l'entièreté de son intelligence (que celle-ci soit rusée, ou non, peu importe ici). Néanmoins, intelligence ne veut pas dire intellectualité, et moins encore intellectualité pure. Le fait que l'intelligence soit mobilisée au sein du travail manuel n'infirme en rien l'existence d'une division sociale (il faut insister sur le mot " social ") du travail entre travail intellectuel et travail manuel.

Je pense que la division sociale du travail entre travail intellectuel et travail manuel continue d'opérer fortement, mais qu'elle a en partie changé de forme. Elle opère une séparation au sein même du travail réputé intellectuel. Cette séparation prend la figure de l'intellectualité précisément, et c'est à partir de la figure de l'intellectualité que l'intellectualité pure peut s'affirmer et s'exercer comme forme sexuée de domination. Prenons un exemple archi-classique : tout le monde sait que ce qui caractérise le taylorisme, c'est la division sociale entre conception et exécution du travail, et, matériellement parlant, le développement des " bureaux " et des couches sociales qui les portent : bureau d'étude, bureau des méthodes, service qualité, service ordonnancement, etc. Tout le monde sait que ce monde des bureaux s'oppose à celui de l'atelier, par l'intermédiaire de la prescription des tâches. Tout le monde sait à quel point ce monde des " bureaux d'ingénierie " est peu féminisé, avec toute la barrière que représente ici la relation à la technique, en tant que domaine réservé des hommes, même si des populations féminines s'introduisent dans les milieux d'ingénieurs. Mais ce simple constat empirique est indicateur du fait que la division du travail joue à plein, et n'a directement rien à voir avec la question de savoir si le travail en atelier mobilise ou non l'intelligence des individus.

Néanmoins, il faut dépasser cet exemple archi-classique : lorsqu'une partie de l'activité de conception est réintégrée dans le travail direct, et en particulier lorsqu'une autonomie est laissée, dans le monde des services comme dans le monde industriel, à la définition des méthodes de travail " en situation ", on n'abandonne pas pour autant la division sociale du travail entre intellectuel et manuelle. Elle prend simplement une autre configuration, mobilisant des antécédents déjà lointains, en réalité.

Sur ce fondement objectif, qu'est ce que j'entends par " intellectualité pure " ? J'entends un modèle, ou plus exactement la construction sociale d'un univers, au sein duquel n'opèrent que des idées, qui se prennent elles-mêmes pour objet (la raison raisonnante, ou encore le travail de la pensée sur elle-même, c'est à dire l'exercice de l'intellectualité), et qui se manifeste à l'état pur, c'est à dire coupé de toute référence à la corporéité, et plus largement de toute référence à la matérialité du monde.

Pour reprendre une image forte de Bruno Latour : un univers de cerveaux sans corps, enfermés dans des bocaux, et qui communiquent par télépathie. C'est Kant qui, malgré sa référence à la finitude humaine, a théorisé de la manière la plus remarquable la question de l'intellectualité pure (par la formulation du concept de " raison pure "). En particulier, dans son ouvrage sur la critique de la raison pratique, il faut fortement porter attention au fait que Kant parle de " raison pure pratique " et s'explique longuement à ce sujet. La raison pure pratique se déploie dans le registre de l'univers supra-sensible, c'est à dire un univers différent du monde sensible, au sein duquel n'opèrent plus les lois de la nature (les lois de la nécessité), mais celles de la volonté libre, de l'autonomie, au-delà du corps et des (basses) passions. Le concept de loi change radicalement de sens : la loi n'est plus physique, elle devient morale. C'est au sein de cet univers supra-sensible où règne la raison pure que les grands universaux peuvent être élaborés, ces grands universaux qui s'appliqueront à tous les êtres raisonnables (dont l'Homme). La tragédie de l'Homme, pour Kant, est qu'il reste nécessairement clivé entre le monde sensible auquel il ne peut pas ne pas appartenir et le monde supra-sensible. Mais la grandeur de l'Homme au sein de cette situation tragique (néo-chrétienne) est qu'il a accès à la noblesse du monde supra-sensible, à l'univers de la raison pure (connaissante et pratique).

Tous les ingrédients du rapport de domination sur les femmes sont déjà posés. Cette approche kantienne, qui a été "vulgarisée", reprise et diffusée largement, bien au-delà de la rigueur de la pensée de Kant, peut être reprise pour diffuser une image des femmes selon laquelle elles seraient :

- engluées dans la corporéité,

- dominées par les passions,

- soumises aux lois de la nature (à commencer par celles de leur propre nature),

- écartées de la beauté du monde moral, donc prisonnières d'une conduite non-morale (instinctive).

- soumises aux travaux de la reproduction (natalité, élevage des enfants, domesticité),

- et donc placées hors du champ, intellectuel et pratique, des grands universaux (qui n'en cessent pas pour autant d'être des universaux !).

Ce modèle de l'intellectualité pure, que je prends ici comme une forme-type de domination, est, j'y insiste, très différent de la simple référence à l'intelligence. Il ne veut en aucun cas dire que les femmes ne sont pas intelligentes, par capables de réussir leurs études, etc. Il veut dire qu'elles sont séparées, par une barrière infranchissable (sauf, bien sûr, pour quelques exceptions), de cet univers, qui est, par définition même, élitiste. La femme, la plus intelligente du monde, ne saurait s'élever au-dessus de la corporéité et des passions. Elle est engluée dans le monde sensible. Elle sera toujours une sorte de Jeanne d'Arc, une Hannah Arendt, sensible, intelligente et rebelle.

Il faut voir en même temps comment se dessine ici un rapport au sein du salariat en relation étroite avec l'essor du capitalisme. L'univers de l'intellectualité pure n'est pas directement celui des bourgeois, ni même celui des capitalistes. Personne d'ailleurs n'aurait l'idée saugrenue de faire des capitalistes des intellectuels. En réalité, c'est un univers qui scinde le salariat.

