Ainsi pensait Zarathustra.

La cosmologie optimiste et l'art de vivre du peuple iranien.

 

1. Situer Zarathustra.

Si le nom de Zarathustra nous est familier, à nous, européens, c'est sans nul doute grâce au magnifique texte de Nietzsche, intitulé : "Ainsi parlait Zarathoustrat", bien que le contenu de ce texte n'ait bien sûr rien à voir avec ce qu'a pu penser et dire le vrai Zarathustra, grand réformateur de la religion philosophie iranienne.

Zarathustra était effectivement son véritable nom, mais il est plus connu actuellement, en Iran, sous le nom de Zoroastre, qui est une déformation grecque de son nom initial.

Nous savons, avec assez de précision, où il vécut : dans la partie Est de l'Iran, mais les dates, voire la période de son existence, sont sujet à caution.

Une seule certitude: quand on aborde l'influence de sa pensée, on est immédiatement plongé dans le temps long, qui tranche avec le temps court, voire ultra-court, qui nous est devenu si familier dans l'actuelle vie trépidante que nous menons, en Europe occidentale du moins et qui nous rend aveugle à des influences réelles qui se propagent dans le temps long des civilisations, comme aux crises et retournements qui peuvent s'y produire, et dont l'œuvre de Zarathustra est un exemple. Si lui-même s'est présenté comme réformateur de la religion existante à son époque, il a en réalité procédé à une véritable révolution dans la cosmologie des peuples d'Iran, révolution encore présente dans un pays, officiellement considéré comme une République Islamique.

Il existe actuellement deux thèses à propos de la datation de sa vie.

La première est la version officielle, donnée par les communautés parsis (les Perses), dont la plus importante est située en Inde, à Bombay et qui perpétue la religion réformée par Zarathustra, le mazdéisme (qu'il serait totalement faux de nommer : Zoroastrisme, car Zarathustra, s'il s'est de fait présenté comme un prophète, n'a jamais prétendu être autre chose qu'un simple humain. Il n'y a donc aucun culte à lui rendre.).

Selon cette version, il aurait vécu au 7ème siècle avant Jésus Christ, de 660 à 583. Son existence est donc antérieure à celle de Bouddha, et considérablement antérieure, bien entendu, à celle de Jésus Christ et de Mahomet. Une seule certitude : c'est la date la plus proche. L'influence de ses écrits et de sa pensée s'est alors propagée en Iran, jusqu' à devenir la religion officielle du pays sous le royaume sassanide, vers l'an 300 après Jésus Christ - soit environ 9 siècles après la fondation du mazdéisme - et a perduré, à ce titre, jusqu' à l'invasion arabe réalisé au 7ème siècle après Jésus Christ, qui a importé, en Iran, l'Islam (sous sa version sunnite, jusqu'à ce que les Iraniens choisissent le Chiisme).

Dès cette période, la religion musulmane s'est donc imposée, à un peuple non-arabe et à l'occasion d'une invasion. N'ont subsisté, dans une référence explicite au mazdéisme, que les communautés auxquelles j'ai fait allusion, la légende voulant que la plus importante d'entre elle, celle de Bombay, soit issue de la fuite d'un groupe perse (quelques milliers), se réfugiant en Inde pour fuir l'invasion arabe et perpétuer dès lors la religion iranienne.

Dans l'Iran d'aujourd'hui, pour la grande majorité du peuple, la référence à l'Islam domine incontestablement, mais dans le mode de vie et la philosophie pratique des iraniens, l'influence plurimillénaire du mazdéisme perdure. Dans cette version officielle, nous sommes déjà plongé dans le temps long.

La seconde thèse, défendue par un certain nombre de scientifiques, spécialistes de l'Iran, est que Zarathustra a en réalité vécu bien en avant; aux environs de l'an 1000 avant JC. Ils s'appuient, pour avancer cette thèse, sur le caractère très ancien - et très difficile à traduire - de la langue utilisée dans les écrits de Zarathustra, les Gâthâ, qui constituent un ensemble de poèmes, seuls écrits de lui qui nous soient parvenus et sur les éléments de l'environnement de vie que Zarathustra y utilise.

Peu importe. La seule chose certaine est que nous sommes face à une des plus anciennes religions monothéistes du monde, qui plus est : face à une pensée abstraite, qu'on ne peut pas hésiter de qualifier de philosophie, présentant à la fois une vision de l'univers entier et une philosophie de vie pratique, sans doute l'une des plus positives qui soit.

Cela relativise fortement l'importance donnée en Occident, aux trois religions (juive, islamique et chrétienne), issue du même Livre et qui auraient été le pseudo-point de départ de la pensée monothéiste dans le monde (de la croyance en un seul Dieu). Si effectivement, Zarathustra a vécu à cette lointaine époque, l'existence de cette religion réformée aura duré pendant environ 3 000 ans, se perpétuant encore de nos jours, en particulier dans la grande et riche communauté de Bombay.

Et il est dès lors très étrange que cette pensée et religion soient actuellement à ce point méconnues. On ne peut y voir qu'une seule raison : le travail de négation et d'étouffement que la pensée occidentale (incluant, en l'espèce, la pensée arabe) a opéré.

Je peux faire ici une courte digression : où finit l'Occident ? Où commence l'Orient ? Lorsqu'on parle de Moyen Orient, on englobe incontestablement un ensemble de pays qui se situent au Sud Est de l'Europe dite occidentale et laisse croire que ces pays ont une histoire civilisationnelle et des caractéristiques communes. Or rien n'est plus contestable.

Lorsqu'on est en Iran, la géographie du monde se modifie. Il va de soi que les pays arabes du Moyen Orient sont en réalité à l'Ouest, donc à l'occident. Et il va de soi que l'Iran, non seulement n'est pas un pays arabe (il faut parfois le rappeler !), mais à une histoire qui vient du Nord Est, et pas du tout du Sud Ouest.

C'est une vision de la géographie historique qu'il ne faut jamais oublier quand on parle des Iraniens.

Quelques mots sur les peuples dont Zarathustra est issu.

Le mot "Iran"n'est absolument pas un mot moderne. Il est la compression du mot aïrya, d'où est sorti le mot "âryens". Les seuls et véritables âryens - rendus tristement célèbres par les nazis ! - constituent un ensemble de peuples nomades, partageant une même région indo-européenne, située au Nord de l'actuelle Inde et Iran, en Asie centrale, déjà aux environ du cinquième et quatrième millénaires avant notre ère.

Dans l'Iran d'aujourd'hui, on traduit Iran par "gens de l'Est", marquant ainsi une origine qui n'a rien à voir avec les "gens de l'ouest", et en particulier les arabes. Les Perses (les Parsis) constituaient l'un de ces peuples nomades, un parmi les autres, bien que le plus puissant. Les mèdes, autre tribu venu de l'Est, ont longtemps rivalisé avec les Perses, avant de s'allier avec eux à l'époque de la construction de l'Empire Perse.

Sans entrer dans des détails historiques, je retiendrai simplement, pour mon propos, que les âryens se sont divisés en deux groupes : partant d'Asie centrale, l'un est descendu vers l'Inde et s'est installé dans le nord de cet immense pays. L'autre est descendu vers l'Iran, s'installant d'abord à l'Est (en empiétant d'ailleurs sur l'actuel Afghanistan), puis s'est étendu sur tout l'Iran.

Zarathustra est né et a vécu au sein de cette seconde branche, dans la zone initiale de peuplement située au Nord-Est de l'actuel Iran.

Le fait que Indiens du Nord et Iraniens soient issus du même ensemble de peuples est certain. Tous les rapprochements linguistiques l'attestent. Et au départ, la religion est la même, faisant référence aux mêmes dieux, bien que sous des noms légèrement différents.

A cette descente des âryens vers le Sud a correspondu un processus de sédentarisation. Quand naît Zarathustra, la sédentarisation est achevée et les Iraniens sont devenus des éleveurs sédentaires, en particulier de bovins, ce qu'ils sont toujours d'ailleurs dans des villages construits en terre que l'on trouve dans l'intérieur du plateau central.