Il installe une partie du salariat (celle qui réside précisément du côté du travail purement intellectuel) en position de domination intermédiaire. Ce salariat ne domine pas économiquement, mais il domine intellectuellement. Il occupe les positions d'intellectualisation en tant que positions de domination masculine.

J'entends soutenir la thèse que c'est au sein des rapports sociaux de sexe que cette position de domination s'est construite, avant que d'être asservie aux rapports découlant de la condition salariale. L'exercice de cette domination se soutient d'un savoir très spécifique (que curieusement Foucault n'a pas saisi, probablement parce qu'il était plus intéressé par les techniques que par les sciences). Ce savoir a un nom : la logique. La logique est l'exercice pur de l'intellectualité pure.

Dans le modèle de l'intellectualité pure, les femmes peuvent être considérées comme intelligentes, mais leur comportement ne sera jamais référé comme réellement logique. La logique n'est que la façade qui cache l'empire des passions. Comment la figure de l'intellectualité pure rejoint-elle la société de contrôle? Par le biais de l'autonomie, qui est, dans la théorie kantienne, la face directement conjuguée à la détention de la raison pure. Le salarié autonome est relié et contrôlé par un faisceau, au travers de l'auto-mobilisation de soi, et des comptes qu'il doit rendre quant aux "produits" (pour l'employeur) de cette auto-mobilisation. Mais cette faculté d'autonomie, d'auto-édiction de ses propres règles d'action, se scinde :

- pour les hommes, elle se pare de la beauté de la logique pure. Les hommes sont des machines intellectuelles, proches de ordinateurs qu'ils utilisent, qui sont capables d'une production intellectuelle permanente, portée par une intellectualité pure de tout sentiment. Leur seule passion, si l'on peut dire, est celle de l'intellectualité elle-même : la passion d'être intellectuellement disponible et créatif, machine en mouvement perpétuel, qui s'émancipe des contingences matérielles. Purs cerveaux, ces hommes peuvent travailler à toute heure, en tous lieux. D'autres (des femmes, des robots, des serviteurs d'un nouveau genre) leur porteront leur alimentation, les transporteront, seront disponibles (par téléphone portable) pour les servir en organisant les activités bassement logistiques. Ces hommes s'auto-exploitent et exploitent autrui, avec la jouissance procurée par le fonctionnement de leur intellect. Je ne pense pas uniquement aux cadres supérieurs. Je pense à une multitude de métiers à dominante explicitement intellectuelle, dans lesquels les hommes priment, non par leur intelligence, mais par le modèle sexué qu'ils portent et diffusent (modèle qui peut parfaitement emporter des femmes), modèle qui, paradoxalement, est celui qui les asservit le mieux à l'entreprise, qui légitime le faisceau qui les attache, plus fortement qu'une chaîne en acier.

- pour les femmes, l'autonomie sera toujours perçue comme partielle, temps volé, implicitement sous-tendue par des passions et centres d'intérêts qui les détournent de leur tâche. Les femmes ne sont jamais, dans ce modèle, réellement disponibles et auto-engagées. Elles sont suspectes. On imagine qu'elles ne cessent de penser à leurs enfants, à un amour déçu, à un problème pratique, à une tâche domestique, etc. Incapables de partager l'intellectualité pure et d'y consacrer leur âme, elles ne peuvent être réellement tenues par le faisceau. C'est la raison pour laquelle, soit, en masse, elles resteront insérées dans les rapports agonisants de la société disciplinaire, dont les modalités s'actualisent, comme le montre l'exemple frappant des centres d'appels téléphoniques; soit, en minorité, elles entreront dans l'univers de la société de contrôle, mais à des positions subalternes.

J'insisterai, in fine, sur le caractère très pervers du culte de l'intellectualité pure. Car s'il énonce qu'il est au-dessus des passions (des affects de manière générale), il ne peut le faire que grâce à une fiction, mais une fiction active, opérante. La fiction est que l'on puisse penser en-dehors ou au-dessus de tout affect. La fiction est celle de l'existence d'un monde supra-sensible. D'une certaine façon, il serait aisé de montrer à quel point les affects " portent " les intellectuels purs, en particulier la passion de l'ambition, qui conduit de manière particulièrement aisée à celle de la domination. Prenons le cas d'un DRH qui prononce et justifie un licenciement collectif. Que dira-t-il ? Deux choses : qu'il compatit avec le sort fait aux licenciés (tout sera mis en œuvre pour….), mais aussi, et surtout, qu'il existe un calcul logique qui a présidé à cette décision. Elle a été prise en-dehors de toute passion, en toute objectivité (il faut entendre : en toute intellectualité). C'est le cerveau qui a pensé, et non le corps. Il y a l'implacable force du raisonnement logique qui anticipe les événements. Qui plus est, et cela peut devenir un tour de force, il est moral de procéder au licenciement, moral au sens quasi-durkheimien du terme : on évite un futur désordre, on ordonne le monde. C'est le DRH (ou l'équivalent) qui formulera ces énoncés. Ce ne sera pas le grand patron. Celui-ci ne jouera pas, sauf exception, le jeu de l'intellectualité (mais celui des rapports de force et des intérêts, avec un retour explicite des passions. Le grand patron se doit d'afficher une passion). Ce DRH ne peut être qu'un homme. Entendons : peu importe qu'il soit "réellement" un homme ou une femme. Mais il ne peut se comporter que "comme un homme". Et cet "homme", symbole de l'intellectualité pure en action, aura toutes chances d'être bien noté et de progresser dans l'échelle hiérarchique.

 

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