Le bœuf occupe une place prépondérante dans la religion que Zaratoustra va profondément rénover, non pas du tout qu'il ait un caractère sacré, mais pour qu'on reconnaisse, pour les valeurs de mode de production, son importance. Un des premiers actes spectaculaires de Zarathustra sera de s'élever, avec violence, contre les sacrifices de bœufs, qui étaient devenus rituels dans l'ancienne religion.

Le bœuf est un animal central pour le mode de vie des populations et doit être respecté comme tel. Le tuer, même sous forme d'offrande aux dieux, est une absurdité, que Zarathustra dénonce avec la vigueur qui le caractérisait.

Un dernier élément de datation est important à connaître. Il est doublement certain :

- que Zarathustra a vécu avant la prise du pouvoir étatique, en Iran, par la dynastie perse des Achéménides, et donc avant la fondation et le développement de l'Empire perse (550 - 330 avant JC),

- et que, malgré cette antériorité du mazdéisme réformé, l'Empire perse n'adoptera pas la nouvelle pensée. Il restera ancré dans l'ancienne religion. Il faudra d'ailleurs attendre l'an 300 après JC et la prise de pouvoir par une nouvelle dynastie pour que le mazdéisme devienne religion d'Etat. La pensée-religion de Zarathustra restera donc longtemps minoritaire, pour le redevenir après l'invasion arabe.

Une certaine confusion peut être introduite par la référence à Ahura Mazda, littéralement le Seigneur (Ahura) Sage (Mazda) qui est forte et permanente dans l'Empire Perse, alors qu'il est en même temps le nom donné à Dieu par Zarathustra, lui-même prenant une dénomination d'un dieu majeur dans l'ancienne religion, largement partagée par les Iraniens et les Indiens.

Mais la différence est de taille : dans les bas reliefs, taillés dans la roche, et qui représentent les heures glorieuses des rois perses, figue toujours, près du roi, une représentation du dieu Ahura Mazda, sous forme d'un corps humain pris de profil et chevauchant une sorte de taureau ailé. Cette représentation est devenue très célèbre et figure encore de nos jours comme symbole de l'Iran.

Or il s'agit de l'ancien Ahura Mazda, auquel il aurait été impossible que Zarathustra adhère, et ceci pour deux raisons majeures :

- pour Zarathustra, Dieu est une pensée, irreprésentable sous forme humaine,

- et il n'est en aucun cas le dieu de la guerre, venant légitimer et soutenir des victoires. Le simple mot de "mazda", sagesse, montre à quel point il serait ridicule d'en faire, comme l'ancien Mitra, un dieu de la force et de la guerre.

D'ailleurs le Dieu de Zarathustra n'a pas vocation à intervenir dans les affaires humaines. Son action se situe au niveau cosmique. Donc, un même nom renvoie à des pensées très profondément différentes.

2. La cosmologie inventée par Zarathoustra.

Au centre et à l'origine de l'univers se situe Dieu, un seul Dieu, le Seigneur Sage. L'affirmation de monothéisme est claire et nette. Toutes les nombreuses divinités de l'ancienne religion - dont on trouve encore aisément les traces en Inde - sont écartées par lui d'un revers de main. On pourrait reprendre l'assertion du Coran : il n'y a de Dieu que Dieu ! C'est Ahura Mazda.

Ce qui se cachait de manière superstitieuse derrière les multiples divinités ne sont que des fonctions de la vie humaine et de la nature, certes créées par Dieu, mais dans lequel il n'intervient pas directement. C'est aux hommes d'avoir la sagesse d'en prendre soin (par exemple : de prendre soin de la fécondité du sol).

Ahura Mazda est une pensée. Très rares sont les hommes qui puissent communiquer avec elle. Zarathustra se présente comme l'un des rares (le premier peut être, mais pas le dernier) à pouvoir établir une conversation, un échange de pensée avec Dieu. Nous ne sommes absolument dans le cas de figure où Dieu élit un homme pour lui transmettre ses ordonnancements et ses commandements, cet homme ne faisant alors que retranscrire les paroles de Dieu.

Avec Zarathustra, nous sommes dans un tout autre cas de figure : les poèmes qu'il nous a laissé sont de véritables discussions, dans lesquelles Zarathustra pose des questions à Ahura Mazda et obtient réponse. Il ne fait pas parler Dieu. La réponse est une pensée. Mais toute l'habileté de l'écriture de Zarathustra est que ces questions sont tournées de telles façons qu'elles contiennent en elles la réponse. C'est une conversation avec la Sagesse.

Zarathustra s'éduque et, par le contenu de ces conversations, va éduquer à son tour les autres hommes.

La cosmologie que trace Zarathustra est singulière, en particulier si on la compare aux autres religions.

Le monde essentiel est le monde terrestre. C'est en son sein que se situent tous les enjeux. Nous sommes dans une vision cyclique du Cosmos. Au moment où vit Zarathustra, il existe, au sein du monde terrestre, une lutte entre deux forces opposées. La qualification de ces deux forces a posé d'énormes problèmes aux traducteurs !

Bien des commentateurs de Zoroastre utilisent ce qui leur semble naturel : le Bien et le Mal. Or rien ne peut étayer une telle affirmation. La traduction des gâthâ, saluée par tous les spécialistes comme la meilleure, et qui, chance pour nous, est en langue française (traduite ensuite dans de multiples langues) est de Duchesne-Guillemin, publiée en 1948.

Or ce savant et traducteur en même temps a eu l'intelligence de commenter ses choix de traduction. Il remarque que là où il est tenté de traduire par Mal et par méchant, il eut mieux valu dire Erreur ou Tromperie.

En réalité, c'est en partant de la "bonne" force qu'on peut mieux caractériser la mauvaise. Or la bonne force, l'arta, est un terme complexe. Il désigne à la fois :

- l'ordre naturel : ce sont les mouvements réguliers de la nature (le mouvement des planètes, le retour des saisons, etc;) qui s'accomplissent de manière correcte, régulière, selon un certain ordre physique du monde, créé par Ahura Mazda. " Qui a été, à l'origine, le père premier d'Arta ? Qui a assigné leur chemin au soleil et aux étoiles ? "

- la vérité, ou plus exactement, la lumière sur les choses. Quand Zarathustra demande à connaître les droits chemins vers Arta, il évoque un chemin de lumière, sans épines, aisé à suivre pour le juste. Toute la richesse de cette conception du Bon (davantage que du Bien) est que précisément elle associe, dans un seul mot, le cours du monde naturel et la conduite humaine.

Cette association est fondamentale pour comprendre la cosmologie iranienne. N'oublions pas que, dans bien des religions et bien des philosophies, c'est au contraire la dissociation et la différence qui priment. Or pour Zarathustra, l'ordre est le même, il répond aux mêmes lois, au même régime d'ordonnancement et de mouvement..

Du même coup, l'homme assure sa propre démarche, développe le sens du bon, en l'insérant dans l'ordre de la nature. L'essentiel du message de Zarathustra consiste à mettre en pleine lumière cette relation et à en reconnaître l'éminente dignité.

On comprend mieux dès lors en quoi consiste la force contraire, le druj : c'est le contraire de l'ordre, une force de désordre, de sortie de la vérité et de la sagesse, de tromperie au sens quasi-physique du terme : de faire s'égarer.

Si le monde terrestre est avant tout caractérisé, dans tous ses aspects, par la lutte entre ces deux forces, Ahura Mazda en régule le cours général, mais n'intervient pas dans les conduites humaines. Tout homme est libre de choisir le bon ou le mauvais, l'arta ou le druj. Cette cosmologie instaure donc la responsabilité humaine, mais c'est une responsabilité par rapport à un choix, une prise de parti dans la manière de penser et de se conduire, qui ne renvoie à aucun péché originel.

C'est dans la présence au monde et au présent de cette présence que chaque humain fait un choix. Zarathustra, grâce à sa relation privilégiée à Dieu et aux questions qu'il pose, à accès à la vérité. Il peut donc aider les autres à prendre le bon chemin, il peut éclairer leurs pas. Mais ce sera toujours à chacun de réfléchir et de décider pour lui-même.

Cette cosmologie est fondamentalement optimiste.

D'abord parce qu'elle renvoie les conduites humaines, non pas à un débat moral complexe, mais à l'observation et à la participation à l'ordre de la nature.

Ensuite, parce que la fin (provisoire) est connue : ce sera le triomphe de l'arta. C'est une certitude cosmique. Fin provisoire, car, le processus étant cyclique, nul ne sait ce qu'il adviendra après. Mais Zarathustra est aussi l'un des premiers penseurs à annoncer et décrire une fin du monde actuel, qui plus est : de manière résolument optimiste et enracinée dans le monde terrestre.

De manière plus classique, se pose la question du devenir après la mort. Là Zarathustra reprend la distinction entre les verts pâturages et l'enfer, mais, de manière intéressante. Il explique qu'immédiatement après la mort du corps, se manifeste une âme, la Danéâ de l'individu décédé, sous les traits d'une jeune fille, belle ou laide, selon les circonstances.

Cette Danéâ (mot intraduisible) évoque la personnalité éthique du décédé, personnalité façonnée la vie durant par l'ensemble des actes, paroles et pensées dont l'être humain s'est rendu responsable. L'âme est guidée par la Danéâ jusqu'au pont nommé Chinvat, que l'on traduit le plus souvent par le " pont du trieur ", parce que c'est là qu'effectivement s'opère le tri entre les âmes des justes et celles des méchants.

De l'autre côté du pont s'élève la " Maison des chants ", la demeure céleste, là où réside le Seigneur Sage.

Mais encore faut-il franchir le pont, car dessous s'ouvre un gouffre ténébreux et glacé. Les justes franchissent le pont sans encombre ; les mauvais tombent dans le gouffre. Bien que Dieu soit pensée et qu'il s'agisse du mouvement des âmes, on voit que Zarathustra choisit des métaphores physiques, avec toujours une évocation de lieux naturels. On notera qu'en Iran, métaphoriquement, le bon, le sage, c'est le chaud, le feu, alors que le mauvais, c'est le froid, la glace…

Toutefois, la grande différence entre cette cosmologie et celles que l'on trouve dans les religions occidentales, c'est l'absence de toute notion d'éternité. L'enfer et le paradis ne sont eux-mêmes que passagers.

Tout mène à la fin du monde, dans le monde terrestre, où triomphera la sagesse. Jusqu'à ce que commence un nouveau cycle, dont on ne sait rien.

Chez Zarathustra, dans ses poèmes, on sent une double tendance :

- une tendance affirmée vers l'abstraction (Zarathustra étant lui-même un homme particulièrement cultivé, haut placé dans l'initiation à l'ancienne religion), qui permet, je vais y revenir, d'énoncer une philosophie religion abstraite et d'autant plus difficile à traduire,

- une tendance à se régler sur les cours des choses de la nature, depuis le mouvement cyclique des astres, jusqu'à la qualité de la terre et des arbres. L'idée centrale d'ordre ne doit absolument pas être interprétée en un sens moral et moins encore policier. L'ordre, c'est le cours régulier des choses. On pourrait presque dire : c'est la beauté de l'harmonie avec laquelle les mouvements de la nature (et les conduites des hommes) opèrent. Cette esthétique est aussi ce qu'évoque le mot presque intraduisible d'Arta, dont on a vu déjà la double signification.

Finalement, le choix posé par Zarathustra se condense dans cette option : choisir la vie ou opter pour la non-vie. Et au centre de la sagesse de la conduite humaine, il y a ce principe fondamental : entretenir la vie. Toute la doctrine de Zarathustra peut être résumée dans le magnifique poème dédié au bœuf et réduite à cette maxime : il faut faire vivre le bœuf, lui-même source de vie. Il y a bien sûr, en toile de fond, une vie pastorale sédentarisée, donc l'époque à laquelle vit Zarathustra.

Si on revient donc à l'élément central de la cosmologie, qui, bien entendu, n'est pas l'homme, mais le Seigneur Sage, on voit que le cœur du message est d'écouter la pensée d'un Dieu sage qui créa l'univers pour que la vie y soit harmonieuse et heureuse.

La détérioration que font subir à la nature les entreprises du mauvais n'est qu'un phénomène provisoire à l'échelle temporelle du cosmos : à la fin des temps de cet univers, le Seigneur restaurera sa création dans ses splendeur et le mauvais cessera d'exister… Jusqu'au début d'un nouveau cycle…

3. Les principes d'action.

Dans les gâthâ, trois notions reviennent en permanence, mais la combinaison de leur sens se modifie à chaque poème, ce qui en rend la lecture difficile. Mon propos n'est pas de résumer les gâthâ : il faut les lire… Je veux surtout insister sur ce que peuvent signifier ces trois notion, dont toute la philosophie pratique de Zarathustra découle.

Les voici : la Bonne pensée, la Justice, l'Empire.

Il ne donne aucune définition de ces termes. C'est dans leurs usages, au fil des poèmes, qu'on finit par en intuiter la signification.

" A moi, Zarathustra, prophète, ami juré de la Justice, Elevant la voix avec vénération, ô Sage, Puisse le créateur de la force mentale m'indiquer, en tant que Bonne Pensée, Ses prescriptions, afin qu'elles soient le chemin de la langue ".

La Bonne Pensée est d'abord celle qui émane de la sagesse de Dieu, voire qui se confond avec le Seigneur Sage est tant qu'il est avant tout une pensée. Cette pensée est active. Elle n'est pas simplement un raisonnement ou un ensemble d'énoncés. Elle se présente d'abord comme force mentale. Par la Bonne Pensée, le Seigneur va intervenir dans le monde pour en entreprendre la rénovation.

Cette pensée est forte, non parce qu'elle est vraie, mais d'abord parce qu'elle est bonne. On pourrait dire : bien orientée.

Cette bonne pensée est une intervention spirituelle. Elle n'appartient pas à l'humain, mais elle l'inspire. Comment accède-t-on à la Bonne Pensée, ou comment la reconnaît-on ?

Zarathustra se trouve dans une situation privilégiée, unique, puisqu'il est le seul à pouvoir directement questionner Dieu. Mais pour le commun des mortels, la Bonne Pensée se trouve d'abord dans l'inspiration qui va guider notre vision des choses et nos actes, en direction du bon, de l'arta.

Zarathustra prend un exemple intéressant, car il est tout sauf intellectualiste : il parle de l'impression de beauté que les choses " précieuses pour l'œil " font sur lui. Cette impression de beauté est un acte de la Bonne Pensée. Dans la lutte entre les deux forces, Ahura Mazda ne cesse d'intervenir activement en suscitant des intuitions bien orientées pour que la rénovation du monde se fasse. Contrairement à la Bible, ce n'est pas par la Parole qu'il intervient, mais par la Pensée dans ses différents modes (directement rationnels dans les discussions menées avec Zarathustra, intuitives, voire émotionnelles dans les relations avec les humains en général).

On l'a dit : chaque homme est libre de choisir, mais pour qu'il y ait choix, il faut une source d'inspiration. En bonne logique, la Bonne Pensée devrait être en lutte contre la Mauvaise Pensée. Or, curieusement, Zarathustra ne l'évoque pratiquement pas. Non pas pour nier son existence, bien entendu, mais probablement par une stratégie du " plein ", du " positif ".

Bonne et Mauvaise pensées sont des forces contraires, en lutte. Mais leur contenu n'est pas symétrique : la mauvaise pensée cultive l'erreur, la confusion, le désordre. Mais la Bonne Pensée n'est pas son inverse. On n'arrive jamais à la Bonne Pensée par la force opposée. La stratégie de vie que Zarathustra indique est celle qui consiste à se remplir de l'inspiration donnée par la Bonne Pensée, et par son développement, la manière dont on la cultive, pour ne pas laisser place à la Mauvaise Pensée.

Mais comment la Bonne Pensée, dès lors qu'elle puise dans l'inspiration, va se développer sous une forme rationnelle, Zarathustra n'en dit rien. Peut être est ce le genre de questions qu'on ne se posait pas à son époque.

Par exemple, celui qui respecte le bœuf et prend soin de lui est animé par la Bonne Pensée. C'est l'essentiel. La pensée est autant dans les actes que dans les paroles. Celui qui est pris par la beauté d'un paysage est animé par la Bonne Pensée, même s'il ne sait pas en parler.

On ne peut contester qu'il y a, chez Zarathustra une forme d'élitisme, qui se comprend par son itinéraire : il est un initié. Il fait partie de ce petit groupe de personnes qui, dans l'ancienne religion, avec accès à l'écrit et à la parole, les seuls capables de réciter des milliers de versets pendant les rites.

Dans la nouvelle configuration qu'il trace, Zarathustra reprend cette distinction : seuls les initiés peuvent avoir accès au savoir et à la parole. Pour les autres, il faut qu'ils soient guidés par les bonnes intuitions. Il n'existe pas, chez Zarathustra, de référence forte à la prière. En fait, davantage qu'à louer Dieu, on sent que pour lui la prière est avant tout une manière de consulter la Bonne Pensée d'Ahura Mazda, lorsqu'on a des doutes ou que l'on se sent désorienté.

La Justice : cette notion est omni-présente dans les gâthâ. Nouvelle difficulté : aucune définition. On comprend, au fil des exemples, que la justice n'est pas principalement distributive ou redistributive. Elle n'a pas de rapport direct avec la propriété, ni avec aucune institution.

En fait, on s'aperçoit :

- que la justice consiste à faire fructifier la nature : il est juste de cultiver un champ en friche, même s'il ne vous appartient pas ; il est juste d'arroser de purin la prairie pour la faire prospérer. S'exprime ici, dans des exemples simples, un aspect essentiel de la Justice : contribuer à la productivité des forces d'association entre l'homme et la nature. De cette Justice, résulte un mérite. Et le " salaire " - dix juments par exemple - n'est alors que la juste rétribution de ce mérite.

La justice consiste alors aussi à obtenir des nouveaux moyens, dès lors qu'on a fait la preuve qu'on sait en faire bon usage : " Comment obtient-on le bœuf source de prospérité, ô Sage, Du moment qu'on désire l'avoir, avec ses pâturages ? Ceux qui, d'entre la multitude qui voit le soleil, Vivent correctement, selon la Justice "

- Que la justice consiste à établir ou rétablir l'ordre, au sens de l'harmonie des choses.

- Que la justice consiste aussi, non seulement à se préserver soi-même du mauvais, mais à faire intervenir sa force lorsque, chez les " méchants " la guerre, c'est-à-dire les discordes et la haine, prévalent.

Mais de manière plus générale, l'insistance constante de Zarathustra sur la Justice montre qu'il lui importe peu d'en donner une définition précise. En fait, il la met en avant comme un drapeau, un étendard : la lutte permanente, dans le monde terrestre, entre les deux forces, délimitent aussi, parmi les humains, deux camps : celui des justes contre les méchants. La Justice est la bannière du camp des justes. Qu'elle prenne des significations variées est normale : c'est toujours face à une situation concrète qu'il faut séparer entre le juste et l'injuste. Il n'existe pas de savoir général global qui donnerait une réponse déjà toute faite. Pour reprendre une expression de Deleuze, Zarathustra en appelle à la jurisprudence, dès lors que les principes de la rénovation du monde terrestre ont été posés.

Justice et Bonne Pensée peuvent s'associer. Si je reprends l'exemple de l'impression de beauté que fournissent les choses précieuses pour l'œil, on a vu qu'elle relevait de la Bonne Pensée. Mais en tant que réalité ordonnée et organisée harmonieusement - l'entretien d'un jardin de fleurs par exemple - elle relève de l'ordre, donc de la Justice.

L'importance de la notion de Justice sert aussi et peut être surtout à caractériser Ahura Mazda : ce Dieu n'est pas un Dieu de terreur ou de vengeance. Ce n'est pas non plus un Dieu d'amour. C'est un Dieu juste.

L'Empire : bien entendu, cette troisième notion qu'utilise Zarathustra, bien que de manière moins fréquente que les deux autres, n'a rien à voir avec un Empire politico-militaire et n'anticipe en rien l'Empire Perse.

La philosophie éthique de Zarathustra est d'ailleurs à mille lieux des passions qui animeront les rois de Perse et l'on comprend aisément que ces derniers n'aient pas cherché à en faire la religion d'Etat.

Le traducteur explique qu'il a choisi le mot Empire pour rendre compte, à la fois des notions de pouvoir ou de puissance et celle de la délimitation d'exercice de ce pouvoir (le royaume).

Il y a en fait une préoccupation de réalisme : pour établir la justice et la faire respecter, il faut qu'un pouvoir s'exerce. Un juste sans pouvoir n'est rien. Le poème où Zarathustra fait parler un bœuf, qui s'adresse alors à Dieu, est très intéressant de ce point de vue, car le bœuf, interpellant Ahura Mazda, lui fait remarquer que Zarathustra est incontestablement un homme juste, sur qui il peut compter et qui prend soin de lui, mais qu'il est sans force. Que se passera-t-il si des méchants veulent capturer le bœuf pour l'immoler en offrande à une divinité ou pour le faire trimer jusqu'à épuisement ? Il faut avoir du pouvoir.

Astucieusement, Zarathustra retourne l'argument vers Dieu et lui demande : quand me donnerez vous les moyens d'exercer un pouvoir, c'est-à-dire un ensemble assez nombreux de disciples et une audience forte au sein de la population ?

L'Empire est le troisième pilier nécessaire, sans lequel les deux autres tomberaient dans l'impuissance.

Conclusion.

Les trois piliers, Bonne Pensée, Justice et Empire, auxquels Zarathustra, dans des combinaisons variées et complexes, que je n'ai fait qu'esquisser, consacre l'essentiel de ses écrits, ne doit pas nous faire oublier l'essentiel : sa cosmologie, avec ses caractéristiques essentielles :

- l'affirmation forte du monothéisme, qui place un Dieu-Pensée, sage et épris de Justice à l'origine de l'univers et le moteur de sa rénovation, dans le cycle actuel,

- l'affirmation de la place centrale du monde terrestre et du bien vivre dans ce monde, avec des comportements humains en harmonie avec l'ordre de la nature. Le monde extra-mondain n'est qu'une transition jusqu'à la phase finale qui se conclura par le triomphe de l'arta, à la fois harmonie ordonnée, lumière, et beauté.

- la lutte constante, au sein de ce monde, entre les forces qui soutiennent l'arta et les forces contraires qui représentent le désordre, l'obscurité, l'erreur, l'abus de la force, l'injustice.

On connaît d'avance la conclusion heureuse de cette lutte, et en ce sens, la pensée de Zarathustra est fondamentalement optimiste et présente l'une des rares religions qui n'a pas développé la notion de péché (car le mauvais ne commet aucun péché : il ne fait que suivre sa propre nature, sous l'influence des forces du désordre).

Néanmoins, cet optimisme global n'est pas valable pour tous. Les mauvais tombent, après leur mort, dans un gouffre obscur et glacé (équivalent iranien de l'enfer), et la victoire finale sera leur déroute définitive,

- enfin une éthique de la vie qui, malgré la grande complexité de la pensée de Zarathustra (que j'ai largement simplifiée), se réduit à quelques principes simples de respect de la nature, de l'apport des animaux, du travail soigneux de la terre, des relations avec autrui. Une philosophie de la vie, respectueuse de toutes ses formes et s'opposant à la non-vie. Développée à une période de sédentarisation des tribus nomades " venues de l'Est ".

 

 

Quelques photos du peuple iranien actuel pour illustrer ces propos

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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